mardi 30 octobre 2007

Un hasard qui ne doit pas être


"Quelqu'un vint. Le Maître demanda : "Où étais-tu ? Nous avions un ardent désir de te voir, pourquoi es-tu resté loin de nous ?" - Il répondit : "C'était le hasard." Le Maître dit : "Nous faisons aussi des prières pour que ce hasard change et s'annihile. Un hasard qui produit la séparation est un hasard qui ne doit pas être."

Djalâl-ud-Dîn Rûmî, Le Livre du dedans : fihi-mâ-fihi, trad. Vitray-Meyerovitch.

De la muflerie des éloges

Un des motifs puissants de la malâmatiyya est l'horreur des éloges mal venus, la louange des imbéciles, des niais, des aveugles, des paresseux, des ignorants. Le réflexe qui prime chez eux est l'indignation ou la suspicion : "Qui es-tu pour me louer, toi ???" (C'est-à-dire l'opposé de la doxa du jour qui veut que "personne n'a le droit de blâmer personne, et qui es-tu pour me faire la morale, gna gna gna..."). Or si un Malâmatî ne cherche que cela, le blâme, c'est peut-être pour éviter certaines louanges qui sonnent en insultes tellement elles viennent de très bas... un peu comme on se gare prudemment d'éclats de boue. La question est : pourquoi se sentaient-ils à ce point offensés? Et qu'est-ce qui les offensait ?
La superficialité. Et comme la superficialité est à la fois hâtive et paresseuse, elle a quelque chose de la muflerie, et donc elle relève de la grossièreté, de l'offense.

"Le Maître dit que Sayyid Borhân-ud Dîn Mohaqiq (que dieu sanctifie son secret !) parlait quand quelqu'un entra, disant : "J'ai entendu ton éloge dans la bouche d'un tel. " Il répondit : "Voyons, qui est cet un tel ? A-t-il vraiment le rang spirituel nécessaire pour me connaître et faire mon éloge ? S'il me connaît seulement par les discours, il ne me connaît pas ; car ces discours, cette bouche et ces lèvres ne durent pas : tous ces phénomènes ne sont qu'accidents. Mais s'il me connaît par mes actions, s'il connaît mon essence, je sais qu'il peut faire mon éloge, et que son éloge est le mien.""

Djalâl-ud-Dîn Rûmî, Le Livre du dedans : fihi-mâ-fihi, trad. Vitray-Meyerovitch.

Mawlana ne parle pas

Me suis ruinée hier en achetant le tome III de Sévigné. 60 euros pour le dernier, les salauds. Evidemment quand on a les deux premiers, que faire d'autre ? Paradoxalement, l'acquisition qui m'a fait le plus chaud au coeur est le Livre du dedans de Rûmî. Phrases fraîches et brûlantes, fougue légère et juvénile, souriante. Ces mots simples, comme ceux des grands yogî, parce qu'adressés aussi à des gens simples, et pourtant il est possible de rester des heures dessus. Bref, 60 euros, qu'importe au fond, il n'a jamais été écrit dans ma carte de ciel que je doive me ruiner en fringues ou en joyaux...




"Un oiseau s'est posé sur le sommet d'une montagne ; il s'est envolé.
Qu'est-ce que la montagne a perdu et qu'a-t-elle gagné de ce fait ?"

"Quelqu'un dit : "Mawlana ne parle pas." Je dis : "C'est mon imagination qui a attiré cette personne" ; mon imagination ne lui dit pas : "Comment vas-tu ?" ou "Comment te portes-tu ?". Elle l'a attiré sans parole. Si ainsi ma réalité l'attire et l'amène en un autre lieu, quoi d'étonnant ? La parole est l'ombre de la réalité et son accessoire. Si l'ombre attire, à plus forte raison la réalité." Le Livre du dedans : fihi-mâ-fihi, trad. Vitray-Meyerovitch.

jeudi 25 octobre 2007

Les bonnes manières des fityan


Al-Hâritî, soucieux quand il festoyait de ne pas inviter des pourceaux, s'en était remis à Abû-l-Fâtik, "juge de fityân", c''et-à-dire de brigands pour qu'il lui dresse la liste de tous les invités offensant les bonnes manières et la noble conduite qu'un bon truand, d'âme élevée et d'éducation soignée, ne se serait jamais permis d'enfreindre dans ses banquets de confrérie (car le brigand bien élevé a la parole fleurie, le geste noble et le poignard chatouilleux) :

Nashshâl : celui qui se sert directement dans la marmite, avant que le repas soit cuit, que la marmite soit retirée du feu et que tous les convives se soient rassemblés.
Nashshâf : celui qui prend le bord d'un pain, l'ouvre et le trempe dans la marmite pour l'imbiber de graisse, au détriment de ses compagnons.

Mirsâl : il y en a deux sortes ; 1° celui qui, en introduisant dans sa bouche une boulette de harîsa, de panade, de pâte de dattes ou de riz, l'envoie d'un seul coup au fond de sa gorge ; 2° celui qui, marchant dans un fourré de jeunes palmiers ou d'autres arbres, saisit le bout des palmes ou des branches pour se frayer un passage ; immanquablement, ces branches vont frapper le visage du compagnon qui suit, sans que le premier se soucie ni se doute le moins du monde du mal qu'il peut causer.

