vendredi 30 mars 2007

Imbéciles vs Philosophes



Dans "Philosophie et humour", Lucien Jerphagnon réfléchit sur ce que signifie l'étalage des imbéciles dans les Dialogues socratiques, en exposant que l'imbécile le plus pénible est, encore et toujours, le "semi-cultivé", celui qui répète, énumère, mâchouille l'air du temps et enfile niaiserie sur niaiserie,. Variantes contemporaines : "Sans religion, y aurait plus de guerres" ; ou "l'islam c'est la violence intrinsèque"; ou "sous l'Ancien Régime 95% des gens vivaient dans la misère" (oui cela se lit aussi) ; ou "Si je me sens coupable de baiser à tout va, c'est la faute à l'héritage judéo-chrétien" ; ou "la critique est facile et l'art est difficile" ; ou "on peut rire de tout mais pas avec n'importe qui"; "On n'a pas le droit de juger moralement quelqu'un"; "l faudrait une femme noire lesbienne à la Maison blanche et tout irait mieux"; ou "mieux vaut une franche dictature qu'une pseudo-démocratie" ; "les noirs ont le rythme dans la peau"; "On se croirait revenu au au Moyen-Âge" (petite phrase qui sert à commenter commodément absolument tout ce qui n'a rien eu à voir avec le Moyen-Âge, des "chasses aux sorccières aux lapidations des femmes adultères ou à la pudibonderie corporelle) ; "Les juifs n'ont pas d'avenir dans une société multiculturelle" ; ou "la blessure identitaire des musulmans réside dans l'antériorité de la Bible sur le Coran".


(liste infiniment renouvelable et complétable bien sûr. Et voici comment Jerphagnon, à la lumière des crétins opposés à Socrate, définit l'imbécile-qui-sait :


"C'est un homme dont le système de référence spontanée est l'énumération - et ici, je me refuse à dire, avec certains, l'existentiel. Il n'a aucune idée du caractère générique "auto to eïdos", qui fait vertueuses les choses vertueuses et pieuses les pieuses. Il est tout incapable de penser péri ousias. Pensant spontanément selon l'énumération, donc selon la Doxa qu'il puise continuellement à même l'air du temps, il ne saurait manquer de quoi dire, puisque le temps commun lui apporte autant d'exemples que son expérience immédiate peut en assumer. Deux conséquences : l'assurance qu'il affiche, qui est celle du grand nombre, de la masse, et ausi le besoin incoercible d'empiler exemple sur exemple, comme si le nombre devait déboucher, à force, sur l'incontestable. De son propre mouvement, il ne s'enquiert jamais de l'absolu, mais s'il lui fallait le chercher, c'est dans l'énumération qu'il irait le trouver. Il convoquerait l'infinité potentielle des cas vécus par tout le monde. D'où la bienheureuse évidence dans laquelle il baigne, et dont il ne sort pas volontiers, car il n'y a rien pour lui hors de ce fleuve dont les eaux le portent."


Mais Jerphagnon se demande ensuite la raison de "cette concentration si forte d'imbéciles dans la première partie du Corpus, en gros dans les Dialogues composés entre le procès de Socrate et l'achat du terrain d'Akadémos. On peut répondre, on est tenté de répondre que cette concentration de personnages niais est tactique. En quoi ? Je dirai qu'une poignée d'imbéciles dans les élites de la Cité, ce n'est pas grave ; une masse d'imbéciles, c'est dangereux. A l'époque de ces écrits, Platon est encore sous le coup de l'assassinat de Socrate par une conjuration d'imbéciles qui croyaient bien faire - la pire espèce -, et sous le coup aussi, de sa première déception, après son expérience désastreuse de Sicile. Dominé par le souci politique qu'on sait, il aurait voulu, ce qui se comprendrait, mettre l'accent sur le danger que font courir à la Cité les imbéciles cultivés. Entre leur bêtise et leur conscience, il y a l'épaisseur d'une mémoire encombrée, hantée d'opinions toutes faites, et d'opinions sur les opinions. Ces gens sont la personnification de la conscience collective, fût-elle d'une collectivité d'élites; alourdie par quelques études personnelles sur des points de détail. Ces gens en savent trop ou pas assez. Trop pour ne pas croire du même coup qu'ils savent tout ce qu'il faut pour accéder aux emplois (cf. Lois, V, 731 e). Pas assez, pusiqu'ils passent tranquillement à côté de l'essentiel. Sans doute Platon possède-t-il dès ce temps l'intuition centrale de sa doctrine, à savoir la nécessité d'une objectivité absolue, juge du dire et du faire, hors du recours à quoi s'égarent et la connaissance et l'action - et spécialement l'action des actions : la politique."


