samedi 29 novembre 2003

ça me fait toujours rire ces diaristes du Web, avec leurs messages sévères avertissant que tout ce qu'ils écrivent est copyright, et que toute utilisation sans le consentement de leurs auteurs, gna gna gna. A ceux-là j'aurais envie de répondre : êtes-vous sûrs que vos textes sont assez bons pour qu'on ait envie de les pomper, ô présomptueux ?
Les Variations Goldbergs jouées aux violons : loin de l'austérité de Gould, nous restituent cette tendre effusion qu'il y a souvent dans la musique de Bach, qu'il y a dans ses concertos pour violon ou haubois. Enfant, chez mon maître de musique, il y avait un portrait de Bach dans la salle de solfège. Perruque imposante, apparence sévère, mais seulement d'apparence... il me semblait répéter devant un maître impassible hormis un sourire de coin, une affection amusée dans les yeux.

La douceur des cordes et ces violons qui se répondent accentuent ce que l'on oublie un peu dans le jeu du clavier : c'est que ces notes ne sont pas assemblées pour une seule mélodie mais se répondent, jouent un dialogue. Il y a dans d'autres oeuvres d'autres compositeurs des lignes mélodiques assemblées dont l'assemblage même donne la mélodie, un peu comme un cordon tressé de plusieurs fils; mais on sent que ces lignes si elles se complètent, vont dans la même direction. Là le dialogue est plus proche de celui du concerto, soliste/orchestre ou de la musique de chambre. Je comprends pourquoi Glenn Gould tenait à ce point à tout décomposer, à se concentrer sur ce que chaque mesure avait à dire. Car chaque ligne mélodique joue sa partition seule en réponse aux autres. Jouer Bach au clavier c'est donc faire de chacun de ses doigts un instrument isolé mais en correspondance avec toute la main.

dimanche 23 novembre 2003

La musique de Toru Takemitsu. La musique contemporaine et sa mélodie brisée, éparse, est bien à l'image du monde. Avant l'art était religieux, la musique aussi. Il y avait un sens, une ligne, on donnait un point de départ et un point d'arrivée, quelques échappées entre, rondos d'arabesques, pirouettes, on retombait toujours sur la bonne ligne d'arrivée. L'écoute de la musique atonale n'est plus un hymne à l'Histoire humaine mais elle laisse échapper son désordre. La musique contemporaine se lit comme le désordre du monde, des manchettes de presse, du bruit, des voix, des coups de canon, c'est comme si l'on zappait sur toutes les chaînes du monde. Dans tout ce collage assemblé on cherche une cohérence cachée, on y croit, comme à l'écho du big bang qui ronfle dans l'univers, ronronnement rassurant de chaudière qui nous dit que la maison n'est pas morte.

Mais la musique de Takemitsu est buccolique. Il y a un génie japonais qui met autant d'importance à poser le pépiement d'un oiseau sur la trame d'une histoire que la tragédie d'un homme. Je ne sais si c'est à cause du shintoisme. Un monde fait d'une foule de petits génies, parfois entre eux discordant, doit ressembler à ça, cette musique de sons concrets. La flûte s'élève, vacille, retombe, avec autant d'apparent hasard que la course d'une feuille morte dans le vent. Une corde basse gronde, gronde, la voix d'un crapaud et puis se tait, sans motif invoué ni pour son surgissement ni pour son effacement.

Dans la musique modale, il y a comme une recherche enfiévrée de sens. Elle fait éclater les peines humaines, joie, tristesse, victoire, pleurs, deuil, tendresse brûlante, tout cela est ligible, intelligible, ressenti d'emblée, tout cela se porte à notre hauteur. La musique amodale nous laisse suggérer que peut-être il n'y a pas de sens. La flûte de Takemitsu nous ramène à la vacuité apparente qui doit réveiller. On apprend plus à s'écouter on écoute le monde. Se fier à la voix du crapaud.

