mercredi 28 mai 2008

Jascha Heifetz

Depuis ce matin écoute en boucle, après un coup de foudre de la veille au soir, dès les premières mesures. Cet archet si vif si précis, jamais rien de trop, une aisance, l'illusion du "facile". Si j'ai une tendresse pour le double concerto BW1043 enregistré en 1932 par Yehudi Menuhin et Georges Enesco, c'est qu'il mêlait l'enthousiasme d'un jeune virtuose, sentimental et solaire, bondissant autour de l'élégant Lion roumain, et la gaieté affectueuse de ce duo "morid et morshid"... Avec Heifetz, c'est autre chose qui émeut, la légèreté, la beauté pure, sans épanchement, d'ailleurs il joue les deux parties du 1043 à lui seul. Dans le concerto turc de Mozart, il enfile les notes avec la célérité d'un petit tailleur juif tirant son aiguille en chantonnant "sept d'un coup, sept d'un coup".



lundi 12 mai 2008

Vainqueur de coupe aux pieds ailés

"Au moment où il allait quitter la minuscule boutique, il remarque à sa gauche un petit tourniquet en acier et dans les cases duquel des cartes postales représentaient le stade dans son ensemble, ou dans ses détails. Il eut l'idée d'en acheter une, sachant pertinemment que ce dimanche 26 mai 1957 allait être une date marquante dans sa vie et pensa envoyer une de ces cartes à sa mère. Il se retourna vers le tourniquet, fit quelques pas, et quand il fut à portée de main des bristols coloriés, se mit à faire tourner le support mobile. Son oeil fut attiré par une carte représentant une statuette debout sur un piédestal et représentant un athlète brandissant une coupe. Il fut intrigué. Prit la carte postale et regarda au dos. Machinalement, il lut cette inscription gravée sur fond blanc, dans le coin gauche en bas :

Socle d'un brûle-parfum étrusque :
VAINQUEUR DE COUPE AUX PIEDS AILES.
BRANDISSANT SON TROPHEE.
Début du V° siècle avant Jésus-Christ.
Bronze. Hauteur 18,7 cm.

Plus bas, une autre inscription en caractères beaucoup plus petits : "Du 7 Garamond, certainement", se dit-il, parce qu'il avait travaillé quelques semaines dans une imprimerie clandestine de l'Organisation :

Bibliothèque nationale.
Monnaies, médailles et antiques.

En haut à droite de ce dos de carte postale un petit rectangle désignait l'emplacement du timbre. Au milieu, trois lignes étaient situées à égales distances et avec le même intervalle. Puis une dernière, imprimée comme les autres avait une longueur qui représentaient les deux tiers des trois lignes précédentes. Les quatre lignes servaient, bien sûr, à écrire l'adresse, la dernière devant porter certainement le nom du pays de destination. Il n'avait jamais prêté attention auparavant à de tels détails, si insignifiants, voire futiles et mêmes puérils. Mais il se fit la remarque à lui-même, s'étonnant qu'on dessinât ainsi l'emplacement du timbre et qu'on délimitât une ligne pour le nom et le prénom du destinataire, une autre pour le numéro et le nom de la rue, une troisième pour le nom de la ville et enfin une quatrième et dernière plus petite pour le nom du pays. Se disant : "Mais ils sont fous de perdre leur temps et leur encre, pour tracer ce rectangle et ces quatre lignes... Même un enfant qui vient d'apprendre à écrire peut s'en passer. ça doit être une séquelle de l'analphabétisme qui sévissait il n'y a pas longtemps encore dans le pays et qu'ils exportent maintenant vers leurs colonies... Ce n'est pas possible... Non vraiment ! Ils se moquent du monde..." Du coup intrigué, il change la position de la carte, attiré par une inscription encore plus fine que celle des deux dernières lignes situées à gauche de la carte, mais cette fois-ci, les caractères s'étirent transversalement :

© PHOT. BIBLIOTHEQUE NATIONALE. IMPRIMERIE TARDY QUERCY. CAHORS. FRANCE.