Mais les imbéciles s'effacent ensuite dans la dernière partie de Dialogues, par des béni-Oui Oui :


"pourquoi les francs imbéciles laissent-ils peu à peu la place à tant de ces gens effacés, qui répondent inlassablement : "Oh ! oui, Socrate...", ou "One ne voit pas, par Zeus ! comment il en irait autrement !"... ? En un mot, pourquoi les imbéciles laissent-ils la place aux simples faire-valoir ?"


Et c'est là qu'éclate à mes yeux une fois de plus la ressemblance, la parentèle, la filiation entre les philosophes antiques et les cercles de philosophes et soufis musulmans. Déjà, dans "Le philosophe et son image", la satire de ces sages crasseux, barbus, mendiants avides et grossiers, pseudo-philosophes, vrais charlatans faméliques, aurait pu être celle des pseudo-derviches et fakirs qui n'avaient de soufi que la crasse, la luxure ou l'ivrognerie, ou ces lettrés fripons à la Abou Zayd, ou le cynisme revivifié par la Voie du Blâme (malamatî). Tout ce dont on n'a pas d'équivalent dans l'Europe médiévale et moderne, même les goliards n'étaient pas aussi institutionnalisés, il n'y a avait pas de goliards crasseux et philosophes auprès des princes, qui n'avaient que des confesseurs et des directeurs de cosnciences, et des bouffons de cour. Mais la bouffonnerie sage, non, pas que je sache.
Là, l'évocation de ce cercle initiatique, gens du Dehors vs gens du Dedans, soit la Zahiriyya du monde commun contre les gens du Secret, éclairent la ruse ismaélienne, la dissimulation (taqiya) chiite, le "Secret sur secrets empilés" des soufis, jusqu'à Yahyâ, écrivant son oeuvre en alphabet codé... L'islam a vraiment été cette civilisation prodigieuse, rassemblant et synthétisant l'héritage grecque, égyptien, perse et indien, si bien que le Sahib al-Zaman pouvait citer naturellement dans son Panthéon des Sages Socrate, Aristote, Hermès Trismégiste, Bouddha, Jésu, Saint Jean, Zoroastre et Muhammad.


"Enfin, et c'est une dernière tentation, n'est-il pas permis de penser, comme Aristote y invite (cf. Physique, 209 b 15) que les Dialogues faisant partie d'un ensemble initiatique et préparant graduellement les élèves de l'Académie à des révélations plus profondes, ils regroupent des leçons propres à différents niveaux d'avancement dans la secte ? Lisant et relisant les Dialogues - et sans doute bien autre chose encore, leçons écrites et orales dont nous n'aurons jamais l'idée -, les disciples bien doués et droitement conduits de l'Académie découvraient à la fois, more pythagorico, les mystères les plus secrets de la secte et le chemin parcouru. Dans cette perspective, ceux que nous avons nommés faute de mieux les imbéciles figureraient les gens du dehors par excellence, oï exo, ce que confirmerait le fait curieux qu'avec eux, il n'est presque jamais question des mythes. Ces gens sont reconnaissables dans la Caverne orphique de République, VII : fascinés par la multiplicité des jeux d'ombres, passant de l'une à l'autre de ces berlues en discutant de tout cela aussi gravement que s'ils étaient dans l'éternel - et se récompensant pour en avoir bien parlé. Ils sont si parfaitement adaptés au souterrain qu'ils n'ont même pas l'idée d'autre chose, pas la moindre idée du Tout Autre qui n'est pas Chose. Ces morts n'aspirent pas à al vie ; ces poissons des abysses, dont il est question dans le Phédon, crèveraient d'accéder au grand jour. Plus que jamais dans ce contexte, les vrais initiés sont les philosophes dont parle le Phédon, 69 d."