Lakkâm : celui qui n'attend pas d'avoir mâché et avalé une bouchée pour en mettre une autre dans sa bouche.
Massâs : celui qui suce l'intérieur des os longs après en avoir fait sortir la moelle, sans se soucier de ses compagnons.

Naffâd : celui qui, s'étant lavé les mains dans la cuvette, les retire mouillées et asperge ses amis.
Dallâk : celui qui, au lieu de se laver les mains avec de la saponaire, les essuie à la nappe.

Muqawwir : celui qui découpe les pains en rond, garde pour lui le centre et laisse les bords à ses compagnons. (celle-là je l'adore; surtout que ça marche très bien aussi avec un camembert).

Mugharbil : celui qui tourne la salière comme un tamis, pour prendre toutes les épices sans se soucier de priver ses compagnons et de les laisser sans épices pour ajouter au sel.

Muhalqim : celui qui parle la bouche pleine. Nous lui disons : "C'est laid ! Attends, pour parler de pouvoir le faire."

Musawwidj : celui qui prend de grosses boulettes, manque à chaque instant de s'étouffer et se voit obligé de boire pour les faire passer.
Mulaghghim : celui qui prend le bord du pain ou aplatit les dattes avec son pouce pour pouvoir puiser davantage de beurre frais ou fondu, de colostrum, de lait ou d'oeuf à la coque.

Mukhaddir : celui qui frotte sa main pleine de graisse avec de la saponaire dont il se sert ensuite, lorsqu'elle est verte ou noire de crasse, pour frotter ses lèvres.

En plus des portraits peu ragoûtants dressés par le juge des Truands, al-Khâritî en ajoute d'autres de son cru :

Le lattâ est connu : c'est celui qui lèche son doigt et le trempe ensuite dans le plat commun contenant de la sauce, du lait, du sawîq (soupe de farine), etc.

Le qattâ est celui qui mord dans une boulette, en coupe la moitié et trempe l'autre dans la sauce.

Le nahhâsh est, on le sait, celui qui déchire la viande comme une bête féroce.

Le maddâd est celui qui prend dans ses dents un nerf insuffisamment cuit et le tend entre la bouche et la main ; parfois, lorsqu'il le tire brusquement, le nerf se rompt et va asperger le vêtement du voisin. Le maddâd est encore celui qui, mangeant avec des convives des dattes fraîches ou sèches, de la harîsa ou du riz, termine sa part et tire à lui celle des autres.

Le daffâ est celui qui, s'il y a dans le plat un os tenant à la viande qui l'entoure, l'écarte avec son morceau de pain pour qu'il ne reste que la viande ; pendant toute cette opération, il feint d'imbiber son pain de sauce, sans viser aucunement la viande.

Le mukhawwil est celui qui, s'apercevant du nombre excessif de noyaux qu'il détient, s'arrange pour les mêler à ceux de son voisin.
Le livre des avares, Jâhiz, trad. Charles Pellat.

mercredi 24 octobre 2007

Des différentes sortes de mendiants

Djâhiz, dans son Livre des avares, racontant une anecdote sur Khâlid ibn Yazîd explique à la fin les différentes catégories de mendiants fripons et rusés auxquels Khâlid a fait allusion :

"M.kh.trânî : ce mot désigne l'homme qui se présente dans des vêtements d'ascète et vous fait croire que Bâbek lui a coupé la langue à la base parce qu'il était muezzin dans son pays. Il ouvre la bouche comme pour bâiller et onne lui voit absolument pas de langue, alors qu'en réalité la sienne est aussi grosse que celle d'un boeuf. Je m'y suis moi-même laissé prendre. Le m.kh.t.rânî doit avoir un comparse qui parle pour lui ou bien une planchette ou du papier pour écrire ce qu'il a à dire.


Kâghânî : celui qui fait semblant d'être possédé ou épileptique. Il écume au point qu'on le croit irrémédiablement possédé, tellement la crise simulée est aiguë, et qu'on s'étonne de le voir en vie avec une telle infirmité.


Bânwân : celui qui s'arrête devant la porte, tire le verrou et crie : "Bânwâ", ce qui signifie : "Seigneur".


Qarasî : celui qui entoure sa jambe ou son bras d'un bandeau qu'il serre fortement et garde pendant toute une nuit. Lorsque le membre est enflé et que le sang ne circule plus, il le frotte avec du savon et du sang-de-dragon, y fait couler quelques gouttes de beurre et l'entoure d'un bandeau qui en laisse une partie visible. En voyant cela, on ne peut douter que ce ne soit la gangrène ou quelque maladie infectieuse analogue.


Musha'ib : celui qui traite un enfant, à sa naissance, pour le rendre aveugle, lui dessécher ou lui atrophier un membre, afin que ses parents puissent l'utiliser pour mendier. Et parfois même, ce sont les parents eux-mêmes qui conduisent l'enfant au musha'ib ; il lui donnent, pour cette opération, une somme importante parce qu'alors l'enfant devient un capital productif. Ils l'exploitent eux-mêmes ou le louent pour un prix déterminé ; parfois, ils louent leurs enfants, moyennant une somme élevée, à des gens qui se rendent en Afrique du nord et le font mendier tout le long du chemin. S'ils sont dignes de confiance, on leur accorde crédit ; sinon, ils doivent fournir un garant qui réponde des enfants et du prix de la location.


