mercredi 31 mai 2006

Les Quarante


"Un des disciples de Doû'l Noûn avait fait quarante pèlerinages, quarante retraites de quarante jours dans la solitude, prié la nuit pendant quarante ans et il n'obtenait, malgré toutes ces prouesses, aucune lumière de l'invisible, aucun regard de l'Ami caché. Comme il se lamentait, son maître lui dit de se coucher ce soir-là sans prier après avoirmangé tout son soûl. "Il arrivera, dit-il, sans doute que l'Ami ne te regarde pas avec l'oeil de la miséricorde, il te regardera du moins avec celui de la colère." Le disciple mangea donc à sa faim, fit néanmoins la prière du soir et vit en rêve le Prophète, qui lui dit : "l'Ami t'envoie le salut et il a ajouté : "Bien pusillanime celui qui, à peine arrivé à ma cour, a hâte de s'en retourner ! Dans cette route-là, pose le pied comme doivent faire les hommes de coeur et alors il faudra bien que nous te donnions la récompense de tous les exercices de piété que tu as accomplis pendant quarante ans et que nous te fassions arriver au but de tes désirs. Quant à Dzoû'l Noûn, fais parvenir de notre part le salut à ce bandit détrousseur de grands chemins et dis-lui :"O bandit de Dzoû'l Noûn ! si je ne te signalais pas à la réprobation des hommes, c'est que je ne serais pas ton Seigneur ; car je ne veux pas que tu continues à enseigner la ruse à mes adorateurs." Quand al-Miçrî apprit la façon gentiment cavalière dont Dieu avait parlé de lui, le traîtant d'impudent et de menteur après l'avoir salué, il pleura amèrement au milieu de sa joie."

Différence saisissante d'esprit entre la vie de Bichr le "va-nu-pieds" et celle de Dzoû'l Noûn. C'est que Bichr était plus adpete de la Sunna et des hadith et de la droite voie réglementaire que soufi... D'ailleurs je me demande si Dermenghem, comme 'Attar dans son Mémorial des Saints, ne confonds pas en un seul genre, dévots et soufis. Ou plutôt si les mystiques insouciants et les malamatî ne sont pas les seuls vrais soufis, les autres n'étant que des dévots inquiets, coupables jsuqu'à la névrose, comme Rabi'a.

"Une des conception du çoufisme sera l'idée d'une hiérarchie cachée et permanente des saints, armature mystique du monde, chacun, à sa mort, étant remplacé par un autre, tous ayant à leur tête le Pôle suprême, qui prend parfois les proportions d'un Logos, d'un résumé du Plérôme et même d'une sorte de victime vicaire assumant tous les maux. Ce qouthb (pôle) ou ghawth (grand secours) est l'axe du monde et polarise les émanations divines, répandant l'esprit de vie sur toute la nature. Il est "sur le coeur d'Israfîl", l'archange. Au-dessous de lui sont deux imâms (ou trois nouqabâ (délégués), quatre awtâds (colonnes) correspondant aux points cardinaux, sept abrâr (justes), quarante abdâl (échangés, remplacés par permutation), soixante-dix noujabâ, trois cents nouqabâ qui sont "sur le coeur d'Abraham," - saints apotropéens, sel de la terre détournant les maux du monde en les prenant sur eux et dont on peut dire que c'est non seulement grâce à eux que le monde subsiste mais en leur considération qu'il existe."

Vies des saints musulmans, "Dzoû'l Noûn, Emile Dermenghem.





"La Maison de la Sainteté a des "angles" bien établis!
Nos maîtres qui y résident sont des Abdâl.
Entre Silence, Solitude, Faim et Veille,
Se dresse le sommet du Pur Transcendant."