Lucien Jerphagnon, Au bonheur des sages, Philosophie et humour.

jeudi 29 mars 2007

Narcisse




"Le sort commun, selon les Anciens, c'est de vivre, harmonieusement autant que possible, en société, et l'amour n'échappe pas à la règle. La norme, c'est d'aimer et d'être aimé selon sa condition, c'est-à-dire entre humains. L'amour est partage. On aime d'autres humains, des filles, des garçons, ou les deux ; on ne s'aime pas tout seul, car nul n'a en soi de quoi se suffire. C'est la signification du mythe des androgynes tel qu'il est repris dans le discours d'Aristophane. Pr, c'est à cela que Narcisse, dans son orgueil insensé, a prétendu. Il doit donc en être chatié. Comment ? Il suffit aux dieux de l'abandonner à son choix absurde, qu'il devra assumer jusqu'au bout de ses conqéquences. Némésis le laisse donc se punir soi-même, se précipiter dans l'impossible et fatalement s'y détruire. Il a désolé la nymphe ; le voilà comme elle à se mourir d'amour, mais suprême ironie, de son propre fait. Il avait méprisé une évanescence ; à son tour, il s'éprend d'une évanescence. Elle n'était qu'un son ; il s'éprend d'une image, la sienne propre, puisque aussi bien, n'est-ce pas là tout ce qu'on peut avoir de soi ? Echo et Narcisse s'exténuent tous les deux pour avoir l'un et l'autre, de façon différente, transgressé la loi inflexible de la mesure. Echo avait bravé Héra ; Narcisse a bravé Eros : l'un et l'autre, comme Tantale, comme Ixion, comme tant d'autres, ont failli à la juste appréciation qu'il faut avoir de soi en face des dieux. Ils se sont mal connus ; les voilà punis."


Au bonheur des sages, Lucien Jerphagnon, "Narcisse avant l'ère de la subjectivité", chap. 4.

jeudi 22 mars 2007

"Je fonds d'admiration devant ma propre sincérité"


Je me demande dans quelle mesure, quand, dans sa parodie des vertueux épris d'eux-mêmes, Jankélévitch quand il parlait de ce moment brévissime de la sincérité innocente, celle qui n'a pas encore pris conscience d'elle-même, juste avant que le sincère réalise sa sincérité et fonde d'amiration devant elle et lui, je me demande s'il n'avait pas à l'esprit le chapitre 4 des Frères Karamazov, intitulé "une dame de peu de foi", où le Staretz Zosime parle avec la mère de Lise de "l'amour agissant" et où, pas complètement dupe des aveux "sincères" de la pénitente, lui rétorque avec finesse : "Si vous parlez si sincèrement, simplement pour gagner l'approbation par votre franchise, comme vous vous venez juste de le faire avec moi, vous n'arriverez à rien dans l'achèvement du véritable amour."


Par ailleurs l'institution des "starezt" ressemble très fort à celle des sheikhs, de même la dévotion russe pour les "innocents bénis", c'est à se demander qui a influencé l'autre, l'antériorité du christianisme n'étant pas forcément un fait déterminant. Il y a peut-être aussi une source commune qui vient d'Asie centrale, et qui s'est ainsi propagée dans le christianisme russe et l'islam turco-persan.

mardi 20 mars 2007

Ghazal du Voyageur




"Cet Être à peau basanée, que la douceur du monde accompagne,

a des yeux couleur de vin, des lèvres souriantes, un visage heureux.


