Accéder au contenu principal

Articles

Affichage des articles du janvier, 2009

L'aventure amoureuse

"Allegro fantasque, Capriccio ou Scherzo, l'aventure est une petite vie à l'intérieur de la grande ; encastrée dans la grande vie ennuyeuse, terne et morne, qui est notre quotidienneté, l'aventure ressemble alors à une oasis de romanesque où les hommes, recherchant la haute température de la passion, se sentent pour la première fois exister : quittant leur vie de fantôme pour la délicieuse illégalité, ils connaîtront enfin la condensation passionnée d'un vrai devenir. Mais il arrive que la petite vie intense enclâvée dans la grande vie sérieuse et informe se substitue à elle, prenne sa place, envahisse et occupe la destinée toute entière ; l'emboîtement des vie tourne à la concurrence tragique. La grande vie sérieuse et la petite vie intense, elles sont l'une à l'autre comme la vérité du jour et la vérité de la nuit, qui sont contradictoires et pourtant également vraies, qui sont donc incomparables. Le choix qu'on fait entre elles ne ressemblent-el…

Un nouveau sens pour le mot sauvetage

"Le phénomène du sauvetage est à ce point mal connu qu'on ne sait comment le quantifier. On écrit parfois que les sauveteurs ont été bien moins nombreux que les bourreaux, mais peut-on comparer des catégories aussi dissemblables ? Le génocide est le fait d'un Etat qui dispose d'une armée et d'une administration nombreuse, et qui détient l'avantage tactique de l'initiative. Les conditions du succès sont donc réunies. Mais surtout, la tendance générale des individus étant d'obéir au régime en vigueur, la comparaison du nombre de leurs bourreaux et de leurs complices, avec celui des sauveteurs et de leurs aides, n'a pas beaucoup de sens. Les suiveurs sont toujours déjà là : ils constituent la norme. Phénomènes imprévus, les résistants forment une anomalie. Si l'on tente malgré tout de comptabiliser les bourreaux et les sauveteurs, on se heurte à la question de la définition. Si le bourreau est celui qui tue effectivement ou laisse mourir par suite…

Le maximalisme

"Du moment que le comble de la pureté est atteint, que l'avènement sur terre de l'art absolu est devenu une réalité, l'histoire est finie : comme dans l'Apocalypse, le temps ne saurait aller plus loin, kronos ounéti estai... Art absolu, arme absolue ! Décidément les temps sont révolus et l'eschatologie est au présent. C'est ainsi que le nudisme, qui est, comme le purisme, une espèce de spécialité professionnelle, se donne en une fois la nudité superlative : car au-delà de cette pureté gymnique il n'y a rien, et on ne saurait se dévêtir de sa peau. Que deviendrait d'autre le devenir, si ce devenir a actualisé la suprême, l'extrême, ultime possibilité de libération humaine ? Le De plus en plus indéfini, qui accélère les progrès techniques, est ici subitement et définitivement stoppé : la peinture, sous ce rapport, a moins de chance que l'aviation et la course aux armements ! La futurition est congelée, car rien de potentiel ne subsiste plus, …

Le confusionnisme

"La confusion est littéralement une tentation, c'est-à-dire un désir contrarié par une horreur, à moins qu'elle ne soit une phobie, c'est-à-dire une horreur rendue passionnelle par une secrète envie. De la confusion l'impureté se distingue par l'aversion mystique et globale qu'elle nous inspire : mais ici même l'aversion n'est pas sans l'attirance. A ce débat de l'attrait et de la répulsion au coeur d'un sentiment déchiré, quel autre nom donner que celui de complexe ? L'amphibolie baroque est patente déjà avec son "Autre", et notamment avec son partenaire féminin : en tant que cet autre est mon semblable,je cède à la voix du sang qui m'attire vers lui, et je renie en lui le témoin d'un stade ancient et inconscient de ma propre biologie ; la femme est-elle pas pour ainsi dire la pudeur de l'homme ? En tant que cet autre est mon dissemblable, je désire chez lui ce qui me manque, comme l'Eros platonicien, et d…

Approche comparée de l'aide aux juifs et aux aviateurs alliés

"La répression mise en oeuvre sur le moment offre un autre moyen d'observation d'un mouvement social clandestin. Or la disproportion des répressions exercées à l'encontre de l'aide aux juifs ou aux Alliés errants offre un nouveau miroir de séparation entre les deux phénomènes. En France, la répression est l'oeuvre de l'occupant. Elle est féroce envers les helpers, et quasimment nulle à l'égard de ceux qui aident les juifs. Le gouvernement de Vichy, quant à lui, n'intervient que très rarement, et toujours faiblement.