Hilyatu al 'Abdal, Ibn Arabî, trad. Michel Valsan, édition de l'Oeuvre, 1992.

lundi 29 mai 2006

Les états mystiques des pèlerins



"272.- Sur les Frères de l'esseulement illuminent des lumières et elles comprennent plusieurs catégories. La Lumière d'un éclair se présente aux novices, elle fulgure et se replie comme la fulguration d'un éclair délicieux. Se présente aussi aux autres la Lumière d'un éclair plus vif que celle-là et qui ressemble plus à l'éclair, sauf que c'est un éclair grandiose. Souvent l'on entend, en même temps que lui, un bruit qui ressemble à celui d'un tonnerre ou à un bourdonnement dans le cerveau. Une Lumière soudaine et délicieuse dont l'irruption ressemble à ce que serait celle d'une eau brûlante sur la tête. Une Lumière qui persiste un temps assez long, qui subjugue avec violence et qui s'accompagne d'une sorte de torpeur dans le cerveau. Une Lumière extrêment douce qui est sans ressemblance avec l'éclair, mais qui est accompagné d'un état d'allégresse subtil et tendre, étant mise en vibration par la puissance de l'amour. Une Lumière qui embrase, se mouvant du mouvmeent de la puissance qui domine (quwwa 'azzîya), et parfois qui se manifeste par un concert de timbales et de trompettes, de choses qui terrifient le débutant, ou bien qui affectent avec force l'entendement (tafakkur) et la phantasis (takhayyul). Une Lumière qui fulgure dans un rapt immense, qui se révèle, à la contemplation et à la vue, plus manifeste que le soleil, dans une jouissance ravie. Une Lumière très éclatante, extrêmement douce. On s'imagine suspendu par la chevelure un temps assez long. Une Lumière advenante en même temps qu'une emprise imaginale. On a l'impression qu'elle empoigne la chevelure, qu'elle la tire avec force et lui impose une souffrance délicieuse. Une Lumière en même temps qu'une étreinte ; on a l'impression qu'elle est implantée dans le cerveau. Une Lumière qui illumine du fond de l'âme sur l'ensemble du pneuma psychique. Il semblerait alors que quelque chose est dans son corps comme dans une armure et peu s'en faut que le pneuma de la totalité du corps ne reçoive une forme lumineuse et c'est un état d'extrême douceur. Une Lumière qui commence dans l'impétuosité. A son commencement l'homme se figure que quelque chose s'écroule. Une Lumière advenante qui dépossède l'âme alors qu'elle s'élucide à elle-même comme suspendue et pure ; elle contemple à partir d'elle son arrachelment hors des dimensions spatiales, bien que le possesseur de cette âme n'en ait pas eu connaissance avant cela. Une Lumière avec laquelle on se représente une pesanteur que le mystique est à peine capable de supporter. Une Lumière avec une puissance de mouvoir le corps, si bien que les jointures de ses membres en sont presque rompues."



mercredi 24 mai 2006

Ad-Duha

Hier, il est passé à la biblio, me débaucher pour qu'on aille prendre un verre.

Assis en terrasse, au soleil, à bavarder comme deux derviches paresseux, de livres, de choses graves et intimes, du roman en cours d'écriture, du monde et de ce que nous ignorons ou savons des pistes de la vie. Je me sens extraordinairement bien avec ce type qui est mon frère en Lumière, mon frère d'Outre-monde, et pour qui j'éprouve véritablement une tendresse lumineuse, comme celle qui relie Sybille cet autre moi-même, à mon cher Shihab od-Dîn, même bénéfice d'énergie échangée. C'est bien d'avoir dans le monde un campement où l'on sait que l'on peut revenir et parler ou ne rien dire quand le coeur a un trop plein de sang, de mauvais chagrin ou de solitude lassée.

A gare de l'Est, au moment de se quitter, étreinte affectueuse et muette, comme deux Beni Amer se disant au revoir. Et on se resserre encore, sourire jusqu'aux oreilles, je crois qu'on avait envie de se remercier d'exister.

Hasard raisonné





Alexandra David-Neel croyait à "une attitude mentale capable de modeler les circonstances plus ou moins conformément à ses voeux."

mardi 23 mai 2006

Sur le retour, les prophéties et les songes



"Lorsque les Lumières-Espahbad ont vaincu les substances nyctiphores, lorsque leur amour et leur ardent désir du monde de la Lumière se sont intensifiés, lorsqu'elles resplendissent de l'éclat des Lumières archangéliques et qu'enfin l'habitus de se conjoindre avec le monde de la Lumière pure est actualisé en elles, alors, au moment où se dissout la citadelle de [leur corps], elles ne sont pas entraînées vers d'autres citadelles, si parfaite est leur force et si intense l'attraction qui les entraîne vers les sources de la Lumière."- 237.