Lui se disant : "ça, ça doit être du 5 Garamond. A coup sûr !" tout en tournant le dos de la carte postale dans tous les sens, fasciné par le rectangle, se demandant s'il allait vraiment l'acheter, et d'abord si la vieille dame grincheuse avait bien des timbres-poste à vendre. Puis retournant la carte dans le sens du recto, il lit à nouveau l'inscription indicative, sans regarder la statuette elle-même, comme s'il se réservait ce plaisir pour plus tard :

Socle d'un brûle-parfum étrusque :
VAINQUEUR DE COUPE AUX PIEDS AILES.
BRANDISSANT SON TROPHEE.
Début du V° siècle avant Jésus-Christ.
Bronze. Hauteur 18,7 cm.

Bibliothèque nationale.
Monnaies, médailles et antiques.

Il siffle entre ses dents. Lève les yeux. Se rend compte que la vieille tricoteuse de l'a pas lâché du regard tout en tricotant avec agilité, avec une certaine diligence et un air renfrogné, voire soupçonneux. Il fait semblant de ne pas se rendre compte qu'elle le regarde, sifflote de plus belle entre ses lèvres : "ça alors. Cinq siècles avant Jésus-Christ. Donc onze siècles avant Mohammed. ça alors. Ils avaient des athlètes..." Le mot ETRUSQUE le gêne. Il voudrait mettre un nom géographique mais ne sait pas. Il sent que c'est en Europe, le sud de l'Europe. Finit par dire : Bulgarie (ce n'est que plus tard après sa condamnation aux travaux forcés à perpétuité qu'il se rendra compte de sa méprise en lisant, par hasard un jour, un livre sur la civilisation étrusque. Elle était née pas très loin de Rome et venait, selon certains, de Sicile, voire de quelque comptoir carthaginois... Carthage qu'il avait visité lors de son périple, à la recherche des mosquées les plus célèbres de l'Islam. La Zitouna. Les Omeyyades. El Azhar et La Quaraouine... confondant certainement art étrusque et art thrace). Puis toujours sifflotant, sa main gauche enfouie dans la poche de son veston, le paquet de Bastos entre l'auriculaire et l'annulaire, la carte elle, prise entre l'index et le pouce, et le majeur pointant, sans qu'il fasse exprès, vers la vieille le regardant impavide et bougon, se disant : "Elle aussi, j'aurais l'occasion de la voir si je m'en tire... Elle viendra témoigner au procès. Le chauffeur de taxi aussi. Elle demandera ma tête évidemment, dira même que je suis partie sans payer et qu'elle a dû me rappeler évidemment." Puis, finalement, il se décide à regarder la sculpture qui se dégage, bronze effrité par les stigmates du temps sur fond bleu ciel. Le socle est une petite tablette en bois épais, avec des pieds recourbés et trois battants, deux parallèles aux pieds et un, perpendiculaire aux deux autres. La statuette représente un jeune homme complètement nu à l'exception des pieds chaussés de brodequins et des bras portant chacun un bracelet, à l'articulation entre l'avant-bras et le bras lui-même. Le corps est trapu, avec des cuisses puissantes et un buste très mince. La tête porte une coiffure tressée court. Le visage est vide d'expression. La main gauche tend la coupe plutôt banale. Le jeune homme se tient les bras écartés triomphalement et la jambe gauche pliée, avec la césure de l'articulation du genou nettement dessinée. Entre les cuisses apparaît le pénis comme une excroissance ridicule dans cette cathédrale de muscles. Et lui se disant alors : "Si j'envoyais cette carte à ma mère, elle en tomberait folle de stupéfaction et serait choquée ! C'est pas la peine. Mais je me l'achète pour moi-même. Au moins, ça veut dire quelque chose, tandis que toutes les autres cartes, avec des reproductions représentant l'architecture du stade ou les joueurs, sont très laides et ne portent aucun symbole en elles. Vainqueur de coupe aux pieds ailés. Je me l'achète. Je mérite bien ça... Avec tout ce qui m'attend." Il revient vers le comptoir. La vieille femme ne lève pas les yeux, et dit : trente francs. Il les dépose devant elle. Sort. Rejoint les gradins. Tout en marchant, il met son paquet de cigarettes dans sa poche droite, avec un petit frémissement de désir refoulé, volontairement, sort son portefeuille de la poche arrière de son pantalon et glisse la carte avec la statuette étrusque entre les volets de cuir."