F.l.w.r : celui qui fait subir un traitement à ses testicules pour donner à croire qu'il a une hernie. Parfois, il simule un cancer, un ulcère ou une tumeur aux mêmes organes ou encore à l'anus, en y introduisant un morceau de larynx avec du poumon. D'autres fois, c'est une femme qui simule ces affections au vagin.


Kâghân : le jeune éphèbe qui mendie quand il se prostitue ; il est doué de quelque beauté et capable de remplir les deux fonctions.


'Awwâ : celui qui mendie entre le coucher du soleil et la Prière du soir. Parfois, il chante, s'il a une voix agréable.


Istîl : celui qui se fait passer pour aveugle. Il peut quand il le veut, montrer qu'il a les yeux crevés ou plein d 'eau ou qu'il ne peut y voir parce que l'ophtalmie ou le rîkh as-sabal lui a fait perdre la vue.


Mazîdî : celui qui circule avec quelque menue pièce de monnaie et dit : "J'ai réuni cet argent pour acheter un vêtement (qatîfa) ; ajoutez votre obole, s'il vous plaît". Parfois, il s'encombre d'un enfant trouvé. D'autres fois encore, il demande un linceul.


Musta'rid : celui qui vous accoste. Il a une belle apparence et des vêtements décents. Il semble mourir de honte et craindre d'être aperçu par une de ses connaissances. Il vous aborde ensuite carrément et vous parle mystérieusement.


Muqaddis : celui qui s'occupe d'un mort et fait une collecte pour l'achat d'un linceul. Sur le chemin de la Mekke, il se tient près du cadavre d'un âne ou d'un chameau et prétend que l'animal lui appartient et qu'il ne peut pas continuer sa route. Il connaît les divers dialectes du Khurâsân, du Yémen et de l'Afrique du nord et s'est informé des villes, des routes et des habitants de ces pays. Il peut ainsi, quand il le désire, se faire passer pour originaire d'Ifrîqiya, de Farghana ou de l'un quelconque des districts du Yémen.


Mukaddî : mendiant importun."


Et Djâhiz conclut : "Nous n'avons expliqué ici que les mots cités par Khalawaih. Il y a infiniment plus d'espèces de mendiants, mais nous ne devons pas nous éloigner davantage de notre sujet."


Le livre des avares, Jâhiz, trad. Charles Pellat.

De la mort

"Le fils de Mme de Valençay, si malhonnête homme, est mort de maladie comme il les allait tous plaider. Sa mort réjouit tout le monde ; il me semble qu'on n'a point accoutumé de mourir quand tant de gens le souhaitent." (5 mars 1680).

Mort obsédante, prise légère, gravement, douloureusement, toujours là, familière, frappant jeunes autant que vieillards, faisant de chaque nourrisson un "ange en sursis" et de chaque accouchée l'équivalent d'un mousquetaire qui va au feu ; au rebours de nos contemporains, les gens du XVII° ne s'étonnent pas de l'âge à laquelle survient la mort, mais de la façon dont elle survient, de sa soudaineté, et plus encore si le défunt a échappé aux sacrements.

"Un M. du Rivaux de Beauveau, grande maison, jeune et joli, qui avait donné dans la vue d'une fille de Mme de Montglas qui est en religion, enfin devant, après plusieurs embarras, trop long à vous dire, l'épouser Jeudi gras, il eut la fièvre le mercredi. Il faut attendre que l'accès soit passé ; la petite vérole paraît. Ah, mon Dieu ! cela est fâcheux ! Cette petite vérole fit si bien qu'il mourut hier. Et voilà cette fille dans les furies d'un désespoir amoureux et romanesque, dont je vous parlerais fort longtemps, si je voulais.

Une petite Melle de Brienne, que nous avions voulu épouser, qui avait épousé un M. de Poigny - votre parent, Mesdemoiselles de Grignan - à force de courir, de veiller, de masquer, de danser, de suer, de boire à la glace, est tombé violemment malade le Mardi gras, et mourut hier. En vérité, vous ne vous en souciez guère, ni moi non plus, mais cela n'empêche pas que cela soit bien prompt !" (8 mars 1680).

Par ailleurs, ce qui surprendrait bien fort nos contemporains d'ici (pas des autres mondes où l'enfant vaut pareillement moins que l'adulte) la mort d'un père, d'un ami, même d'un vieillard, comme La Rochefoucauld, déclenche plus de chagrin que celle d'un enfant en bas-âge. C'est que l'on pleure les morts à l'aune de ce qu'ils nous étaient chers, sans souci de leur âge, sinon en sens inverse. Ainsi la mort d'un de ses petits-fils, né avorton, afflige Madame de Sévigné, surtout pour le chagrin qu'elle cause à sa fille, mais peu de temps, comme on s'afflige aujourd'hui d'un petit chat qui meurt. La maladie de l'aîné, le petit Marquis, l'alarme bien plus, car elle a eu le temps de s'y attacher. De même en perdant La Rochefoucauld, Marsillac, son fils, sait qui il perd, tout comme Madame de La Fayette. En passant, cette agonie est racontée admirablement, avec quelques phrases drôles et expéditives, notamment sur les sacrements "voilà qui est fait" ; et d'autres émouvants et sensibles, avec cette bataille des médecins entre eux, qui rappelle l'agonie de la grand-mère du narrateur, dans la Recherche.