Grande découverte médicale à Fresnes : les prisonniers les plus perturbés psychiatriquement sont soignés avec succès par la musicothérapie et l'aromathérapie. Alors que depuis Rhazès le grand psychosomaticien persan du IX° siècle, toute l'ancienne psychiatrie musulmane reposait là-dessus, des hôpitaux beaux et lumineux, comme le Bimarestan d'Alep (13° s), de la musique, des parfums et des épices, et même de la lecture de poèmes comme à l'hôpital ottoman de Manisa (16°)...

samedi 22 novembre 2003

Le clair-obscur de Mozart et celui de Beethoven, dans leurs concerti pour piano. Mettons par exemple le concert n° 21 K. 467, (premier mouvement), et le n° 25 K. 595 (le second mouvement) pour Mozart, et pour Beethoven le concerto n°4 (premier mouvement) et le concerto n°5 (premier mouvement). Le clair-obscur de Mozart, comme chacun sait, est un sourire dans les larmes, un sourire de pleurs, le rire en pleurs d'Andromaque. Mais les notes du piano du premier mouvement de l'Empereur, petites notes obstinées et martelées sur le clavier, ne sont pas un sourire à travers la tristesse, ce sont les notes du courage, de cette petite voix intérieure qui chuchote vas-y quand même.
La semaine littéraire

Le Récital des anges. Pas mal, je le répète quand il s'agit de parler de l'enfance je trouve les Anglo-saxons incomparables. En France, c'est soit l'indifférence, soit la cucuterie. Ou alors les chiards anglophones sont plus drôles et plus éveillés que les nôtres ?

Le Sacre de Louis XVII. Un beau livre, poésie de l'adn, mystique de l'adn même, et plus digeste que ce qu'écrit Dantec là-dessus.

dimanche 16 novembre 2003

Dans le Roméo et Juliette de Prokoviev, la Marche des Capulet, qu'elle soit jouée en orchestre ou au piano m'enthousiasme toujours autant. Ce n'est pas un air "martial" au sens où on entendrait une marche militaire, c'est plus que la marche d'un régiment, puisque c'est la marche du destin, quelque que chose de terrible finalement, mais la tragédie a tout de même un côté enthousiasmant quand on y court. C'est plus alerte cependant que l'arrivée du Commandeur dans Don Giovanni. C'est ce quelque chose d'épouvantable, d'orageux, que l'on adore entendre gronder. Oui, cela me fait le même effet que la beauté symphonique de l'orage : ça va barder, chouette.

dimanche 9 novembre 2003

Pendant au moins deux décennies, les US ont appuyé les islamistes dans plusieurs endroits du monde, en Algérie, en Afghanistan, au Pakistan... Et puis le 11/9 leur a explosé en pleine figure. Israël a favorisé l'essor du Hamas contre l'OLP avant de découvrir qu'il y a tout de même quelques inconvénients à cela. Aujourd'hui, c'est l'Arabie saoudite, ce cancer de l'Islam, qui découvre avec étonnement que cela peut se retourner contre elle aussi.

vendredi 7 novembre 2003

Série d'émissions consacrées à Henry Corbin sur France Culture. Jambet rappelle que Corbin a battu cette idée, depuis Renan, que la philosophie musulmane s'arrête à Averroès, ce que presque tout le monde croit encore. Mais précisément, Gobineau lui établit la liste des grands philosophes iraniens jusqu'à ses contemporains. Mais c'est Renan que l'on a cru, preuve qu'il ne sert à rien de multiplier les preuves éclatantes, d'aller voir sur place et d'en revenir en racontant ce que l'on a vu, l'idée générale que le monde se forge sera toujours celle que le monde veut entendre.

lundi 3 novembre 2003

Gobineau et l'Iran



Sur le christianisme local, qu'il juge d'une "ignorance effrayante" :

"Quand, par un grand hasard, il m'est arrivé de rencontrer un prêtre chrétien indigène qui s'occupât, outre le soin exagéré de ses intérêts temporels, de quelques questions plus élevées, j'ai constaté qu'il était soufy. Rien de plus simple."

