dimanche 19 août 2001

L'île du Jour d'avant


"Je défie quiconque de se trouver abandonné sur un navire désert, entre ciel et mer dans un espace perdu, et de ne pas être disposé à rêver que, en ce grand malheur, il ne lui soit au moins échu de tomber au centre du temps."
"Si la beauté est claire, l'amour est mystérieux : il découvrait qu'il aimait non pas le printemps, mais chacune des saisons de l'aimée, tellement plus désirable dans son déclin automnal. Il l'avait toujours aimé pour ce qu'elle était et aurait pu être, et seulement dans ce sens aimer était faire don de soi, sans attente d'échange."

jeudi 16 août 2001

La montagne de l'Âme


"Et à présent, je ne peux m'empêcher de penser à lui, à son attitude complètement désintéressée envers la vie. Et je pense aussi à la rive sombre, de l'autre côté du pont, aux maisons de bois noirci du hameau, au chien hargneux au pelage noir et gris, à la femme qui joue avec un serpent sur sa palanche ; ils semblent tous vouloir me dire quelque chose, tout comme la gigantesque montagne derrière le petit bâtiment ; je trouve qu'ils dégagent un charme immense, sans que je puisse en percer le sens."
Gao Xingjian, La montagne de l'âme, p. 266.

"Que dire encore ?
Dire que, cinq cents ans plus tard, ce vieux temple en ruine était devenu un repaire de brigands qui dormaient le jour et, la nuit, allumaient des torches pour descendre de la montagne piller les villages. Et justement, au pied de la montagne, vivait dans un couvent de bonzesses la fille d'un fonctionnaire. Elle y pratiquait le bouddhisme mais n'était pas nonne. Pour racheter ses fautes du passé, elle veillait les lampes à huile. Mais elle avait tapé dans l'oeil du chef des bandits, qui l'avait enlevée et obligée à devenir sa femme. Préférant mourir que de lui obéir, elle avait été violée puis décapitée.
Et encore ?"


"Elle ne comprend pas ce que l'on appelle la jalousie, elle ne connaît pas la méchanceté des femmes, elle ne comprend pas pourquoi les ensorceleuses mélangent des mille-pattes, des frelons, des serpents venimeux, des fourmis et une mèche de leurs propres cheveux avec du sang et de la salive, les enferment dans une jarre avec les sous-vêtements découpés en petits morceaux de l'homme qui s'est montré ingrat envers elles, et enterrent le tout à trois pieds de profondeur."

"Fuxi, avec son corps de serpent et sa tête d'homme, tel qu'il est figuré sur les briques datant des Han, et tel qu'il apparaît dans les légendes, dans ses relations avec Nügua, incarne les pulsions sexuelles des hommes primitifs. De bêtes sauvages, on les a transformés en monstres, puis on les a élevés au rang d'ancêtres originels, simple incarnation du désir sexuel et de l'appel à la vie."

"Tu sais que je ne fais rien de plus que me parler à moi-même pour distraire ma solitude. Tu sais que ma solitude est sans remède, personne ne peut me soulager, je ne peux avoir recours qu'à moi comme partenaire de mes discussions.
Dans ce long monologue, "tu" est l'objet de mon récit, en fait c'est un moi qui m'écoute attentivement, "tu" n'est que l'ombre de moi."



"Tu n'es guère différent du loup, tu as causé assez de fléaux, tu seras mis à mort par les autres loups, sans raison. Dans la rivière de l'Oubli, tout le monde est à égalité, la fin des hommes et des loups, c'est toujours la mort."


"Il dit qu'il ne comprend toujours pas comment aller à la Montagne de l'Âme."


jeudi 9 août 2001

Songlines


"J'aime à considérer la Russie comme une terre de miracles. C'est toujours au moment où vous vous attendez au pire que quelque chose de merveilleux se produit." p. 63.

"C'était un infatigable coureur de brousse. Il trouvait tout naturel de partir pour un voyage à pied de plus de cent kilomètres dans les montagnes avec pour tout viatique une gourde et quelques maigres vivres. Puis il rentrait chez lui, laissait dehors chaleur et lumière, tirait les rideaux et jouait du Buxtehude et du Bach sur son clavecin. Leurs lignes mélodiques, disait-il, s'harmonisaient avec les reliefs du paysage de l'Australie centrale."