"Je crains bien que nous perdions cette fois M. de La Rochefoucauld. Sa fièvre a continué ; il reçut hier Notre-Seigneur. Mais son état est une chose digne d'admiration. Il est fort bien disposé pour sa conscience ; voilà qui est fait. Du reste, c'est la maladie et la mort de son voisin dont il est question. Il entend plaider devant lui la cause des médecins, du frère Ange et de l'Anglais, d'une tête libre, sans daigner quasi dire son avis. Je reviens à ce vers :

Trop au dessous de lui pour y prêter l'esprit.

Il ne voyait point hier matin Mme de La Fayette parce qu'elle pleurait et qu'il recevait Notre-Seigneur ; il envoya savoir à midi de ses nouvelles. Croyez-moi, ma fille, ce n'est pas inutilement qu'il a fait des réflexions toute sa vie ; il s'est approché de telle sorte ces derniers moments qu'ils n'ont rien de nouveau ni d'étranger pour lui.

M. de Marsillac arriva avant-hier à minuit, si comblé de douleur amère que vous ne seriez pas autrement pour moi. Il fut longtemps à se faire un visage et une contenance ; enfin il entra, et trouva M. de La Rochefoucauld dans cette chaise, peu différent de ce qu'il est toujours. Comme c'est lui qui est son ami, de tous ses enfants, on fut persuadé que le dedans était troublé mais il n'en parut rien et il oublia de lui parler de sa maladie. Ce fils ressortit pour crever. Et après plusieurs agitations, plusieurs cabales, Gourville contre l'Anglais, Langlade pour l'Anglais, chacun suivi de plusieurs de la famille, M. de Marsillac décida pour l'Anglais. Et hier, à cinq heures du soir, M. de La Rochefoucauld prit son remède ; à huit encore. Comme on n'entre plus du tout dans cette maison, on a peine à savoir la vérité ; cependant on m'assure qu'après avoir été cette nuit, à un moment, près de mourir par le combat du remède et de l'humeur de la goutte, il a fait une si considérable évacuation que, quoique la fièvre ne soit pas encore diminuée, il y a sujet de tout espérer. Pour moi, je suis persuadée qu'il en réchappera. M. de Marsillac n'ose encore ouvrir son âme à l'espérance ; il ne peut ressembler dans sa tendresse et dans sa douleur qu'à vous, ma chère enfant, qui ne voulez pas que je meure."
(15 mars 1680).

"Quoique cette lettre ne parte que mercredi, je ne puis m'empêcher de la commencer aujourd'hui pour vous dire, ma bonne, que M. de La Rochefoucauld est mort cette nuit. J'ai la tête si pleine de ce malheur, et de l'extrême affliction de notre pauvre amie, qu'il faut que je vous en parle. Hier samedi, le remède de l'Anglais avait fait des merveilles. Toutes les espérances de vendredi, que je vous écrivais, étaient augmentées ; on chantait victoire. La poitrine était dégagée, la tête libre, la fièvre moindre, des évacuations salutaires ; dans cet état, hier à six heures, il se tourne à la mort tout d'un coup. Les redoublements de fièvre, l'oppression, les rêveries, en un mot la goutte l'étrange traîtreusement. Et quoiqu'il eût beaucoup de force et qu'il ne fût point abattu des saignées, il n'a fallu que quatre ou cinq heures pour l'meporter et, à minuit, il a rendu l'âme entre les mains de Monsieur de Condom. M. de Marsillac ne l'a pas quitté d'un moment ; il est mort entre ses bras, dans cette chaise que vous connaissez. Il lui a parlé de Dieu avec courage. Il est dans une affliction qui ne se peut représneter, mais, ma bonne, il retrouvera le Roi et sa cour ; toute sa famille se retrouvera en sa place. Mais où Mme de La Fayette retrouvera-t-elle un tel ami, une telle société, une considération pour elle et son fils ? Elle est infirme ; elle est toujours dans sa chambre, elle ne court point les rues. M. de La Rochefoucauld était sédentaire aussi. Cet état les rendait nécessaires l'un à l'autre. Rien ne pouvaitêtre comparé aux charmes et à la confiance de leur amitié. Ma bonne, songez-y, vous trouverez qu'il est impossible de faire une perte plus sensible et dont le temps puisse moins consoler. Je ne l'ai pas quittée tous ces jours. Elle n'allait point faire la presse parmi cette famille. Mme de Coulanges a très bien fait aussi, et nous continuerons encore quelque temps aux dépens de notre rate, qui est toute pleine de tristesse."
(17 mars 1680).