Si les rois sont ceux dont la bouche est délicieuse,

il est, Lui, le Salomon de notre temps, puisqu'Il détient son sceau.


Le délicat grain de beauté sur Cette joue couleur de blé,

détient le secret du grain de blé qui coupa la route à Adam.


L'Être qui m'a séduit est parti en voyage. Par Dieu, compagnons !

que ferais-je d'un coeur blessé dont le remède est en Sa possession ?


En Lui sont beau visage, perfection de vertu, pan de robe pur.

Il possède forcément le haut dessein des êtres purs dans les deux mondes.


A qui peut-on confier ce point subtil que Ce coeur de pierre

nous as tués, en ayant de Jésus, fils de Marie, le souffle résurrecteur.


Hâfez est parmi les croyants, tiens-le en estime,

car il a le pardon de beaucoup d'esprits honorables.


Hâfez de Chiraz, Le Divân : Oeuvre lyrique d'un spirituel en Perse au XIVe siècle, Ghazal 59, trad. Charles-Henri de Fouchécourt.

jeudi 15 mars 2007

Les Frères Karamazov



Dostoïevski que l'on voit trop souvent sombre, tourmentée, est aussi très drôle; et sa peinture des "cas russes" empreinte d'un humour fataliste. Au fond, il aimait ces figures si navrantes et si savoureuses qui s'éploient dans ses livres.


"Pour le moment je dirai seulement que ce "propriétaire" (comme on l'appelait chez nous, quoique de toute sa vie il n'eût presque pas vécu sur ses terres) que c'était le type étrange, au demeurant assez répandu, de l'homme mauvais et dépravé, mais en même temps incohérent, quoique de ces gens incohérents qui saent parfaitement régler leurs petites affaires matérielles et celles-là seules, semble-t-il. Ainsi, Féfor Pavlovitch était presque parti de rien, c'était un tout petit propriétaire qui se faisait inviter à la table des autres, cherchant à vivre en parasite, et cependant, à sa mort, il possédait près de cent mille roubles d'argent comptant. Ce qui ne l'empêcha pas de deeurer toute sa vie, un des plus extravagants, un des plus incohérents de tout notre district. Je le répète. Il ne s'agit pas là de sottise - la plupart de ces extravagants sont assez intelligents et rusés - mais précisément d'incohérence, et encore d'une incohérence particulière, nationale."

"N'ai-je pas connu une jeune fille, de l'avant-dernière génération "romantique", qui, après plusieurs années d'un amour mystérieux que, du reste, elle pouvait à tout moment épouser le plus tranquillement du monde, finit cependant par s'inventer des obstacles insurmontables et, par une nuit de tempête, se jeta du haut d'une falaise dans une rivière assez profonde et rapide, où elle périt victime de ses propres caprices, uniquement pour ressembler à l'Ophélie de Shakespeare ; cela même de telle manière que si cette falaise, qu'elle affectionnait et avait élue depuis longtemps, avait été moins pittoresque et qu'à sa place il y eût un rivage prosaïquement plat, le suicide n'aurait peut-être pas eu lieu."

"Surtout on eut dit que jouer devant tout le monde le rôle ridicule d'un époux bafoué et de décrire en les enjolivant les détails de son infortune, lui plaisait et le flattait même. "On dirait, Fédor Pavlovitch, que vous avez reçu de l'avancement, tellement vous êtes content, malgré tout votre chagrin", lui dsaient les railleurs."

Les Frères Karamazov

mercredi 14 mars 2007

"Un abruti, si vous voulez !"