Cette carte, que l'on retrouve tout le long du livre, j'avais été la prendre au Cabinet des médailles, sans être sure qu'elle y soit, au cas où. Elle y était. J'avais visité le Cabinet, et sans doute j'ai vu le vainqueur de coupe, mais je ne me souviens bien, après toutes ces années, que de la carte postale. Que j'ai glissée en marque-page dans le roman, et qui n'en est jamais sortie, et voilà vingt ans après, qu'en ouvrant le livre une fois de plus je la voie encore, et que le refermant je vais l'y laisser.
Le vainqueur de coupe, Rachid Boudjedra.

mercredi 7 mai 2008

M. de Bouillon

"Mme de Bouillon, qui fit réflexion à ce que je lui avais dit cinquante fois, des inconvénients qu'il y avait à ne pas engager pleinement et entièrement le Parlement, s'écria en se jetant sur le lit de monsieur son mari : "Ah ! qui l'eût dit ? Y avez-vous seulement jamais pensé ? - Non, Madame, lui répondis-je, je n'ai pas cru que le Parlement pût faire la paix aujourd'hui ; mais j'ai cru, comme bien savez, qu'il la ferait très mal si nous le laissions faire : il ne m'a trompé qu'au temps." M. de Bouillon prit la parole : "Il ne l'a que trop dit, il ne nous l'a que trop prédit ; nous avons fait la faute tout entière." Je vous confesse que ce mot de M. de Bouillon m'inspira une nouvelle espèce de respect pour lui ; car il est, à mon sens, d'un plus grand homme de savoir avouer sa faute que de savoir ne la pas faire."
"L'un des plus grands défauts des hommes est qu'ils cherchent presque toujours dans les malheurs qui leur arrivent par leurs fautes, des excuses devant que d'y chercher des remèdes ; ce qui fait qu'ils y trouvent très souvent trop tard les remèdes, qu'ils n'y cherchent pas d'assez bonne heure. Voilà ce qui arriva chez M. de Bouillon.

Mémoires, Cardinal de Retz.

mardi 6 mai 2008

Le duc de Beaufort


"J'avais orné de mille belles couleurs une entreprise que le Cardinal avait fait faire sur lui par Du Hamel. Montrésor, qui l'informait avec exactitude des obligations qu'il m'avait, avait mis toutes les dispositions nécessaires pour une grande union entre nous. Vous croyez aisément qu'elle ne lui était pas désavantageuse en l'état où j'étais dans le parti ; et elle m'était comme nécessaire, parce que ma profession pouvant m'embarrasser en mille rencontres, j'avais besoin d'un homme que je pusse, dans les conjonctures, mettre devant moi. Le maréchal de La Mothe était si dépendant de M. de Longueville, que je ne m'en pouvais pas répondre. M. de Bouillon n'était pas un sujet à être gouverné. Il me fallait un fantôme, mais il ne me fallait qu'un fantôme ; et par bonheur pour moi, il se trouva que ce fantôme fut petit-fils d'Henri le grand ; qu'il parla comme on parle aux Halles, ce qui n'est pas ordinaire aux enfants d'Henri le Grand, et qu'il eut de grands cheveux bien longs et bien blonds. Vous ne pouvez vous imaginer le poids de cette circonstance, vous ne pouvez concevoir l'effet qu'ils firent dans le peuple."
Mémoires, Cardinal de Retz.