"Lorsque tu as compris que la jouissance consiste en ce qu'un être atteigne à ce qui lui correspond, et en ce que cet être perçoive qu'il a atteint cette chose ; qu'en revanche la souffrance d'un être consiste en ce qu'il ait conscience d'avoir atteint quelque chose en discordance avec lui-même, et qu'il le perçoive quant à cette discordance ; [lorsque d'autre part tu as compris] que tous les actes de connaissance viennent de la Lumière immatérielle, car il n'est rien de plus cognitif que celle-ci - , alors il n'est rien qui soit plus sublime ni plus délectable que sa perfection et que d'être en accord avec elle." - 238.

241.- De même que pour celui qui perçoit la Lumière immatérielle, l'acte de perception et l'objet perçu ne se comparent pas avec les trois homologues qui leur correspondent dans les êtres de Ténèbres, de même sa jouissance ne se compare pas avec les leurs et ne saurait même être conquise par ceux-ci en ce monde. Comment les comparer, étant donné que toute jouissance physique (barzakhîya) elle-même se produit grâce à quelque chose qui a la nature de la Lumière qui émane sur les barzakhs ? Si bien que même le plaisir sexuel est une émanation (rashh) des jouissances vraies ?

Celui qui recherche ce plaisir ne désire pas le contact de l'inerte. Ou plutôt il ne désire qu'un écran (barzakhs ?) et une beauté dans laquelle il est un mélange lumineux (shawb nûrî). Enfin son plaisir est rendu complet par la chaleur, laquelle est un amant de la Lumière et l'un de ses causés, et par le mouvement, qui est aussi un amant de la Lumière et un de ses causés. Sa double puissance d'amour et de domination se met en mouvement, de sorte que le membre masculin (dhakar) veut s'emparer du partenaire féminin. Tombe alors du monde de la Lumière, sur le masculin, un amour s'accompagnant de force, et sur le féminin un amour s'accompagnant de douceur ; le rapport étant analogue au rapport entre la cause et le causé, comme on l'a exposé précédemment. Et chacun des deux veut ne faire qu'un avec son compagnon, afin que soit levé le voile du corps. Et cela, c'est, chez la Lumière-Espahbad, la recherche des jouissances du monde de la Lumière dans lequel il n'y a pas de voile."

Le Livre de la Sagesse orientale, Shihab al-Dîn Sohrawardî, Livre V, II, Où l'on montre la délivrance des âmes pures retournant au monde de la Lumière.

lundi 22 mai 2006

Du système de l'Être



IV. Où l'on explique que le mouvement des sphères célestes est un mouvement volontaire et comment le multiple émane de la Lumière des Lumières.

"144.- Thèse sur la générosité de la Lumière des Lumières.
La générosité consiste à combler un désir, sans attendre quelque chose en retour. Celui qui recherche gloire et récompense n'est qu'un mercenaire. De même celui qui cherche par là à échapper au blâme ou à quelque chose de tel. Rien n'est plus généreux que ce qui est Lumière, dans la réalité constitutive de son être, car la Lumière s'épiphanise et effuse par soi-même sur tout réceptacle. Le roi au sens vrai, c'est celui qui possède l'essence de toute chose, mais dont l'essence n'appartient à aucune, et c'est la Lumière des Lumières."

X. Explication de la science divine conformément à ce qui est la doctrine de l'Ishrâq.

163. - Sache que le blanc semble plus proche, quand il y a quelque chose de noir et quelque chose de blanc sur une surface. C'est que le blanc ressemble davantage à ce qui est apparent, qui ressemble à la proximité. Le noir semble au contraire plus lointain, pour la raison contraire à ce que nous venons de dire.
C'est pourquoi dans le monde de la Lumière pure, dont la transcendance exclut le lointain des distances, toute Lumière qui est plus élevée dans la hiérarchie des causes est en même temps Lumière qui s'abaisse davantage vers les plus humbles, en raison de la puissance de sa manifestation."