Ecoutant un débat entre Michel Serres et Vladimir Jankélévitch contestant la réforme Haby qui voulait supprimer quasiment la philosophie du secondaire : Jankélévitch répète sa conviction, que le sort de l'Histoire et de la Philosophie est lié, que ceux qui veulent éradiquer la Philosophie de l'enseignement ont même but que ceux qui veulent en supprimer l'Histoire, c'est-à-dire "faire une nation de crétins". Serres : - Vous croyez ? - enfin d'abrutis, quoi !" De fait les deux disciplines ont pour effet de relativiser la vie présente, de permettre la critique des propos que l'on y tient. Savoir d'où l'on vient, pourquoi l'on agit de telle façon et pas autrement, et quelle est la part d'arbitraire dans ce qui n'est qu'un héritage circonstanciel et non une vérité nécessaire. Devant n'importe quelle dépêche, n'importe quel propos tenu dans les média, n'importe quel énoncé "au temps présent", la philosophie objecte : "cela ne pourrait-il pas être autrement ?" et l'histoire : "cela aurait pu être autrement."


Si bien que quand j'entends (et c'est fréquent, parce que beaucoup prennent cela à la légère, comme un péché mignon, ou un trait anodin, genre "je n'aime pas le chocolat" ou les séries télévisées) : "Oh moi, en histoire, je suis nul !", d'un quidam qui paraît pleinement s'en satisfaire, j'ai l'impression soudain de ne plus avoir tout à fait un être humain devant moi, mais un poisson rouge, bouche ouverte prête à gober n'importe quoi, sans aucun discernement. Un crétin volontaire, oui.


Imaginons un amnésique à qui, chaque matin, on fait avaler une nouvelle identité, un nouveau passé, et qui étant sans mémoire n'a pas les moyens de rectifier, (thème pris dans Dark City film par ailleurs comique de nullité, mais que Taupe semble affectionner pour de mystérieuses raisons). Eh bien, un inculte en histoire, c'est cela, un zombie heureux ou chagrin, mais qui ne jouit vraiment pas de toutes ses facultés, c'est-à-dire quelqu'un qui avancerait sur une route sans voir à côté ni derrière, avec un champ visuel rétréci au maximum, "un abruti, si vous voulez !"

vendredi 2 mars 2007

Lumières latitudinales


Miroirs, clins d'oeil ou tabaqat al Ard... Relisant dans le train l'Histoire de la philosophie islamique de Corbin, ipod aux oreilles, l'Ughniya du Sheikh Habboush se termine, et soudain retentit la voix de Jankélévitch, son enregistrement "Sur la philosophie d'Henri Bergson" :

"Je crois qu'on pourrait donc caractériser cette philosophie par ce sens de l'immédiat qui apparaît d'ailleurs dans le titre de son premier livre, Les Données immédiates de la concience, réelles ou idéales peu importe, du reste ça lui est égal à Bergson : "La donnée nous est offerte." Non pas, dans ce premier livre, les données de la perception externe, mais les données de la conscience, de ce qui nous est le plus intime, de ce qui nous est le plus proche. Et dès le début, il apparaît que, pour Begson, la vérité a été comme embrouillée, à plaisir, par les fantasmes, par les mirages, alors qu'elle est là tout près, en nous. Il n'y a qu'à la cueillir, un peu comme le gibier dont parle Platon dans La République. Il y a donc cet optimisme fondamental, qu'on lui a du reste, reproché, qui le conduit, bien souvent, à dénoncer les problèmes comme des faux problèmes, comme des "pseudo-problèmes", comme il dit volontiers. Les problèmes sont nés, dans bien des cas, selon lui, par des malentendus, par des obstacles imaginaires, créés par le langage, par les conventions sociales, et qui n'ont pas de réalité. Ce ne sont même pas des obstacles à tourner, et bien souvent Bergson considère le problème comme purement et simplement inexistant.

