mardi 31 août 2004


"Être brave au contraire, c'est avoir le dessus, même s'il faut finalement succomber. La menace terrifiante est prise ici à la gorge, sommée de se découvrir et de dire son vrai nom. Le diable ne peut pas nous faire mal, mais il peut nous faire peur. Le brave conjure par sa bravoure cet envoûtement de la frayeur : comme lui gardons-nous simples, pauvres, nus et sans arrière-pensées, indifférents aux détails mesquins, pour que le diable crève de notre innocence et de notre courage."


lundi 30 août 2004



Si l'homme moyen est bourgeoisement domicilié dans son entresol, Eros, lui est sans gîte, et il est toujours en état de vagabondage. Aussi vit-il dans le provisoire...""A mi-chemin de ce plein et de ce vide, l'amour est toujours en état de nomadisme et de pèlerinage, toujours sur les routes, et non pas sédentaire mais sans domicile fixe ; il dort à la belle étoile et dans les chemins."


samedi 28 août 2004

"The guilty undertaker sighs,

The lonesome organ grinder cries,

The silver saxophones say I should refuse you.

The cracked bells and washed-out horns

Blow into my face with scorn,

But it's not that way,

I wasn't born to lose you.

I want you, I want you,

I want you so bad,

Honey, I want you.




The drunken politician leaps

Upon the street where mothers weep

And the saviors who are fast asleep,

They wait for you.

And I wait for them to interrupt

Me drinkin' from my broken cup

And ask me to

Open up the gate for you.

I want you, I want you,

I want you so bad

Honey, I want you.




Now all my fathers, they've got down

True love they've been without it.

But all their daughters put me down

'Cause I don't think about it.


Well, I return to the Queen of Spades

And talk with my chambermaid.

She knows that I'm not afraid

To look at her.

She is good to me

And there's nothing she doesn't see.

She knows where I'd like to be

But it doesn't matter.

I want you, I want you,

I want you so bad

Honey, I want you.




Now your dancing child with his Chinese suit,

He spoke to me, I took his flute.

No, I wasn't very cute to him,

Was I?

But I did it, though, because he lied

Because he took you for a ride

And because time was on his side

And because I...

I want you, I want you,

I want you so bad,

Honey I want you."


J'aime cette chanson. En fait, c'est la chanson de Terra Nostra.


Oui, il voit bien tout de suite ce qu'on peut objecter :

"La douleur est incommensurable à la pureté qu'elle est censée elle-même restaurer. Comme elle est incommensurable à la faute qu'elle est censée châtier. Oui, c'est bien le mystère de la douleur utile, inutile ; du sacrifice absurde et pourtant fécond ; - mystère qui se confond avec le scandale de la justice immanente..."

après ça, bien sûr, on voit bien que tout est une question de foi. Y croire, ou non. *soupir*


Et ces phrases qui commencent comme celle d'un curé. Jankélévitch est peut-être le plus grand théologien chrétien du 20° siècle, en final !