Sévigné.


lundi 22 octobre 2007

Le Patient anglais

Dans Le Patient anglais, qui est un bon mélo d'aventure, avec toutes les intrigues convenues dans ce genre - amour adultérin, ami d'enfance ayant vocation à devenir mari cocu, beau ténébreux arrogant finissant en amant dévasté, archéologies, découvertes, espionnages, traitrise, etc., mais tout cela bien balancé - il y a une autre intrigue amoureuse qui vient en contrepoint de tout, qui est un pur moment de grâce, tellement elle inverse toutes les conventions du genre, avec l'héroïne blanche s'éprenant de l'indigène qui normalement ne devrait être là qu'en faire-valoir. Et plus que cela, entre Kip et Hana, c'est tout le jeu masculin-féminin que l'on tourne autrement, par jeu : La longue chevelure impossible à démêler et à laver appartient au sikh et c'est sa future dulcinée, aux cheveux courts) qui le tire d'affaire avec un shampoing de fortune (que l'on se souvienne de la scène des Mines du roi Salomon avec Stewart Granger s'époumonant (trois fois) au-dessus du torrent : "Mais qu'avez-vous fait de vos cheveux ?" comme si le spectateur pouvait avoir un doute jusqu'à ce Deborrah Kerr s'époumone (trois fois) à répondre : "Je les ai coupéés !!!) ; c'est le sikh qui fait découvrir à Hana les peintures de l'église florentine dans un ballet enchanté ; c'est Kip qui attend tous les soirs la venue de Hana, voulant être trouvé plus que chercher ; et pour finir, l'inversion est parachevé quand c'est Kip qui cette fois-ci perd l'officier qu'il aimait et non plus Hana qui semble lui avoir transmis sa "malédiction". Par ailleurs, autre inversion du genre, c'est, cette fois-ci le blanc qui meurt, alors que Kip avait tout du native partner qui meurt avant la fin du film...

samedi 20 octobre 2007

Embarras de carrosses

29 novembre 1679, à la comtesse de Grignan :

"J'ai été à cette noce de Melle de Louvois. Que vous dirais-je ? Magnificence, illustration, toute la France, habits rabattus et rebrochés d'or, pierreries, brasiers de feu et de fleurs, embarras de carrosses, cris dans la rue, flambeaux allumés, reculements et gens roués ; enfin le tourbillon, la dissipation, les demandes sans réponses, les compliments sans savoir ce que l'on dit, les civilités sans savoir à qui l'on parle, les pieds entortillés dans les queues. Du milieu de tout cela, il sortit quelques questions de votre santé, où, ne m'étant pas assez pressée de répondre, ceux qui les faisaient sont demeurés dans l'ignorance et dans l'indifférence de ce qui en est : ô vanité des vanités ! Cette belle petite de Monchy a la petite vérole ; on pourrait encore dire : ô vanité !"

Lettres de
Mme de Sévigné.

"étonnez-vous de me trouver tel que je suis !"

Il y avait longtemps que je n'avais relu Lautréamont. J'en suis au deuxième chant et je me force à relire patiemment, jusqu'au bout, mais que tout ça m'ennuie ! Les Chants de Maldoror, en dépit de la virtuosité de la plume, ont quelque chose des extravagances d'un adolescent boutonneux, qui guette du coin de l'oeil si ses outrances ont fait quelque effet sur la digestion du bourgeois. Il n'y a même pas le rire de Sade, cette bonne santé truculente, joyeuse, dans le crime et son plaisir. A la place, on a ce romantisme noir, cabotin : "je suis grand, méchant et malheureux et je hais le bonheur", soit : "étonnez-vous de me trouver tel que je suis !", qui cache mal une complaisance pleurnicharde sur soi, du genre personne ne m'aime, personne ne me comprend : "Je cherchais une âme qui me ressemblât et je ne pouvais pas la trouver." ; "Il fallait quelqu'un qui eût mon caractère, il fallait quelqu'un qui approuvât mes idées"... Qui approuvât mes idées, tout est dit... Et pourquoi pas fonder un parti, pendant qu'il y est ? Rimbaud, que je mets pourtant bien en-deça de Baudelaire, a eu cent fois plus de maturité.

vendredi 19 octobre 2007

De l'honnête et du galant homme


Corbinelli, le 27 février 1679, à Bussy-Rabutin :

"Je me suis mis dans la tête d'avoir des idées fixes et claires d'un grand nombre de choses dont on parle sans les entendre. Je ne puis plus souffrir qu'on dise qu'un tel est honnête homme, et que l'un conçoive sous ce terme une chose, et l'autre une autre. Je veux qu'on ait une idée particulière de ce qu'on nomme le galant homme, l'homme de bien, l'homme d'honneur, l'honnête homme, qu'on sache ce que c'est que le goût, le bon sens, le jugement, le discernement, l'esprit, la raison, la délicatesse, l'honnêteté, la politesse, la civilité. Or de la façon que vous vous y prenez, Monsieur, vous êtes mon homme, et Mme de Coligny celle qu'il me faut."


Réponse de Bussy-Rabutin, le 6 mars 1679 :

"Honnête homme est un homme poli et qui sait vivre. Homme de bien regarde la religion. Galant homme est une qualité partculière qui regarde la franchise et la générosité. Homme d'honneur est un homme de parole et cela regarde la probité. Brave homme, dont vous ne me parlez pas, ne regarde que le courage. Le goût dans sa signification naturelle est, comme tout le monde sait, un des cinq sens de nature ; dans le figuré, il veut dire l'estime des bonnes choses. Le discernement, c'est le bien juger du mérite des gens et des ouvrages. La délicatesse se définit assez par elle-même. Cependant, si l'on veut faire une paraphrase pour la mieux faire entendre, c'est une finesse dans l'esprit ; Mme de Coligny y ajoute une justesse. Voilà, Monsieur, à mon avis, le bon usage."

Lettres de Mme de Sévigné.

jeudi 18 octobre 2007

"nous sommes gens heureux et demi-dieux"


Dans les Lettres de Sévigné, pour le moment, mon favori est Bussy-Rabutin, drôle, fin, humain, si perspicace...