Ce qui m'amuse aussi, c'est finalement que mon propre syncrétisme, on ne peut plus vague et fourre-tout, est totalement adapté.

Ketman et mètis

Un peu avant ça je fais mon miel d'un passage concernant la "dissimulation", la taqiyah chiite qu'il appelle Ketmân.

"C'est là ce que la philosophie asiatique de tous les âges et de toutes les sectes connaît et pratique, et que l'on appelle le Ketmân. Un Européen serait porté à voir dans ce système, qui ne rend pas seulement la réticence indispensable, mais qui détermine l'emploi du mensonge sur la plus vaste échelle, il y verrait, dis-je, une situation humiliante. L'Asiatique, au rebours, la trouve glorieuse. Le Ketmân enorgueuillit celui qui le met en pratique. Un croyant se hausse, par ce fait, en état permanent de supériorité sur celui qu'il trompe, et fût pour ce dernier un ministre ou un roi puissant, qu'importe, pour l'homme qui emploie le Ketmân à son égard, il est, avant tout, un misérable aveugle auquel on ferme la droite voie, qui ne la soupçonne pas : tandis que vous, déguenillé et mourant de faim, tremblant extrérieurement aux pieds de la force abusée, vos yeux sont pleins de lumière, vous marchez dans la clarté devant vos ennemis. C'est un être inintelligent que vous bafouez. C'est une bête dangereuse que vous désarmez. Que de jouissances à la fois !"

Mais il ajoute :

"Voilà le système. Mais il ne faudrait pas ici se tromper. L'Asiatique n'a en lui ni l'énergie active ni surtout l'imperturbable suite dans les idées qui lui seraient indispensable pour appliquer le Ketmân dans toute sa rigueur. Je viens de tracer la théorie; la pratique ne se pique point de la suivre pas à pas."

Gobineau, on le sent, aime ces Asiatiques et s'en amuse. Je n'ai pas encore lu qu'il songeait à les réformer.
Contre cette islamophobie fatigante et en générale d'une ignorance crasse, qui court un peu partout en ce moment et notamment sur la blogosphère, et aussi contre ceux qui sont persuadés de la supériorité de la culture judéo-chrétienne en feignant de ne pas voir que le rameau abrahamique a trois branches, je tombe sur ce texte, amusant quand on en connaît l'auteur :

"Il est difficile de partager l'opinion de ceux qui veulent montrer dans le dogme mahométan un empêchement direct au développement intellectuel. Le contraire semblerait plus soutenable. Une religion qui a prononcé cette formule :"l'encre des savants est plus précieuse que le sang des martyrs", qui assure que chaque homme, au jugement dernier, sera examiné sévèrement sur l'usage qu'il aura fait de l'intelligence à lui départie, qui a vu depuis sa naissance au VII° siècle jusqu'à la fin du XVI° siècle, pour ne pas descendre plus bas, une telle prospérité matérielle soutenue et entretenue par un tel état scientifique et littéraire dont nous ne connaissons en réalité pas tout, cette religion ne saurait passer avec justice pour contraire aux labeurs de l'esprit. Que si, depuis la dernière date que j'indique, l'Asie Centrale a souvent été déclinant, ce phénomène s'explique assez sans qu'on ait besoin de s'en prendre à l'islam. Qu'on suppose, dans un pays européen quelconque, la prédominance absolue de la discipline militaire et administrative, pendant une période de deux cent cinquante ans, comme cela a eu lieu en Turquie; qu'on y conçoive quelque chose de pareil à l'anarchie guerrière de l'Egypte sous une conscription d'esclaves étrangers, Circassiens, Géorgiens, Turks, Albanais; qu'on s'y figure, comme dans la Perse postérieurement à l'année 1730, une invasion afghane, la tyrannie soldatesque de Nader-Shah, les crutautés et les ravages qui ont marqué l'avènement de la dynastie actuelle des Kadjars; que l'on réunisse cet ensemble de circonstances, avec le concert de causes secondaires qu'il amène tout naturellement, on concevra alors ce que le pays européen que j'imagine, tout européen qu'il sera, aura pu devenir, et je ne trouve pas nécessaire de chercher d'autre explication à la ruine des pays orientaux ni de charger l'islam d'une responsabilité injuste. Je me refuse tout à fait à accuser d'obscurantisme une foi religieuse à laquelle on pourrait mieux reprocher de ressembler plutôt à une philosophie assez vague qu'à une observance définie, et qui, d'ailleurs, soit dit encore une fois, a sinon créé, du moins laissé créer d'assez belles périodes d'intelligence pour qu'on lui épargne des reproches que les faits démentent. Je ne suppose pas nécessaire d'élaborer ici une apologie pour expliquer l'existence de moullas plus ou moins ignorants et grossiers. Il en est, sans doute, et des plus grotesques, mais il faut avouer de même qu'il a existé de tout temps, et même en Europe, des philosophes et des savants qui n'étaient pas des modèles de raison et de bons sentiments, ce qui n'est pas plus à la charge de la science que les sottises de prêtres ineptes ne sauraient l'être à celle de l'islam."