La répression par l'occupant de l'aide aux soldats et aviateurs alliés est immédiate et sévère. L'hébergement d'un Allié est considéré comme un acte de guerre commis par un franc-tireur, et puni comme tel. Afin que nul ne l'ignore, les Allemands placardent régulièrement des affiches qui en font l'annonce. La première connue date du 24 août 1940. Elle est publiée dans le Nord et le Pas-de-Calais et stipule que &quo…

Fraternité ou la Mort

"Apparus de manière simultanée, les débats sur la répartition de ces ressources entre les peuples ont été à l"origine de la révolution idéologique de la démocratisation, symbolisée par la Révolution française et sa devine de "liberté, égalité, fraternité". On a alors assisté à la transformation progressive de la relation entre souverain et sujets en un contrat social signé symboliquement entre l'Etat et ses citoyens. Les notions de "liberté" et d'"égalité" ont contribué à réduire les fractures religieuses, ethniques et raciales qui divisaient les sujets. Le nouveau citoyen a acquis des droits et des responsabilités en relation directe avec l'Etat. De fait, les droits des citoyens se sont élargis pour surmonter les clivages ethniques et religieux existants, jusqu'à ce que le concept de "fraternité" montre ses limites : d'une part, il restait réservé aux hommes, de l'autre, la communauté fictive de citoyens qu'…

"tandis que le temps social est à la tuerie"

"Ce qui fait la matière de ce volume, c'est bien plutôt la discrétion sociale du geste de l'accueil et d'entraide envers celui qui est persécuté et, peut-être, désigné pour disparaître. Discrétion en un double sens : en ce qu'elle est secrète mais aussi en ce qu'elle est dispersée comme on le dit d'une distribution en statistiques. Or, tandis que le temps social est à la tuerie, cette relation d'aide paraît, osons l'écrire, quasi anormale, en ce sens qu'elle est hors normes. En quelque sorte, c'est cette étrangeté du "Bien" qui subsiste dans les interstices d'un univers de guerre sociale, qu'il convient d'expliquer.

Car le processus génocidaire se fonde sur la dislocation, que dis-je, la destruction du lien social envers un groupe décrit comme ennemi, vis-à-vis duquel ne s'applique plus ce que la socioloque Helen Frein nomme "l'univers des obligations". Selon cette pionnière des études sur le génocide,…

Des diffusions et des nomades

ça me fait penser à la récente querelle (complètement idiote) sur l'Aristote syriaco-musulman vs celui du mont Saint-Michel sur qui-doit-quoi-à-qui :

"L'identification de cas de diffusion ne vise pas à retrouver des lieux d'invention, originaires et purs, ceci serait sans intérêt et dangereux. Il s'agit au contraire de mettre à jour les processus complexes par lesquels se constitue une société et sa culture dont l'inclination consiste très souvent à se (re)présenter comme le produit homogène d'une histoire qui ne doit rien (ou peu) aux sociétés avec lesquelles elle était en contact. Les recherches anthropologies et historiques montrent toutes, qu'à des degrés divers, il n'y a pas un groupe humain, pas une culture, qui ne soit constitué, traversé par un nombre impressionnant et varié d'éléments hétérogènes, empruntés à l'extérieur. Ce qui n'enlève rien à l'originalité créatrice et à la capacité d'invention de chaque civilisation. …

La pureté du commencement et le péché du recommencement

Jardin des délices, Jérôme Bosch, Le Prado
"La plus pure de toutes les puretés, c'est en effet l'acte pur de la première improvisation divine, parce que c'est la "limite" du désintéressement absolu ; l'Acte primordial qui pose l'être est, par définition même, un acte absolument prévenant et auquel rien ne préexiste... Comment ferait-il pour être impur ? alors que tout ce qui sera est créé par son Fiat, à quoi la liberté initiale se mélangerait-elle ? Seul Dieu avant le premier jour n'a les faveurs de personne à se concilier, personne à obliger, personne à éblouir ; aucune arrière-pensée de service rendu, nul atome de mercenarité ; Dieu n'est absolument pas suspect de la moindre complaisance, et le contentement même de chaque fin de journée et plus encore le contentement du septième jour que semblent lui attribuer les mots bibliques "et Dieu vit que ces choses étaient belles", ce contentement s'adresse à l'ieuvre accomplie, gé…