Parménide et Zénon - Zénon d'Elée -, interdisaient à Achille de rattraper la tortue, au javelot d'atteindre son but, et en réalité ce problème n'existait pas. De même les difficultés relatives à la liberté s'évanouissent comme par enchantement, c'est le cas de le dire, pour quelqu'un qui reprend contact avec le réel. De même la mort, c'est le type même de l'expérience que personne ne peut se flatter d'avoir, donc le contraire même de l'immédiat. C'est pourquoi quand je parle de Bergson, je pense très souvent à quelq'un auquel par ailleurs il ne ressemble guère, et dont le nom peut paraître singulier prononcé à côté du sien, et qui est le nom de Fénelon. Fénelon s'exprime par rapport aux scrupules d'une conscience trop susceptible, trop chatouilleuse, un peu comme Bergson par rapport aux faux problèmes : "Nous soulevons la poussière et nous nous plaignons de ne pas voir." C'est une devinette. De qui est cette phrase ? Eh bien, elle n'est pas de Bergson mais de Fénelon.
Q. Pourquoi les philosophes ont-ils fabriqué de faux problèmes ?
R. Eh bien parce qu'ils ont été victimes, comme le sens commun, des apories nées du langage, qui sont toutes des malentendus, et il s'agit de les éliminer. Ce sont des problèmes factices qui s'interposent. Bergson réclame en somme de nous une vision ingénue de la réalité, et il n'est pas loin de penser qu'au fond, c'est notre timidité, notre lâcheté, la panique du contact en somme... Et par conséquent, pour lui, cette reprise de contact consistera à élaguer les végétations parasitaires, tout ce qui est principe de prévention, tout ce qui nuit à la transparence de cette vision ingénue. C'est pourquoi la donnée immédiate, notamment dans ce premier livre, c'est avant tout la chose qui est vue sans exposant, en quelque sorte, à l'état primaire, direct, et qui se livre à une vision naïve, à une vision fraîche, et l'homme est remis, donc, en présence, sans préjugé, sans parti pris, de cette réalité.

Ce que je viens de dire sur les données immédiates de la conscience, on pourrait le redire, d'une manière toute semblable, de
Matière et Mémoire, et notamment de la perception pure. Parce que, au moins pour moitié, ce livre est un essai sur les données immédiates de la perception. Et dans ce livre, Bergson expose d'une manière qui peut paraître paradoxale, et presque scandaleuse, une sorte de réalisme, qui s'apparente à la fois au néo-réalisme anglo-saxon, et aussi à l'intuitivisme de certains philosophes russes contemporains, comme Lossky, Frank."

L'idée de la perception pure, qui est une limite, comme il le dit lui même d'ailleurs, est une sorte d'extase. La perception pure est une extraversion totale et absolue de la conscience. C'est - et Bergson le dit lui-même, l'objet en personne, l'objet lui-même, qui est présent à l'homme dans la sensation, et surtout pas une image mentale. Et chacun sait que les images, la théorie des images, qui était très florissante à la fin du 19° siècle, n'a pas eu d'adversaire plus résolu et plus déterminé que Bergson. Et ça se comprend, si on réfléchit au sens même du mot "image", comme l'indique déjà le vocable, mot un peu platonicien, mot naturellement idéaliste, et qui implique en lui-même l'idée d'un duplica : l'image . Il y a dans
La République un terme, au 7° livre, qui est très platonicien par avance, c'est ce que Platon appelle la skiagraphie. Skiagraphia, c'est-à-dire le jeu d'ombres, sur la paroi de la caverne, les ombres chinoises. C'est un peu comme l'illusion cinématographique dont il est question dans L'Evolution créatrice. Et Bergson a très bien compris que l'homme, naturellement timide, préfère de beaucoup avoir affaire à des images, c'est beaucoup plus obéissant. Au fond, pour lui, le monde de l'Irréel, c'est le cabinet des mirages, comme au 18° siècle le cabinet des optiques, des optiques fantasmatiques, fantasmata.

Alors qu'est-ce qu'il nous demande ? Et qu'il nous demande également dans
Le Rire, dans le livre du rire, parallèlement à Matière et Mémoire, à cet égard. C'est, oubliant les souvenirs importuns, les associations, les idées toutes faites, les schèmes, les symboles, nés du langage, de revenir à une vision virginale des formes, comme chez Cézanne, comme dans la peinture contemporaine : c'est la limite extrême d'une intuition artistique, au fond. La formule ad res ipsas, retour aux choses elles-mêmes, mais en donnant au mot ipsas son sens fort : l'ipséité de la chose.