Et qui dit ça ? Quel est cet inféodé à l'obscurantisme asiatique ? Le comte de Gobineau, le chantre des vertus de la race blanche, de la supériorité du monde européen, mais qui, dans son essai Religions et philosophies dans l'Asie centrale, laisse transparaître à chaque page qu'il est séduit par l'Asie et les Asiatiques. 
La voix de Vladimir. Déchirante, rageuse, rauque, épouvantablement et merveilleusement sortie des tripes. Cette voix-là c'est comme s'il était vraiment tous ces personnages, le soldat russe de 42, le boxeur K.O, celui qui croupit dans un hôpital soviétique des années 70, le taulard.... Vladimir est un des plus grands chanteurs du 20° siècle, et ici personne ne le connait.


Les cabans noirs

Nous avons laissé derrière nous des défaites, des crépuscules
Si seulement il y avait eu un envol insignifiant, même insivible.
Je veux croire que nos cabans noirs
Me permettront aujourd'hui de voir l'aurore.

Aujourd'hui on nous a dit devant les gens :"Mourez héroïquement !"
On essaiera, d'accord ! On verra comment ça tournera.
Mais j'ai pensé en fumant des cigarettes qu'on m'avait passées :
Chacun fait ce qu'il peut, moi ce que je veux, c'est voir l'aurore.

Un commando spécial, c'est un honneur spécial pour un sapeur.
Ne me tombez pas dessus du haut des arbres avec un poignard.
Pas la peine de vous donner du mal : même la gorge ouverte
Je verrai aujourd'hui l'aurore jusqu'au bout.

On a traversé les arrières, en se retenant pour ne pas égorger les ennemis endormis.
Et soudain j'ai remarqué en coupant les barbelés avec les dents
Un tournesol encore nigaud, tout vert, mais sensible
Qui avait déjà tourné sa tête vers le levant.

Derrière mon dos à six heures trente sont restés, je le sais
Non seulement des défaites et des crépuscules mais aussi des envols et des aurores.
Je dépouille en grimaçant deux fils avec mes dents.
Je n'ai pas vu l'aurore mais je sentais qu'encore un peu et elle serait là.

Le commando revient sur ses pas, décimé.
Ce qui s'est passé n'a pas d'importance : ce qui est important, c'est d'avoir fait sauter le fort.
Je veux croire que notre sale travail
Vous permettra de voir maintenant sans entraves l'aurore.


La voix de Vladimir, même si l'on ne comprend pas les mots russes de ses chansons, déchire l'âme comme une histoire connue, que l'on reconnaîtrait, toutes les plaies de nos âmes, une peine familière et intime comme l'Elégie op 24 de Fauré pour violoncelle et piano parle sans mot. Vladimir est le chanteur de ceux qui boivent le "lait noir de l'aube", comme dit Paul Celan.

La Rose de Djam (série)

La Rose de Djam II :  La grotte au dragon C'est au cœur du pays yézidi que Sibylle laisse ses compagnons, pour s'enfoncer ...