"J'essayai alors une autre tactique et décrivis comment les gitans communiquaient entre eux à des distances considérables en se chantant des poèmes secrets par téléphone.

"Vraiment ?"

Avant d'être initié, continuai-je, le jeune gitan devait mémoriser les chants de son clan, les noms de sa parentèle, ainsi que des centaines et des centaines de numéros de téléphone de par le monde.

"Les gitans, dis-je, sont probablement les plus gros utilisateurs de téléphone du globe."

"Les peuples chasseurs ne peuvent bénéficier du lait des animaux domestiques et, comme le remarque Lorna Marshall, c'est le lait qui affermit le bébé sur ses jambes. La mère ne peut pas se permettre de sevrer son enfant avant l'âge de trois ou quatre ans, voire plus. C'est donc elle ou le père qui doit assurer son transport jusqu'à ce qu'il puisse seul affronter les fatigues d'une journée de marche au cours de voyages de cent à cent cinquante kilomètres coupés de deux ou trois nuits de sommeil.

Le mari et la femme forment l'unité de base pour le partage et la défense."

"Nous les avons regardés partir se coucher. De toute éternité ils avaient été faits l'un pour l'autre. Ils étaient tombés amoureux dès le premier jour de leur rencontre, mais s'étaient progressivement retirés chacun dans leur coquille, en détournant leur regard, délibérément, par désespoir, comme si c'était trop bon, comme si jamais cela n'arriverait, et puis soudainement les réticences et les angoisses s'étaient évanouies."
"Ce sourire, dis-je, était comme un message venu de l'âge d'or. Il m'avait appris à rejeter d'emblée tous les arguments tendant à prouver la méchanceté de l'humaine nature. L'idée de revenir à une "simplicité originelle" n'était ni naïve ni antiscientifique ni utopique."


dimanche 5 août 2001

Paul Léautaud


"Je n'ai dans la tête, comme souvent, que de dire des polissonneries et de faire l'amour de diverses façons avec une personne aussi dégourdie en paroles qu'en gestes, nantie d'une belle paire de seins, d'une belle paire de fesses, et d'un c... dans l'état que j'aime. Je ne fais que b... en y pensant."

Paul Léautaud, lettre à Mme Cayssac, 16 novembre 1918.
"Monsieur,
Vous avez protesté, tout récemment, contre l'habitude trop répandue qu'ont certaines gens de brûler tout vifs, après les avoir arrosés de pétrole, des rats qu'ils ont pris au piège. J'ai assisté ce matin rue de Condé, de la part d'ouvriers typographes dépendant de la librairie Flammarion, à cette pure sauvagerie, et un agent que j'ai requis devant le Sénat n'a même pas voulu se déranger, riant lui-même du procédé.
Avec mes sentiments distingués,

P. Léautaud."
Lettre à M. Rolland, conseiller municipal, 14 décembre 1927.

jeudi 2 août 2001

Le voyageur


"- Tu voyages pour revivre ta vie passée ?

C'était à ce point la question du Khan, qui pouvait encore se formuler de cette façon :

- Tu voyages pour retrouver ton avenir ?

Et la réponse de Marco :

- L'ailleurs est un miroir en négatif. Le voyageur y reconnaît le peu qui lui appartient, et découvre tout ce qu'il n'a pas eu, et n'aura pas."


"Le voyageur tourne et revient sur ses pas, possédé par le doute : il ne parvient pas à distinguer les différents endroits de la ville, ses propres catégories mentales en viennent à se mélanger. Il en déduit ceci : si l'existence en chacun de ses moments est tout entière elle-même, la ville de Zoé est le lieu de l'existence indivisible. Mais alors, pourquoi la ville ? Quelle ligne sépare le dedans du dehors, le grondement des roues du hurlement des loups ?"



"- Les villes aussi se croient l'oeuvre de l'esprit ou du hasard, mais ni l'un ni l'autre ne suffisent pour faire tenir debout leurs murs. Tu ne jouis pas d'une ville à cause de ses sept ou soixante-dix-sept merveilles, mais de la réponse qu'elle apporte à l'une de tes questions.

- Ou de la question qu'elle te pose, t'obligeant à répondre, comme Thèbes, par la bouche du Sphinx."


La Rose de Djam (série)

La Rose de Djam II :  La grotte au dragon C'est au cœur du pays yézidi que Sibylle laisse ses compagnons, pour s'enfoncer ...