Je crois que l'objection surtout, et c'est celle que l'on a faite déjà de son temps, c'est de quelle manière une philosophie est possible ? Puisque, quand on adhère aux choses, quand on les regarde "à bout portant" - l'expression est chez Moussorgski, qui dans une lettre à Stassov, déclare que la musique doit dépeindre les choses "à bout portant" , c'est-à-dire au contact immédiate de la chose.

Mais alors comment un art est-il possible ? De la même manière, pour la philosophie. Eh bien ça je crois que c'est le paradoxe même du bergsonisme et le secret même de l'intuition. Je crois que l'intuition, c'est surtout une espèce d'art acrobatique, de penser les choses au plus près. Presque en étant dedans. Jusqu'au point où étant dedans, vous ne pourriez plus y penser. Si vous êtes trop loin, alors le recul et le retrait et la conscience excessive vous permettent peut-être de les connaître, mais vous ne saisissez plus leur réalité, et si vous êtes dedans, vous connaissez leur vérité de toute part, mais vous ne pouvez plus en parler. Comme un papillon autour d'une flamme, si le papillon est trop loin, il n'a de la flamme qu'une image froide, et comme objective et abstraite, et puis s'il est dedans, il brûle. Alors comment faire pour avoir l'intuition de la flamme ? C'est un jeu acrobatique d'être à la fois dedans et dehors, de la frôler, d'être tangent à la flamme, jusqu'au point où vous disparaîtriez, où vous seriez embrasé par elle. De même de l'homme et de la vérité : vous frôlez la vérité au plus près, dans un instant-éclair, la vérité est objet d'une introvision, d'une intuition, dans lequel à la fois vous la vivez et la pensez. Vous êtes à la fois Être et Savoir.

Alors comment faire pour être et savoir à la fois ? Bergson est donc contre l'optique intellectualiste. Parce qu'être à la fois acteur et spectateur, c'est ne plus avoir d'optique, de perspective. Donc c'est la distance qui rendait possible les apories vertigineuses, les éléates qui rendaient impossible le mouvement par exemple, et probablement que dans son esprit, c'est aussi cette perspective falsifiante qui rendaient possible les sophismes d'Einstein, par exemple, enfin du moins ce qu'il appelait ainsi dans un livre qu'il a retiré de la circulation depuis. (N.D.R : Lisible et téléchargeable ici, Internet étant le cauchemar des repentirs d'auteur...)

Il s'agit donc d'être à la fois un acteur et en même temps un spectateur qui est capable d'en parler. Alors comment les choses ne s'excluent-elles pas ? Je crois que c'est ce qu'il voulait dire quand il disait "penser en homme d'action, agir en homme de pensée." Eh bien ça veut dire être à la fois dedans et dehors, immanent et transcendant. Un homme d'action est dedans, ne pense pas quand il agit, l'homme de pensée au contraire est dehors, et quand il pense il n'agit plus. Il y a une sagesse qui réalise paradoxalement les deux, qui les fait entrer l'un dans l'autre. Et c'est ça à mon avis le grand paradoxe du bergsonisme, le plus difficile à comprendre peut-être, mais le plus important, et qui nous ferait peut-être comprendre le reste.

"Briser le cercle" est une expression qui revient souvent chez lui. Le cercle qui m'interdit -qui est aussi un dilemme d'ailleurs - et qui fait que je ne puis pas faire les deux à la fois. Il faut se jeter à l'eau, disait-il, dans
L'Evolution créatrice."


A cette écoute soudaine, et le livre de Corbin ouvert dans les mains, la ressemblance, la parenté ou bien l'écho ou la passerelle entre ce que dit Bergson sur la connaissance intuitive comme moyen de résoudre le paradoxe de l'Être-Savoir, et de la pensée illuminative de Farabî, d''Avicenne, de Sohrawardî, de Mollah Sadra Chirazî me frappent comme un trait de lumière (c'est le cas de le dire).