Vient ensuite Retz qui n'apparaît pourtant que mentionné, de temps à autre, dans la Correspondance, volontiers mouché par le comte, d'ailleurs, alors que la marquise le dit "le plus généreux et le plus noble de tous les hommes"... Comme je n'ai pas lu ses Mémoires, je suppose que cette affection vient de ce qu'il est aussi un de mes préférés dans Louis, enfant-roi de Planchon.

mardi 16 octobre 2007

De la tendresse noyée dans l'orgueil

La finesse moraliste du XVII°, ces gens qui passent leur temps à décortiquer les mouvements de l'âme et les passions, avec une minutie, un soin qui est un souci de subtilité, de trouver la note juste, au lieu des tourments maladifs de la dévotion outrancière. Il est vrai que hormis la guerre et la piété, ils n'avaient que ça à foutre.

15 octobre 1577

"... mais auparavant je vais vous attendre en Carnavalet, où il me semble que je m'en vais vous rendre mille petits services pas plus gros que rien. Me voilà trop heureuse, car il me semble que vous me mandiez l'autre jour que c'était dans les petites choses que l'on témoignait son amitié ; me voilà fort bien. Il est vrai, ma bonne : on ne saurait trop les estimer ; dans les grandes occasions, l'amour-propre y a trop de part. L'intérêt de la tendresse est noyé dans celui de l'orgueil. Voilà une pensée que je ne veux pas vous ôter présentement ; j'y trouve mon compte."


20 octobre 1577

"J'admire comme je vous écris avec vivacité, et comme je hais d'écrire à tout le reste du monde. Je trouve, en écrivant ceci, que rien n'est moins tendre que ce que je dis : comment ? j'aime à vous écrire ! c'est donc signe que j'aime votre absence, ma fille ; voilà qui est épouvantable. Ajustez tout cela, et faites si bien que vous soyez persuadée que je vous aime de tout mon coeur."

Sinon, toujours du 15 octobre, cet éclat très drôle du roi, où les carmélites en prennent pour leur cornette :

"La jeune Mademoiselle a la fièvre quarte. Elle en est très fâchée ; cela trouble les plaisirs de cet hiver. Elle fut l'autre jour aux Carmélites de la rue du Bouloi. Elle leur demanda un remède pour la fièvre quarte ; elle n'avait ni gouvernante, ni sous-gouvernante ; ils lui donnèrent un breuvage ; elle vomit beaucoup. Cela fit grand bruit. La princesse ne voulut point dire qui lui avait donné ce remède. Enfin on le sut. Le Roi se tourne gravement vers Monsieur : "Ah, ce sont les carmélites ! Je savais bien qu'elles étaient des friponnes, des intrigueuses, des ravaudeuses, des brodeuses, des bouquetières, mais je ne croyais pas qu'elles fussent des empoisonneuses." La terre trembla à ce discours. Tous les dévots durent en campagne. La Reine s'en émut peu."


Madame de Sévigné, Correspondance.

vendredi 12 octobre 2007

La forme du monde


Jolie trouvaille de Dieu, qui en plus d'en être la cause est aussi "la forme dernière du monde" :

"Si nous disons de lui qu'il est la forme dernière de tout l'univers, il ne faut pas croire que ce soit là une allusion à cette forme dernière dont Aristote dit, dans la Métaphysique, qu'elle ne naît ni ne périt ; car la forme dont il s'agit là est physique, et non pas une intelligence séparée. En effet, quand nous disons de Dieu qu'il est la forme dernière du monde, ce n'est pas comme la forme ayant matière est une forme pour cette matière, de sorte que Dieu soit une forme pour un corps. Ce n'est aps ainsi qu'il faut l'entendre, mais de la manière que voici : de même que la forme est ce qui constitue le véritable être de tout ce qui a forme, de sorte que, la forme périssant, l'être périt également, de même Dieu se trouve dans un rapport absolument semblable avec tous les principes de l'être les plus éloignés ; car c'est par l'existence du Créateur que tout existe, et c'est lui qui en perpétue la durée par quelque chose qu'on nomme "l'épanchement", comme nous l'exposerons dans l'un des chapitres de ce traité. Si donc la non-existence du Créateur était admissible, l'univers entier n'existerait plus, car ce qui constituent ses causes éloignées disparaîtrait, ainsi que les derniers effets et ce qui est intermédiaire ; et, par conséquent, Dieu est à l'univers ce qu'est la forme à la chose qui a forme et qui par là est ce qu'elle est, la forme constituant son véritable être. Tel est donc le rapport de Dieu au monde, et c'est à ce point de vue qu'on a dit de lui qu'il est la forme dernière et la forme des formes ; ce qui veut dire qu'il est celui sur lequel s'appuie en dernier lieu l'existence et le maintien de toutes les formes dans le monde, et que c'est par lui qu'elles subsistent, de même que les choses douées de formes subsistent par leur forme. Et c'est à cause de cela qu'il a été appelé, dans notre langue, 'hay âolamîm, ce qui signifie qu'il est la "vie du monde", ainsi qu'on l'exposera (plus loin)."


Moïse Maïmonide, Le Guide des égarés, suivi du : Traité des huit chapitres, I, 69, "La cause première", trad. Salomon Munk.