Le couronnement impérial de Charlemagne

"Dans l'avènement impérial romain tel qu'il continuait à vivre à Byzance, l'acclamation avait valeur constituante ; faite par le sénat et l'armée, elle était considérée comme l'élection du prince ; elle créait l'empereur. C'est de ce caractère que se souvient, très visiblement, le rédacteur du récit dans le Liber Pontificalis, qui conclut la relation par la remarque : "Et par tous il fut empereur des Romains." Mais cette première impression perd de sa force par la mention des invocations à plusieurs saints dans lesquelles nous venons de repérer les Laudes. Or celles-ci sont dépourvues de caractère constitutif et le demeureront toujours ; leur sens profond est de reconnaître dans celui qui porte la couronne l'élu de Dieu. On peut se demander dès lors si le 25 décembre on se trouve en présence d'une acclamation constituante ou d'une simple reconnaissance de la qualité impériale qui vient d'être conférée à Charlemagne par l'…

La Poste à relais

Erasme, huile sur toile, 1523. Holbein le Jeune, musée du Louvre.
"La poste à relais, dans son rapport avec l'appareil d'Etat et la société, tout en possédant des caractéristiques et des fonctions analogues en Orient et en Occident, suivra en Europe dès le XIV° siècle, mais surtout au XVI° siècle, une orientation radicalement différente de ses homologues orientales, en ce qu'elle prendra en charge, contre paiement, les correspondances privées ; ce qui ne fut jamais le cas en Orient et en Extrême-Orient. Les conséquences de cette mutation, ce qu'elle révèle de l'appareil d'Etat en Europe voire de sa civilisation, nous l'aborderons en fin d'épilogue. La poste qui a contribué, dans une grande mesure, à la constitution de l'Etat territorial centralisé, quand elle fut mise à la disposition des particuliers, ne contribua pas moins à l'élaboration d'un mode de subjectivation, pour reprendre le concept de Michel Foucault, caractérisé par l'a…

Malveillance ou volonté du Mal ?

photo : Joel Mills
"De quel droit l'homme décrète-t-il que la création est bâclée ? au nom de quoi crie-t-il à son "insuffisance ? " La partie est mécontente du tout, elle juge qu'il n'y en a pasassez... Pas assez de quoi ? En somme, monsieur le ciron est déçu, le tout lui-même ne lui suffisant pas, et il oublie que sa déception elle-même fait partie du plan général."

Vladimir Jankélévitch, Philosophie morale, Le Mal.

La fausse situation est négative, précaire et sans amour

Giotto, chapelle Scrovegni, Padoue

"Le pardon est une relation positive et aimante avec l'Autre, car il ne ferme pas les yeux, lui ; il les ouvre, au contraire, tout grands sur la méchanceté et il regarde le méchant bien en face et il l'excuse, non pas bien qu'il soit méchant, mais parce qu'il est le méchant notre frère, c'est-à-dire par scandaleuse, absurde et gratuite charité."

Vladimir Jankélévitch, Philosophie morale, Du Mensonge.

Heureux les pauvres en esprit

Cosimo Rosselli, 1481-82, Chapelle Sixtine

J'aime beaucoup cet extrait condamnant ce qu'en islam on appelle les zahîd, c'est-à-dire les ascètes se perdant en dévotions excessives et en dures pénitences, dans une complaisance masochiste suspecte, de Rabi'a al-'Adawiyya à Thérèse d'Avila, la liste est longue). Jankélévitch les vouait aux Enfers. Maître Eckhart est moins dur, il les traite d'ânes, de confondre la pauvreté de la volonté en pauvreté apparente, rituelle presque :
"En premier lieu nous disons que celui-là est un homme pauvre qui ne veut rien. Certaines gens ne comprennent pas bien ce sens ; ce sont les gens qui s'attachent à la pénitence et aux exercices intérieurs que ces gens tiennent pour importants parce qu'ils s'y cherchent eux-mêmes. Que Dieu les prenne en pitié d'avoir une si pauvre connaissance de la divine vérité. Ces gens sont nommés saints sur les apparences extérieures, mais intérieurement ce sont des ânes, car ils n…