Le Livre de la sagesse orientale, II, Du système de l'Être, Shihaboddîn Yahya Sohravardî (trad. Henry Corbin).

jeudi 18 mai 2006

Que la Lumière n'a pas besoin de définition



"107. - S'il y a dans l'être quelque chose qui n'a besoin ni qu'on ne définisse ni qu'on l'explique, c'est cela l'apparent (zâhir). Or il n'est rien qui soit plus apparent que la Lumière. Donc il n'est rien qui soit plus que la Lumière indépendant de toute déifnition."

La Sagesse orientale, Livre premier, "Sur la Lumière et son essence ; sur la Lumière et ce qui émane d'elle en premier". Shihaboddîn Yahya Sohravardi.

Personne à qui casser la gueule




"Sarah Bernhardt avait joué en travesti le rôle de Roméo et quand, dans la scène du balcon, ce dialogue de deux enfants portés par les ailes de l'amour et se séduisant l'un l'autre, Sarah s'était approchée de l'échelle de soie qui pendait de la fenêtre de Juliette en traversant dans toute sa largeur le plateau de son grand théâtre, non comme un amant ivre qui pose le pied sur le prmeier échelon et va grimper insensiblement, en extase, séducteur séduit, mais comme un serpent, une larve rampante, roulant par à-coups dans son fauteuil d'infirme dont elle faisait aller les roues caoutchoutées des deux mains et que la Bernhardt s'était levée en s'appuyant péniblement sur une canne, sa jambe unique et maigre de vieillarde tremblant visiblement dans son maillot de justaucorps et sa culotte bouffante de page, cette scène sophistiquée avait été un triomphe avec cris, hystérie, rappels, applaudissements inextinguibles du Tout-Paris, un public de snobs, de nouveaux riches tarés, de généraux vainqueurs, de ministres et de diplomates alliés délégués à la signature du traité de Versailles.

Je n'avais pas voulu accompagner Jean Cocteau au théâtre car ce spectacle m'eût été horrible. C'était au lendemain de l'autre guerre. J'avais vu trop de soldats, de la véritable jeunesse, l'avenir de la France, souffrir sans rien dire, oubliés sur les lits de sangle des hôpitaux militaires et n'osant aller à se présenter à leurs fiancées, des gueules cassées, des aveugles de guerre, des gazés, des tuberculeux, des amputés du bras ou des jambes, des trépanés, des cinglés, et, moi-même, je sortais à peine de l'hosto..."

"Et, aujourd'hui, au lendemain de la deuxième guerre mondiale, la suite de ce complexe, de ce malentendu, de ce snobisme, c'est l'Existentialisme, au théâtre et en philosophie, Sartre et tous ces jeunes littérateurs littératurants qui se trémoussent dans les caves de Saint-Germain-des-Prés, qui se situent à la pointe de l'extrême avant-garde de l'exégèse poétique et qui plongent à rebours et font carrière dans le conformisme, qui ne peuvent vivre qu'en groupe, qu'en bande, à la queue d'un chef d'école car le bifteck prime... "A nous la liberté !"

Dans cette détresse et cet ennui,
Personne à qui serrer la main...

dit le grand poète Nékrassov, qui s'est suicidé par ennui selon la tradition des poètes russes ou s'en est allé de la poitrine, et le vagabond Maxime l'Amer (Maxime Gorki) de commenter : "... personne à qui casser la gueule !..."

mercredi 17 mai 2006

La sagesse orientale



"Il nous faut revenir à ce qui constitue l'intuition fondamentale de Sohravardî. Elle dépouille les existants de tous leurs caractères inessentiels (quantité, qualité, relations, lieu, appartenance à telle ou telle espèce) et permet de percevoir en eux ce qui les fait être, l'origine intérieure de leur acte de présence au monde."