lundi 5 mai 2008

Vers le poème inachevé


"Les amis voulaient faire du feu. Je leur dis :
"Si vous craignez le froid, chauffez-vous à mon coeur !
La pensée de Laylâ l'envahit, l'incendie
Comme autant de tisons, et de la pire ardeur.
- Veux-tu que nous buvions, me dit-on, nous et toi ?
- Soit ! venez donc vous rafraîchir à ma rivière !
- Mais où est-elle ?
- Ici, coulant à mes paupières :
Plus riche qu'un grand puits, elle vous comblera.
- Et la raison de tout cela ?
- Eh bien, l'amour !
- Quelle honte, par Dieu !
- Pardonnez-moi, de grâce :
Quand le visage de Laylâ brille au grand jour,
Devant lui, et lui seul, lune et soleil s'effacent.
Si sa pensée me vient en tête, mon esprit
Se déchire et tourmente à la chercher des yeux.
Son visage, face à la lune, est si gracieux
Que l'avantage lui revient, sans contredit.
Croissant de lune, tout en haut, sommé de noir,
Elle est, plus bas, taille élancée, frémissements,
Silhouette légère, mince... un être à part,
Le rose aux joues, et le sourire rayonnant,
La jambe ferme, à la chair douce, à la chair pleine,
Et la courbe lustrée où s'ordonnent les dents...
- Alors, tu serais fou ?
- Disons que je promène,
De désert en désert, le même égarement.
L'ange de mort, de paix, ne m'apaisera pas :
Aussi bien, déjà mort, je souffre tous les maux."
La colombe annonçait : "Bientôt, plus de Laylâ !"
Sa chanson descendait, la nuit, d'un vert rameau.
Sur un grand arbre : au pied, se donnait libre cours
Une eau vive jaillie des lèvres du rocher.
La gorge de l'oiseau se parait, tout autour,
De l'ampleur épanouie et noire d'un collier.
Ah ! Savait-il combien, en ses plus hauts accents,
Sa plainte chavirait un coeur en mal d'aimer ?
"Recommence", disais-je, et son cri de monter,
Et sur mon sein les pleurs de couler, impatients.
Mais il partit, toujours plus loin, et j'eus au coeur
Une aile de corbeau qui volait vers son nid.
C'était l'adieu, d'un feu tenace je fus pris,
Sous l'adieu je pliai : c'était trop de douleur.
Quand je vis s'en aller les chameaux, je me crus
Abreuvé d'un sang de serpent, et déjà mort.
Oui, je saigne et je succombe : un amour éperdu
M'a ravagé le coeur... mais en aie-je un encor ?
C'est la main du destin : sur moi, pris en défaut,
Sur ma poitrine, en plein, son arc m'a décoché
Deux traits empoisonnés venus, depuis là-haut,
Me saisir, gorge et coeur de rouge éclaboussés.
Laisse-moi, toi mon rêve, attaché à l'amour :
Je suis mort, sans tombeau qu'on puisse visiter.
Serais-tu eau ? Alors, de la pluie tu es née.
Sommeil ? Du ciel dormant encor au petit jour.
La nuit ? Dans l'ombre, alors, la lune qui se lève.
Ah ! Dieu te sauve, toi, ô mon rêve des rêves,
Toi qui me tues, d'ici à la Résurrection !"

Fuir : la prière, la folie, la mort


"Ce poème est précédé, sur la même rime, de deux vers dits par un passant qui s'étonnait de voir Majnûn dormir, bien que sachant Laylâ malade.


""Layla est en Irak, malade", me dit-on,
"Toi qui es son ami, tu devrais dépérir !"
Que Dieu veuille, en Irak, les malades guérie !
Pour moi, à tous ceux-là d'Irak, ma compassion.
S'il est vrai que Laylâ est en Irak et souffre,
La mort va me noyer, m'emporter dans ses gouffres.
J'erre, éperdu, d'un bout à l'autre de la terre,
Et toujours, vers Laylâ, m'est barré le chemin.
Tout au fond de mon coeur, quelqu'un, je le crois bien,
Allume un feu qui flambe, éclate et s'exaspère.
En un fatal sanglot et sur un dernier râle,
Mon âme se souvient de toi et meurt d'amour.
J'ai bu à un soleil dont l'éclat, au plein jour,
Renvoie à son dépit la pleine lune, et voile
De sa pure splendeur tous les feux de l'éclair.
Aussi noires que jais tes boucles, et plus clair
Que lune, ton visage, ô grâce, ô beauté pure !
Fou d'amour, me voici, qui erre à l'aventure ;
Je suis comme un captif enserré dans ses chaînes,
Ma raison s'exténue et le soleil me fuit :
ç'en est trop pour un coeur qui palpite et gémit.
Il ne reste de moi que des os et des veines :
Son amour m'a ruiné le coeur, le corps et l'âme.
Si je meurs, plaignez-moi, épargnez-moi vos blâmes :
Une vie disparue vaut bien d'être pleurée.
Puis écrivez, aux lieux où vous m'enterrerez :
"Des regards l'ont tué, il est mort en amant."
Plains-moi, Seigneur ! J'ai trop aimé, trop enduré !
Laylâ réduit mon coeur au feu et aux tourments !

Le je ne sais quoi de La Rochefoucauld


Réponse du berger à la bergère, le portrait de La Rochefoucauld par Retz, qui use d'emblée du "je ne sais quoi" cher à Jankélévitch. Le même usage en avait été fait par Retz au sujet de Richelieu : "Il était bon ami, il eût même souhaité être aimé du public ; mais quoiqu'il eût la civilité, l'extérieur et beaucoup d'autres parties propres à cet effet, il n'en eut jamais le je ne sais quoi, qui est encore, en cette matière, plus requis qu'en toute autre."