Jankélévitch souligne lui-même le lien entre ce que peut proposer Bergson et les "intuitivistes russes" comme Nikolai Lossky, qui pense que l'objet externe, pouvait atteindre la conscience du sujet sans intermédiaire, sans medium et que donc le Logos, le verbe était là dessus insuffisant pour savoir, s'il n'était pas illuminé par la connaissance intuitive, qui permet en quelque sorte de sauter par-dessus les obstacles auxquels se heurtent la pensée logique. Evidemment Lossky est lui aussi un gnostique qui reprend le néoplatonicisme, tout comme les avicennistes ou les Ishraqiyun. C'est très exactement la théorie de l'Emanation d'al-Farabî et après lui, d'Avicenne, pour qui "l'intellect humain n'a ni le rôle ni le pouvoir d'abstraire l'intelligent du sensible." On appelle "émanatisme" ce sytème, qui est celui d'une succession de dix Anges ou Intelligences ou Âmes qui mis à part la Première née de Dieu se pensant lui-même, sont toutes enchaînées par l'auto-contemplation de celle qui les précède et dont il émane de leur propre auto-contemplation une Intelligence, et ce qu'à dix. Après la X° Intelligence, tout s'éparpille dans les âmes humaines et donc pour Ibn Sîna, comme pour Farabî "toute connaissance et toute réminiscence sont une émanation et une illumination provenant de l'Ange." Reprenant le paradoxe bergsonien de l'Être et du savoir, Ibn Sîna et plus tard Sohrawardî atteignent le stade spirituel de "celui qui se connaît soi-même et connaît qu'il connaît", soit est au dedans et au-dehors à la fois.

Mais celui qui se prête le plus à cette lecture des "faux problèmes", de la connaissance illuminative par l'intuition, et le parallélisme de l'Être et du Savoir, est Sohrawardî. Sur les "faux problèmes" aussi : plusieurs traits ironiques courent dans son oeuvre sur les discussions inutiles, les sophismes des péripatéticiens ou les méandres de la pensée des rationnalistes, des gens du Calame. Pour Sohrawardî le point de départ de toute connaissance est, comme le dit Corbin, " la connaissance présentielle, intuive, d'une essence en sa singularité ontologique absolument vraie", ou "illumination présentielle". S'y oppose la connaissance "représentative qui est celle de l'universel abstrait ou logique." Soit bien "l'objet en personne, l'objet lui-même, qui est présent à l'homme dans la sensation, et surtout pas une image mentale." De même pour Sohrawardî, la Connaissance qui est perception absolue aussi chez lui du monde s'atteint à la fois par la philosophie et par l'extase et sont, non seulement complémentaires mais l'une et l'autre indispensables. C'est pourquoi le propos de Bergson qualifie la "perception pure" qui est extase a quelque chose qui résonne profondément en accord avec ce soufi philosophe.

L'image du papillon et de la bougie comme figure de ce "jeu acrobatique", reprise ici offre aussi une proximité frappante avec la même utilisée par les soufis, le papillon étant l'aimant désireux de s'unir à l'Aimé, mais cette fois-ci pas en se tenant à la juste distance qui permet connaissance et interne et externe, mais en s'y embrasant complètement puisque le but du soufi qui n'est pas philosophe est tout de même le fan'a, la dissolution.

En bref, je souscris entièrement à Corbin quand il écrivait qu'il était fort dommage pour la philosophie occidentale d'avoir cru que la philosophie islamique s'arrêtait à Averroës et d'avoir complètement ignoré les Ishraqiyun, Ibn Arabî, la pensée chiite, ça aurait pu lui faire gagner quelques siècles en pensée intuitiviste.

La Rose de Djam (série)

La Rose de Djam II :  La grotte au dragon C'est au cœur du pays yézidi que Sibylle laisse ses compagnons, pour s'enfoncer ...