"il (Mollâ Sadrâ) affirme que la grande découverte de Sohravardî est celle-ci : la réalité authentique de chaque chose se situe au-delà de sa quiddité, elle séjourne par-delà l'essence l'existence de cette chose, car elle engendre, dans un même mouvement d'existentiation, essence et acte d'exister. Cette réalité, Sohravardî la nomme "Lumière"."

"Être, c'est être-Lumière, manifester un acte de présence et de cohésion."

"Ne pas être, c'est être incapable de produire, d'illuminer, de multiplier autour de soi des manifestations de soi, d'irradier de la différence. Ce défaut intrinsèque d'unité est une dispersion ontologique interne qui caractérise, par exemple, la matière des corps physiques. Voilà pourquoi Sohravardî nomme les corps "substances obscures", ou "substances ténébreuses", "porteuses de mort et de nuit".

"Les corps terrestres ténébreux ne sont pas les corps des âmes régentes, mais ils sont soumis purement et simplement à ces âmes. Le monde de l'être cesse au monde imaginal. Le monde des corps ténébreux est extérieur aux Lumières. Pourtant, cela ne l'empêche nullement d'en être l'ultime, mais paradoxal miroir."

"La vraie nature des vivants ici-bas n'est pas celle du molk, elle n'appartient pas non plus aux Intelligences, au monde du Jabarût. Leur nature se situe "entre-deux", là où des corps de Lumière exprime l'inexprimable et le symbolisent : le monde imaginal, engendré par l'imagination divine, c'est-à-dire par l'opération théurgique des Lumières de l'ordre latitudinal, à la limite inférieure du Malakût qui n'est autre que le monde des Âmes ou Lumières régentes."

"la Lumière est si apparente, si peu cachée (elle est l'apparition toute pure, la manifestation sans épaisseur) qu'elle est aussi ce qu'il y a de plus secret, de moins perceptible. Sur les corps physiques elle se rend au regard qui sait enfin la voir, pour autant qu'il apprend à reconnaître la manifestation de l'être, la présence de la Lumière, là où il croyait détenir un pouvoir sur les choses."

"Le sensible lumineux ou sonore est le véritable "suprasensible". D'où le goût de Sohravardî pour les couleurs et les musiques, pour les paysages et les visages, pour tout ce qui manifeste en la nature la présence du désir."

Christian Jambet, "Introduction" au Livre de la sagesse orientale, trad. Henry Corbin.

Tawhîd




Sur la nécrologie du père de Beaurecueil, paru dans le Journal Asiatique, il est dit, au sujet d'Abdhullah Ansârî, et de la question "de l'amour de Dieu et du tawhîd. La réponse est ferme. Malgré quelques apparences, la pensée d'Ansârî n'aurait pas varié. L'amour de Dieu, entendons cet amour pour Dieu qui est explicitement avalisé par le Coran 3, 31 ou 5, 54, n'est qu'une étape, appelée à disparaître, comme illusion d'une dualité, dans la perfection du tawhîd. Beaurecueil termine son dernier article, à paraître dans le MIDEO, t. 27, en citant son auteur, lequel s'adresse à Dieu en ces termes : "Tout vient de Toi pour Toi. Tu es Tout et c'est tout." Il n'y a, je pense, plus rien à ajouter." Guy Monnot.

mardi 16 mai 2006

On s'en fout

Audrey Tautou est arrivée à Cannes.

Bête noire


Qui, aujourd'hui, se complaît à être tout le monde ? Les athées disent qu'ils sont mal vus "de nos jours", même si le jour, les étoiles et les volées d'anges s'en foutent, les croyants aiment à se réfugier dans le sanctuaire forclos de leur foi intérieure, reclus du monde dé-christianisé /islamisé / ce que l'ont veut, mais il importe que le monde ait tort. Les juifs vivent cernés par les antisémites. Les musulmans vivent cernés par les kafirs, les femmes sont en butte au machisme, les hommes à l'agression féministe, les noirs vivent dans un monde dominé par le racisme blanc, les blancs dans un monde menacé par le racisme noir, les lettrés sont cernés par les analphabètes.