Ni sot, ni femme, ni enfant


En bon juif, Maïmonide déconseille l'usage de la métaphysique, qui pour lui inclut aussi "les mystères et secrets" de la Torah aux esprits pas encore insuffisamment formés, "les jeunes gens", car "lorsqu'on commence cette science métaphysique, il en résulte non seulement un trouble dans les croyances, mais la pure irréligion. Je ne puis comparer cela qu'à quelqu'un qui ferait manger à un jeune nourrisson du pain de froment et de la viande, et boire du vin ; car il le tuerait indubitablement, non pas parce que ce sont là des aliments mauvais et contraires à la nature de l'homme, mais parce que celui qui les prend est trop faible pour les digérer de manière à en tirer profit."


Or donc, pour préserver les esprits faibles d'un vin trop puissant pour leur constitution, il est fait, dans la Torah, usage de ce que les musulmans appellent le Bâtin, c'est-à-dire le sens ésotérique, réservé aux initiés, contenu dans l'exotérique, comme l'amande dans son écorce. Visiblement, les savants juifs devaient user des mêmes "artifices" que les philosophes et soufis musulmans pour éviter les ennuis : "De même, si l'on a présenté les vérités métaphysiques d'une manière obscure et énigmatique, et si les savants ont employé toutes sortes d'artifices pour les enseigner de manière à ne pas se prononcer clairement, ce n'est pas parce qu'elles renferment intérieurement quelque chose de mauvais, ou parce qu'elles renversent les fondements de la religion, comme le croient les ignorants qui croient être arrivés au degré de la spéculation ; mais elles ont été enveloppés parce que les intelligences, dans le commencement, sont incapables de les accueillir, et on les a fait entrevoir, afin que l'homme parfait les connût ; c'est pourquoi on les appelle "mystères" et "secrets" de la Torâ comme nous l'expliquerons."

Pourquoi est-ce que je dis qu'il s'exprime en bon juif, alors que ces propos à peine transposés pourraient être mis dans la bouche de bien des savants musulmans ? C'est parce que quand il détaille les croyants qui ne doivent jamais avoir accès à la Connaissance cachée, il avance trois catégories : les enfants, les femmes et "la généralité des hommes qui ne sont pas capables de comprendre les choses dans leur réalité." La femme serait donc empêchée éternellement dans son intelligence d'accéder à la plus haute connaissance, de façon essentielle, en somme. On pense irrésistiblement à cette prière où le juif remercie Dieu de ne pas l'avoir fait naître femme, entre autre.
Or cette restriction, je ne me souviens pas l'avoir jamais lue sous le calame d'un falsafî ou d'un soufî musulman. Il y a restriction par l'intelligence, répartie inéquitablement entre les humains, par l'ignorance car seul l'initié a eu révélation du dévoilement des secrets, ou restriction par une méthode ou une voie erronée, par exemple les néo-platoniciens considérant que les aristotéliciens comme Maïmonide manquaient la dernière étape, celle de la connaissance illuminative. Mais le sexe féminin n'est jamais présentée comme un obstacle à l'intelligence. Au contraire, l'éducation, la sagesse, les dons et l'agilité d'esprit sont les atouts essentiels à la séduction féminine, car sagesse et ruse (autre vertu féminine) vont souvent de pair. En fait l'homme médiéval, musulman ou chrétien, doit continuellement se garder de la ruse et de l'esprit féminin contre lequel il ne peut rien... Quant à la voie soufie, quelques grands maîtres considéraient que la femme était naturellement plus douée pour cela, puisque la mahabbat (ou élan d'amour) est en fait un sentiment de subjugation amoureuse devant la force (qahr) de l'Aimé, qui à son tour (s'Il le veut bien) aimerait son Amant avec une tendresse protectrice inspirée par sa faiblesse. Dans l'Occident chrétien, jusqu'à l'apogée du XII° siècle en tout cas, les études philosophiques de haute volée n'étaient pas jugée inappropriées aux femmes et les parents d'Héloïse n'ont pas jugé que l'enseignement du plus fameux maître de philosophie de son temps, Pierre Abélard, était confiture aux cochons (enfin aux jeunes gorettes) si dispensée à une jouvencelle. Mais pour Maïmonide, ça ne fait pas un pli : "comment pourrait-on s'engager dans cette matière avec le commun des hommes, les enfants et les femmes ?" ne cesse-t-il de répéter tout au long de sa démonstration.

Moïse Maïmonide, Le Guide des égarés, suivi du : Traité des huit chapitres, I, 34, trad. Salomon Munk.

mercredi 10 octobre 2007

Ce qui retarde l'étude de la métaphysique

"Si tu éveillais un homme quelconque, même le plus stupide des hommes, comme on éveille quelqu'un qui dort, en lui disant : "Ne désirerais-tu pas connaître à l'instant ces cieux (et savoir) quel en est le nombre, quelle en est la figure et ce qu'il renferment ? Ce que c'est que les anges ? Comment a été créé le monde dans son ensemble et quel en est le but conformément à la disposition réciproque de ses parties ? Ce que c'est que l'âme et comment elle est arrivée dans le corps ? Si l'âme de l'homme est séparable (du corps), et étant séparable, comment, par quels moyens et à quelle fin elle l'est ? et d'autres recherches semblables, - cet homme te répondrait sans doute : "Oui", et il éprouverait un désir naturel de connaître ces choses dans leur réalité ; seulement il voudrait apaiser ce désir et arriver à tout cela par un seul mot, ou par deux mots que tu lui dirais. Cependant, si tu lui imposais (l'obligation) d'interrompre ses affaires pendant une semaine, afin de comprendre tout cela, il ne le ferait pas, mais il se contenterait plutôt de fausses imaginations avec lesquelles son âme se tranquillise, et il lui serait désagréable qu'on lui déclarât qu'il existe quelque chose qui a besoin d'une foule de notions préliminaires et de recherches très prolongées."