"C'est au fond du désespoir que la grâce ira nous chercher ; mais on n'est jamais au fond tant qu'on le sait : car le désespoir qui "sait" transcende encore son malheur ; car ce désespoir trop conscient est une pseudo-douleur, une impure douleur, au lieu d'être la douleur sincère qui souffre par amour et remords, et qui reprend confiance dans le doute le plus extrême ; car le désespoir qui se regarde désespérer dans un miroir et louche sur sa belle âme est, comme nous le disions, un disperato de théâtre et une sublime attitude, et il devient à la fois spectateur de lui-même et spectacle pour lui-même au lieu d'être un vrai désespoir tragique. La rédemption, sauvetage in-extremis, consolera le désolé à la dernière minute ou du moins à l'instant pénultième en le faisant rebondir du non-être dans l'être. Telles sont les trois heures obscures du mont Calvaire "entre la sixième heure et la neuvième", quand les ténèbres s'abattent sur toute la terre et que tout est en suspens. Alors les êtres retiennent leur respiration et n'attendent même plus l'aurore. C'est le trou noir dans l'extrême agonie. Le vide béant. L'autel éteint. Le silence tragique. Beaucoup de désespérés ont eu ainsi leurs trois heures d'angoisse et de délaissement ; dans l'éternité provisoire de leur agonie, bien des hommes se sont demandés une fois : à quoi bon ? et ont reproché à Dieu leur déréliction et leur solitude : "Il souffre cette peine et cet abandon dans l'horreur de la nuit", dit Pascal d'une autre ténèbre et d'une autre solitude. Car c'est au jardin des Oliviers que Jésus s'écrie : Triste est mon âme jusqu'à la mort. Jusqu'à la limite de la mort ! usque ad mortem... Cette angoisse mortelle, cette angoisse majeure, cette suprême angoisse, c'est le désespoir lui-même, autrement dit la maladie mortelle et l'acumen tragoediae après lequel il n'y a plus que l'aube de la renaissance... Il faut donc aider la grâce et faire comme si notre peine devait servir à quelque chose, mais non pas avec l'intention expresse, intéressée et mercenaire de l'utiliser pour notre salut. L'âme qui se sera prêtée sans calcul ni arrière-pensée à sa nuit de Gethsémani sera mieux aguerrie pour affronter ensuite cet enfer d'entre midi et trois heures, ce minuit méridien, cette nuit en plein jour ; sur le moment l'enfer du désespoir apparaît au désespéré comme un présent éternel et définitif, mais après coup l'enfer éternel n'aura duré que trois heures ; après coup notre labeur aura finalement servi à quelque chose ; désespérer ce n'est donc pas travailler fructueusement en vue de ses intérêts, de ses affaires ou de sa candidature, mais consentir à l'épreuve dans un esprit de renoncement et d'entière innocence."


Quand je lis ça je me souviens de certaine nuit de Gethsémani personnelle et cela me révolte oui, tout en acquiesçant aussi dans une certaine compréhension de ce qu'il veut dire. Mais je voudrais être aussi sûre que lui de cette "utilité" même désintéressée, et de la grâce finale.Tout de même... à cent lieues des hédonistes à la mode, tel Michel Onfray, dont j'aime pourtant assez l'idée du "couple ataraxique" et aussi de la vertu équanime de Comte-Sponville. Ah, il arrache, Jankélévich, il est aussi exaspérant que l'Evangile, et aussi à contre-courant de nos jours. Aussi scandaleux quand aujourd'hui on cherche à souffrir le moins possible.

vendredi 27 août 2004



"Le plus souvent un homme aime les autres hommes à condition qu'ils appartiennent, eux et lui, au même troupeau ; ou encore à condition qu'ils fassent partie du même clan, de la même tribu, de la même caste. Celui qui aime son prochain si ce prochain est paroissien de la même paroisse n'aime pas les hommes ; celui qui aime une femme en tant qu'elle appartient à la même caste ne sait pas ce qu'est l'amour."

Allons, je ne suis pas seule à mépriser les mariages endogames, que ce soit par convenances religieuses, sociales, ou nostalgie de diaspora...

"Nivelant à la fois les décisions drastiques de la volonté et les disparités dramatiques de l'émotion, l'immoralisme s'adresse non pas à des êtres humains passionnément concernés, mais à des momies. Le cardiogramme moral est plat et la charge d'affectivé tombe à zéro. La morale vilipendée, assassinée par les groupes soi-disant amoraux, se réfugie sous d'autres formes dans les "codes" de ces catégories sociales ! Les apaches ont un "honneur" et les prostituées observent gratuitement certaines règles de camaraderie désintéressée ou de piété filiale. La morale a toujours le dernier mot : traquée, persécutée par l'immoralisme, mais non pas nihilisée, elle connaît toutes sortes de revanches et d'alibis ; elle régénère à l'infini, elle renaît de ses cendres, pour notre sauvegarde. Car on ne peut vivre sans elle."