Petite volupté, satisfaction fate à être contre, vivre contre, moi à contre-courant, moi en lutte contre le monde, moi dont l'existence contrarie forcément quelqu'un et que ce quelqu'un soit le plus nombreux possible, décuplé, démyriadé, moi petite chose bipède fière et amère de n'être pas comme le plus grand nombre, je suis on ne peut plus dans l'air du temps. Le monde est un Fort Alamo fragmenté en autant de vanités possibles, où je me retranche avec ma civilité contre les barbares, ma musique civilisée, mes armes civilisées, mon bon goût, mes convictions, mes opinions civilisées, j'attends l'ennemi car je suis dans le Camp des Saints. Je suis seule et ils sont tous.

Volupté et joie d'avoir un ennemi, afin de conter la légende qui dit combien j'ai de sagacité et de courage, ce qui n'est pas le cas de tout le monde. Bêtise et trappe de l'esprit à ignorer que l'ennemi choisi c'est toujours moi car ce que je ne suis pas m'indiffère. Si je fais la liste des caractères le plus détestés, j'ai mon portrait en négatif. La bête noire de mon être.

J'aime davantage ce qui m'éloigne de moi. Ce n'est pas vrai que l'altérité provoque l'hostilité, c'est le mimétisme qui désigne la nourriture de ma rancoeur.

jeudi 11 mai 2006

Du courage


"... mon copain Delaunay, un costaud, qui a déserté la France à la déclaration de guerre, ce que j'admets car je comprends la peur des coups, mais qui est revenu d'Espagne à Paris la paix faite, me fourrant sous le nez un certificat de folie officiellement établi à son nom par l'ambassade de France à Madrid, l'exhibant avec fierté, tenant à me prouver qu'il était en règle, un comble ! alors que je ne lui demandais rien, geste qui ne s'excusait pas vis-à-vis de moi, son copain, et je n'arrivais pas à comprendre cet étrange courage moral qui l'avait fait agir à rebours, si bien que je n'ai jamais revu le peintre ni sa peinture par la suite...

Tant de courage moral dépensé pour rien comme pour nous autres, au front, tant de courage physique gaspillé !

A l'époque, j'vais une théorie que les petits gards de l'escouade prenaient pour une galéjade un peu forte. J'affirmais préférer un embusqué de l'arrière à un embusqué de l'avant qui fauche pinard et tabac du ravitaillement et jouit hypocritement de la gloriole d'être un soldat en campagne, alors que passer deux, trois fois apr jour devant la loge de sa concierge comporte des risques réels à Paris, et il y fallait du courage, c'est certain, pour l'embusqué de l'arrière qui rentrait coucher dans son lit avec la femme d'un ami qui faisait le Jacques en premières lignes et j'ajoutais en outre que je préférais de beaucoup un déserteur à un embusqué de l'arrière, le déserteur à l'étranger étant en son genre un héros qui avait dit non ! ce qui est viril et digne d'une grande âme et dénote du caractère ; bien entendu, étant donné que le poilu restait le bonhomme le plus farce de tous les Français parce qu'il savait, bien sûr, qu'il n'était qu'un con ! Mon paradoxe faisait rire les copains comme des communiants bien emmerdés d'être là.

Mais parmi les déserteurs, certains on fait une grande dépense d'énergie pour arriver à sauver leur peau et n'y ont pas toujours réussi."

Par exemple Arthur Cravan pleutre épique, dont il narre le désopilant non-combat contre Jack Johnson, "le neveu d'Oscar Wilde", "poète et boxeur", "le poète aux cheveux les plus courts du monde", "mais au moral mou comme beaucoup de sportifs semi-professionnels éreintés par un entraînement intensif, esclaves de leur beau corps qu'il produisent, victimes de leur torse et de leurs muscles qu'ils exhibent, de leurs biceps qu'ils font rouler pour séduire et qui leur valent honneurs, argent, femmes, confort, luxe et, finalement, la veulerie qui vient les couronner à moins de trente ans !