Moïse Maïmonide, Le Guide des égarés, suivi du : Traité des huit chapitres, I, 34, trad. Salomon Munk.

samedi 6 octobre 2007

Dire du mal de Dieu, c'est lâche

Je lis La Vie et moi, de Marcel Lévy, qui m'ennuie la plupart du temps, comme un aimable bavardage très convenu, beaucoup trop de bon sens pour être intéressant. Une pensée avec une bonne tenue, comme un salon bourgeois et intelligent. Mais il y a un passage qui m'a fait sourire, quand il explique qu'il ne faut pas dire du mal de Dieu, parce que c'est lâche :

"Il y a quelques années, je causais avec un communiste qui m'apprenait non sans fierté qu'une chaire d'athéisme avait été instituée dans je ne sais quelle université. Il m'était un peu nouveau de voir l'athéisme élevé à la dignité d'une science, mais puisque la théologie fut pendant des siècles la science par excellence, pourquoi pas ? Je répondis à mon propagandiste que, sans vouloir porter atteinte à la majesté des sciences en général et à l'athéisme en particulier, j'estimais qu'il fallait largement autant de foi, peut-être plus, pour être athée que pour professer une religion quelconque. De toute façon, dire du mal de Dieu est à mon avis lâche et inélégant. Il ne peut pas ou ne veut pas se défendre. Si l'on veut absolument faire preuve de témérité, qu'on s'en prenne au Diable. Il a bec et ongles."




Et peu après suit un développement assez pertinent sur la bêtise, dont j'extrais le meilleur passage :

"La bêtise n'est pas la carence d'une faculté quelconque, c'est une qualité sui generis, indépendante, superbe, agissante, désireuse de s'affirmer au grand jour et d'exercer une influence. Si la bêtise était passive, comme onle croit trop souvent, elle essaierait de se dissimuler, elle se ferait petite et modeste, en un mot, elle ne serait pas si bête que ça. L'intelligence, c'est la faculté de comprendre, d'éclaircir ce qui est confus et obscur, de percevoir les distinctions subtiles et les analogies cachées. La bêtise n'est pas à ses antipodes, elle peut fort bien s'allier avec un degré d'intelligence honorable, avec la roublardise, par exemple ; elle n'en est alors que plus puissante et plus dangereuse. L'homme n'est pas bête parce qu'il ne comprend pas, mais parce qu'il comprend de travers. Celui qui ne comprend pas est honteux de son incapacité, il tentera peut-être de voiler son ignorance et il se taira pour ne pas la rendre trop manifeste. Mais celui qui a compris faux n'en est pas pour cela moins satisfait de lui-même, et pour peu que le doute ne l'étouffe pas, le voilà bientôt plus fier de son erreur que l'homme intelligent ne l'est de sa compréhension des choses. Car l'erreur a ceci d'attirant qu'elle nous est plus personnelle, qu'elle nous appartient plus en propre que la vérité, laquelle, universelle par nature, ne saurait faire l'objet d'une appropriation avantageuse.

Nous touchons ici du doigt le noeud de la question. L'homme bête, n'est pas tel par manque d'intelligence mais bien par égoïsme. Enveloppé dans sa propre personne comme dans une cquille, il rapporte tout à soi et jauge à sa seule mesure les personnes et les choses. Ceux qui lui ressemblent ne s'intéressent qu'à ce qui risque de se rapporter à eux : les faits et gestes de leurs voisins, de leurs camarades de travail, de leurs rivaux sur le terrain de jeu de leur existence immédiate. Leur conversation, quelque lustre qu'elle se donne à l'occasion, reste une forme de commérage. Cette incapacité de faire abstration de soi, de comprendre l'Autre, d'apprécier et d'aimer en autrui ce qui est différent, est précisément la marque de la Bête - et qu'on sait les dégâts qu'elle a faits ne serait-ce qu'en notre siècle. L'homme bête, surtout s'il est malin, et mieux encore s'il se donne les moyens de la force, désigne son nombril ou son idée fixe comme le centre du monde, et sa conviction ne manque jamais de susciter l'adhésion de ceux qui peuvent trouver leur compte à partager sa façon de voir. Persuadé que son esprit embrasse l'Univers, et que ce qu'il ne comprend pas ne vaut guère la peine d'être compris, il en vient vite à se convaincre que ses qualités sont les vertus humaines par excellence, tandis que celles qui lui font défaut ne sont pas loin d'être des tares - qu'il se chargera bien d'éradiquer chez autrui si on lui prête quelques armes. Quêtant un supplément d'admiration parmi ceux qu'il appelle à le suivre dans ses vues sans ménager leurs applaudissements, il s'admire au fond assez lui-même pour remercier Dieu, comme le Pharisien, de l'avoir fait tel qu'il est."

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