La note indique que le je ne sais quoi est une "expression très employée au XVII° siècle, surtout dans les milieux précieux, pour désigner des attributs indéfinissables, échappant à la terminologie psychologique en usage. "Il est plus aisé de le sentir que de le connaître, dit le P. Bouhours ; sa nature est d'être incompréhensible et inexplicable."






"Il y a toujours eu du je ne sais quoi en tout M. de La Rochefoucauld. Il a voulu se mêler d'intrigue, dès son enfance, et dans un temps où il ne sentait pas les petits intérêts, qui n'ont jamais été son faible ; et où il ne connaissait pas les grands, qui, d'un autre sens, n'ont pas été son fort. Il n'a jamais été capable d'aucune affaire, et je ne sais pourquoi ; car il avait des qualités qui eussent suppléé, en tout autre, celles qu'il n'avait pas. Sa vue n'était pas assez étendue, et il ne voyait même pas tout ensemble ce qui était à sa portée ; mais son bon sens, et très bon dans la spéculation, joint à sa douceur, à son insinuation et à sa facilité de moeurs, qui est admirable, devait récompenser plus qu'il n'a fait le défaut de sa pénétration. Il a toujours eu une irrésolution habituelle ; mais je ne sais même à quoi attribuer cette irrésolution. Elle n'a pu venir en lui de la fécondité de son imagination, qui n'est rien moins que vive. Je ne la puis donner à la stérilité de son jugement ; car, quoiqu'il ne l'ait pas exquis dans l'action, il a un bon fonds de raison. Nous voyons les effets de cette irrésolution, quoique nous n'en connaissions pas la cause. Il n'a jamais été guerrier, quoiqu'il fût très bon soldat. Il n'a jamais été, par lui-même, bon courtisan, quoiqu'il ait eu toujours bonne intention de l'être. Il n'a jamais été bon homme de parti, quoique toute sa vie il y ait été engagé. Cet air de honte et de timidité que vous lui voyez dans la vie civile s'était tourné, dans les affaires, en air d'apologie. Il croyait toujours en avoir besoin, ce qui joint à ses Maximes, qui ne marquent pas assez de foi en la vertu, et à sa pratique, qui a toujours été de chercher à sortir des affaires avec autant d'impatience qu'il y était entré, me fait conclure qu'il eût beaucoup mieux fait de se connaître et de se réduire à passer, comme il l'eût pu, pour le courtisan le plus poli qui eût paru dans son siècle."


Portrait du cardinal de Retz par M. de La Rochefoucauld :

"Paul de Gondi, cardinal de Retz, a beaucoup d'élévation, d'étendue d'esprit, et plus d'ostentation que de vraie grandeur de courage. Il a une mémoire extraordinaire ; plus de force que de politesse dans ses paroles ; l'humeur facile, de la docilité et de la faiblesse à souffrir les plaintes et les reproches de ses amis ; peu de piété, quelques apparences de religion. Il paraît ambitieux sans l'être ; la vanité, et ceux qui l'ont conduit lui ont fait entreprendre de grandes choses, presque toutes opposées à sa profession ; il a suscité les plus grands désordres de l'Etat, sans avoir un dessein formé de s'en prévaloir, et bien loin de se déclarer ennemi du cardinal Mazarin pour occuper sa place, il n'a pensé qu'à lui paraître redoutable, et à se flatter de la fausse vanité de lui être opposé. Il a su n"anmoins profiter avec habileté des malheurs publics pour se faire cardinal ; il a souffrt sa prison avec fermeté, et n'a dû sa liberté qu'à sa hardiesse. La paresse l'a soutenu avec gloire, durant plusieurs années, dans l'obscurité d'une vie errante et cachée. Il a conservé l'archevêché de Paris, contre la puissance du cardinal Mazarin ; mais après la mort de ce ministre, il s'en est démis sans connaître ce qu'il faisait, et sans prendre cette conjoncture pour ménager les intérêts de ses amis et les siens propres. Il est entré dans divers conclaves, et sa conduite a toujours augmenté sa réputation. Sa pente naturelle est l'oisiveté ; il travaille néanmoins avec activité dans les affaires qui le pressent, et il se repose avec nonchalance quand elles sont finies. Il a une grande présence d'esprit, et il sait tellement tourner à son avantage les occasions que la fortune lui offre, qu'il semble qu'il les ait prévues et désirées.
Il aime à raconter ; il veut éblouir indifféremment tous ceux qui l'écoutent par des aventures extraordinaires, et souvent son imagination lui fournit plus que sa mémoire. Il est faux dans la plupart de ses qualités, et ce qui a le plus contribué à sa réputation est de savoir donner un beau jour à ses défauts. Il est insensible à la haine et à l'amitié, quelques soins qu'il ait pris de paraître occupé de l'une ou de l'autre ; il est incapable d'envie et d'avarice, soit par vertu, soit par inapplication. Il a plus emprunté de ses amis qu'un particulier ne pouvait espérer de leur pouvoir rendre ; il a senti de la vanité à trouver tant de crédit, et à entreprendre de s'acquitter. Il n'a point de goût ni de délicatesse ; il s'amuse à tout et ne se plaît à rien ; il évite avec adresse de laisser pénétrer qu'il n'a qu'une légère connaissance de toutes choses. La retraite qu'il vient de faire est la plus éclatante et la plus fausse action de sa vie ; c'est un sacrifice qu'il fait à son orgueil, sous prétexte de dévotion : il quitte la cour, où il ne peut s'attacher, et il s'éloigne du monde, qui s'éloigne de lui."