Enchaînement sur le mouvement Dada; portrait drôle, ironique, doux-amer, des "pacifistes dada", à qui Cravan aurait insufflé son "courage moral" :


"Raconter ce que fut la vie d'Arthur Cravan à New York serait faire l'historique de la fondation du dadaïsme, aussi n'en parlerais-je pas aujourd'huii ; pas plus que n'en a parlé jusqu'à présent le rastaquouère de l'art pour l'art Francis Picabia, qui voyait Cravant tous les jours à New York et qui, entraîné par son exemple, eut le grand courage moral dans 391, une revue d'art, de pourvoir La Joconde de Léonard de Vinci, qui n'en pouvait mais, d'une paire de moustaches à la Guillaume II ; pas plus que n'en a parlé jusqu'à présent l'inventif Marcel Duchamp (et que faisait à new York ce malicieux Parisien, sinon enseigner l'amour, ce jeu d'échecs !), qui voyait Cravan tous les jours à New York et qui, subissant son influence, eut le courage moral de munir les pots de chambre mis en vente dans un bazar de la garantie suivante : "Je déclare que cet ustensile de ménage est une authentique oeuvre d'art !"


"La Tour Eiffel sidérale", Blaise Cendras : Le Lotissement du ciel.

vendredi 5 mai 2006

Le Fou


Parce que je n'aime pas le tarot Grimaud, un des plus moche, je n'avais pas pris cette carte du Fou pour illustrer ce poste, mais à lire plus loin, je me demande si Blaise Cendrars n'avait justement un tarot comme cela sous les yeux, ou simplement en tête :

"Le coeur du saint affalé au bord de la route fait bosse comme une besace de pauvre, mais ne contient que le don des larmes, de la charité, de l'humilité, de l'amour et les chiens de la nuit qui l'entourent, le poil hérissé et lui montrant les dents en grognant, répugnent de se jeter sur ce mendiant oublié qui a une drôle d'odeur et qui a perdu son bâton, mort au monde."


Et aussi : "La conscience est étranglée par l'obéissance comme par une corde et la volonté est un pendu.




"Saint Joseph de Cupertino avait coutume de dire quand il sortait de ses extases et tremblait encore de jubilation intérieure, exsangue, balbutiant : - L'obéissance est le coup de couteau qui égorge la volonté de l'homme... "Obéis !"... A ce mot Dieu tire le rideau... Il est vrai que frère Joseph avait toujours le mot burlesque. Les saints sont comme les enfants, ils jouent avec le feu, ont le goût du risque et aiment rire. Ils ont confiance. Ils ne s'appartiennent pas. Leur Père les retrouvera toujours où qu'ils aillent se percher au Ciel. et le Ciel fait des flaques partout, comme après la pluie et les larmes."

Blaise Cendrars, Le Lotissement du ciel.

mercredi 3 mai 2006

Vita Nova


"C'est ainsi que par devant l'Esprit-Saint l'ascète se présente en mendiant, en aveugle, en estropié,en malade, en fou d'amour, et son élan de fou de Dieu l'emporte, et son entêtement de vagabond qui hante les catacombes et les cryptes le pousse, et ses errances de faible bonhomme, l'esprit malade, chancelant dans les éboulis et les décombres, le mène par les sentes et les sentiers qui vont par mille détours et qui reviennent sans cesse en arrière, vertigineusement solitaires, des fosses du désespoir à la contemplation, des chutes répétées de l'ivrogne sublime à l'approche, à la possession de Dieu, qui possède l'impudent à son tour et se donne au pèlerin imprudent mais audacieux dans l'étreinte, toute cette Gloire qui tombe du ciel sur la terre, le jour, la nuit, et qui l'engloutit et l'ensevelit dans sa chaleur brûlante d'amour plus sûrement que le sable qui coule d'une clepsydre dans la gorge muette du temps ou les eaux agitées de la mer profonde, car cette Gloire est le baiser de l'Eternel : la Trinité, la Vita Nova."
Blaise Cendrars, Le Lotissement du ciel.

Dans la vie on prend toujours le mauvais chemin au bon moment. Dany Laferrière.