"Les blasphèmes vérifient expérimentalement que Dieu n'a pas d'amour-propre, que Dieu n'est pas "susceptible", que Dieu n'est pas irascible, que Dieu ne saurait être défié ni offensé, que le divin est au-delà de nos ridicules et impuissants anthropomorphismes. Le discours cynique est donc bien malgré lui une manière d'alibi ; son intempérance elle-même est donc révélatrice. Aussi n'y a-t-il pas lieu d'attacher une importance excessive à la rhétorique du juron et du gros mot." Vladimir Jankélévitch, Le Paradoxe de la morale

"Dans l'immense collection d'absurdités, de préjugés barbares ou saugrenus dont l'histoire et l'ethnologie déroulent pour nous le film pittoresque, comment choisir ? Devant cet océan de possibilités hypothétiques et finalement indifférents où toutes les aberrations de la tyrannie paraissent justifiables, trouverons-nous jamais un seul principe de choix ? une seule raison d'agir ? Et pourquoi l'un plutôt que l'autre concept ?" 

jeudi 26 août 2004

Quelque chose qui m'énerve. J'adore Mort à Venise, vraiment. Très longtemps ce fut mon film favori. Mais j'aimerais parfois écouter l'adagiatto de la 5° de Mahler sans voir aussitôt les vagues sur la plage, et le maillot rayé bleu et blanc, et le canotier et tout et tout... rien à faire c'est un conditionnement.







Iran seldjoukide (XII°-XIII° siècle), Bahram Gour et Azadeh. (photo Louvre).



Visite aux salles islamiques du Louvre hier (bientôt elles déménagent enfin pour occuper le second étage du pavillon Denon, et ENFIN les Arts islamiques ont leur département à eux, au lieu d'être un ridicule surgeon tardif des Antiquités orientales, il était temps, non ?)
Parce qu'il est en rénovation, le Metropolitan Museum de New York prête 30 objets d'art isllamique au Louvre pour un an. Cool? L'occasion de voir pour de vrai quelques objets de Nichapour, et le plat fatimide Egypte, X°-XI° siècle) au lustre métallique




Cet aigle-là, surtout, je suis contente de le voir en vrai.


mardi 24 août 2004

"Pour l'homme qui sait, pour l'Elu qui a le privilège de mémoire, l'Oubli est le mal, la négativité pure."

Marcel Detienne, Les Maîtres de vérité dans la Grèce archaïque, Le choix : Aléthéia ou apaté.

lundi 23 août 2004


"Quant à la gent philologique - que l'archéologie du Vrai m'incite à retrouver -, elle se divise depuis toujours en deux espèces : l'une qui pense et l'autre qui s'en dispense. La dernière, faut-il ajouter, étant la plus prolifique sous tous les climats et quels que soient les événements."


Je n'aime pas quand les tableaux disparaissent.








Photographies Mark Harden (parce que celles du musée Münch à Oslo sont teintes d'un jaune dégueulasse, en plus de mal surveiller leur salle ils prennent de mauvais clichés).

jeudi 12 août 2004


La poésie que j'aime le plus est depuis longtemps, depuis que j'ai 17 ans je crois, celle d'Apollinaire. Et je ne sais pourquoi mais c'est comme ça. Et de toutes ses poésies celle que j'aime le plus est La Chanson du Mal-aimé. Et j'aime particulièrement ce que Léo Ferré en a fait. Je ne raffole pas toujours de ses arrangements sur Rimbaud et Verlaine, mais Guillaume, il ne l'a pas loupé. Je peux écouter ça en boucle, en transe, tellement ces mots-là je ne sais pourquoi vibrent en moi et ont d'écho, d'écho...



Et je chantais cette romance
En 1903 sans savoir
Que mon amour à la semblance
Du beau Phénix s'il meurt un soir
Le matin voir sa renaissance

Un soir de demi-brume à Londre
Un voyou qui ressemblait à
Mon amour vint à ma rencontre
Et le regard qu'il me jeta
Me fit baisser les yeux de honte
Je suivis ce mauvais garçon
Qui sifflotait mains dans les poches
Nous semblions entre les maisons

Onde ouverte de la mer Rouge
Lui les Hébreux moi Pharaon

Regrets sur quoi l'enfer se fonde
Qu'un ciel d'oubli s'ouvre à mes yeux

Voix lactée ô soeur lumineuse
Des blancs ruisseaux de Chanaan
Et des corps blancs des amoureuses
Nageurs morts suivrons-nous d'ahan
Ton cours vers d'autres nébuleuses