vendredi 2 mai 2008

Plaintes et reproches


"J'en jure par Celui qui voulut habiter
Thabîr et l'élever sous un dais de nuages,
Par la course éperdue sur le désert sauvage,
La monture amincie comme un fourreau d'épée :
A t'aimer trop longtemps, j'ai vécu, ô Laylâ,
En frère de la mort, car l'amour ment, parfois..."



Le Fou de Laylâ : Le dîwân de Majnûn

Le mal d'amour


"Guérira-t-il de toi, ce coeur à la torture ?
Te revoir ? mais la flèche de mort va plus vite.
Je suis désir, amour, tremblement, déchirure :
Plus je veux m'approcher, et moins tu m'y invites.
Je suis le passereau dans la main d'un enfant :
Elle le presse, il goûte aux vasques de la mort.
L'enfant joue : à cet âge on ne sait pas encore
S'apitoyer sur l'autre. Et pour l'oiseau, comment,
Quand on a si peu d'aile, échapper en volant ?
Je sais, moi, mille endroits vers où guider mes pas...
Mais où aller, mon coeur, si tu ne me suis pas ?"

Séparations, errances


"Par ta vie ! C'est l'instant, entre tous, où tes yeux
Pleurent Laylâ, au vent qui souffle du midi.
Aimer ceux avec qui je vis, je ne le peux :
Loin du camp, le seul être à aimer est parti.
Quand le vent souffle et monde, au plus haut, je me sens,
Avec lui, au plus haut, proche parent du vent."

27.



"Je promène mes yeux vers le ciel, dans l'espoir
Que ses yeux, fixés là, croiseront mon regard."


115.


jeudi 1 mai 2008

Bonheurs enfuis, bonheurs rêvés, bonheurs manqués


"Le temps, pour un oiseau, de boire...
Aussi brève fut la journée,
Dessus nos selles emportées,
Avant que la nuit se fît noire."

Le Fou de Laylâ : Le dîwân de Majnûn

Adorations



"Chez elle la beauté est vin, vin la salive,
Vin le plus velouté la douceur de ce teint.
C'est ainsi, tout compté, qu'elle assemble trois vins
Dont un seul vous enivre, ou l'ivresse ravive."

Le Fou de Laylâ : Le dîwân de Majnûn

Pour entrer au domaine de Majnûn


"Voilà déjà vingt ans, Laylâ, que je t'espère,
Aux mêmes lieux trempés de mes larmes, à flots.
Ton amour de mon coeur malade est le bourreau.
Mais contre l'ennemi, s'il est aimé, que faire ?
Je vais où va Laylâ, et puis elle me laisse.
Telle est la vie : on se rejoint, se désunit.
J'ai, passée à mon coeur, je crois bien, une laisse :
Laylâ me traîne ainsi partout, et je la suis.
La nuit est mon chemin, mon voyage : il me semble
être le fou dont tout le corps se désassemble."

Le Fou de Laylâ : Le dîwân de Majnûn

La Rose de Djam (série)

La Rose de Djam II :  La grotte au dragon C'est au cœur du pays yézidi que Sibylle laisse ses compagnons, pour s'enfoncer ...