Portez comme un joug le Croissant
Qu'interrogent les astrologues
Je suis le Sultan tout-puissant
Ô mes Cosaques Zaporogues
Votre Seigneur éblouissant
Devenez mes sujets fidèles
Leur avait écrit le Sultan
Ils rirent à cette nouvelle
Et répondirent à l'instant
A la lueur d'une chandelle


réponse des Cosaques Zaporogues au Sultan de Constantinople


Plus criminel que Barrabas
Cornu comme les mauvais anges
Quel Belzébuth es-tu là-bas
Nourri d'immondices et de fange
Nous n'irons pas à tes sabbats
Poisson pourri de Salonique
Long collier des sommeils affreux
D'yeux arrachés à coups de pique
Ta mère fit un pet foireux
Et tu naquis de sa colique

Bourreau de Podolie Amant
Des plaies des ulcères des croûtes
Groin de cochon cul de jument
Tes richesses garde-les toutes
Pour payer tes médicaments

Voie lactée ô soeur lumineuse
Des blancs ruisseaux de Chanaan
Et des corps blancs des amoureuses
Nageurs morts suivrons-nous d'ahan
Ton cours vers d'autres nébuleuses


Douleur qui doubles les destins
La licorne et le capricorne
Mon âme et mon corps incertain
Te fuient ô bûcher divin qui ornent
Des astres des fleurs du matin

Et moi j'ai le coeur aussi gros
Qu'un cul de dame damascène
Ô mon amour je t'aimais trop
Et maintenant j'ai trop de peine

Sept épées de mélancolie
Sans morfil ô claires douleurs
Sont dans mon coeur et la folie
Veut raisonner pour mon malheur
Comment voulez-vous que j'oublie


C'est l'ami aux si douces mains
Dont chaque matin nous sépare
Adieu voilà votre chemin
Les coqs s'épuisaient en fanfares

Juin ton soleil ardente lyre
Brûle mes doigts endoloris
Triste et mélodieux délire
J'erre à travers mon beau Paris
Sans avoir le coeur d'y mourir
Les dimanches s'y éternisent
Et les orgues de Barbarie
Y sanglotent dans les cours grises
Les fleurs aux balcons de Paris
Penchent comme la tour de Pise

Soirs de Paris ivres du gin
Flambant de l'électricité
Les tramways feux verts sur l'échine
Musiquent au long des portées
De rails leur folie de machines

mercredi 11 août 2004


"Le sentiment intime qui retendait le fil de ma vie depuis l'enfance avait été celui d'un égarement de plus en plus profond ; à partir de la grande route d'enfance où la vie entière se serrait autour de moi comme un faisceau tiède, il me semblait qu'insensiblement j'avais perdu le contact, bifurqué au fil des jours vers des routes de plus en plus solitaires, où parfois une seconde, désorienté, je suspendais mon pas pour ne surprendre plus que l'écho avare et délabré d'une rue nocturne qui se vide. J'avais cheminé en absence, fourvoyé dans une campagne de plus en plus morne, loin de la Rumeur essentielle dont la clameur ininterrompue de grand fleuve grondait en la cataracte derrière l'horizon. Et maintenant le sentiment inexplicable de la bonne route faisait fleurir autour de moi le désert salé - comme aux approches d'une ville couchée encore dans la nuit derrière l'extrême horizon, de toutes parts des lueurs errantes croisaient leurs antennes - l'horizon tremblé de chaleur s'illuminait du clignement de signaux de reconnaissance - une route royale s'ouvrait sur la mer pavée de rayons comme un tapis de sacre - et, aussi inaccessible à notre sens intime qu'à l'oeil l'autre face de la lune, il me semblait que la promesse et la révélation m'étaient faites d'un autre pôle où les chemins confluent au lieu de diverger, et d'un regard efficace de l'esprit affronté à notre regard sensible pour qui le globe même de la terre est comme un oeil."


samedi 7 août 2004


"La Sibérie
Est sans mémoire
Le Laogaï
Un souvenir embrumé
Les petits hommes
Du siècle noir
Ont convenu
De ne point en parler.

Nous voulions le bonheur
Des hommes
Vous ne pouvez pas nous
Accuser
Nous étions pour l'égalité
Et nous la chiffrions
Par tonnes.


La Rose de Djam (série)

La Rose de Djam II :  La grotte au dragon C'est au cœur du pays yézidi que Sibylle laisse ses compagnons, pour s'enfoncer ...