vendredi 27 novembre 2009

La pesanteur et la grâce : un monde où Isaac est toujours égorgé


Caravage, 1601-1602, Florence, Galerie des Offices.


Aimer un étranger comme soi-même implique comme contrepartie : s'aimer soi-même comme un étranger.

Curieuse idée, intéressante, que l'amour d'un être protège plus que celui de Dieu. Mais pas toujours exact, en toutes circonstances. Dieu ne peut nous être pris en otage, ceux que nous aimons, si. Et quelquefois par Dieu lui-même.

À celui qui aime, le froid du métal n'ôtera pas l'amour, mais donnera le sentiment d'être abandonné de Dieu. L'amour surnaturel n'a aucun contact avec la force mais aussi il ne protège pas l'âme contre le froid de la force, le froid du fer. L'armure est faite de métal comme le glaive. À celui qui n'aime que d'un amour pur, le meurtre glace l'âme, qu'il en soit l'auteur ou la victime, et tout ce qui, sans aller jusqu'à la mort même, est violence. Si l'on désire un amour qui protège l'âme contre les blessures, il faut aimer autre chose que Dieu.

Elle aussi inverse l'idée assez banale qu'on aime Dieu à travers la créature :

Amour pur des créatures : non pas amour en Dieu, mais amour qui a passé par Dieu comme par le feu. Amour qui se détache complètement des créatures pour monter à Dieu et en redescend associé à l'amour créateur de Dieu.

Grosse influence de Maître Eckhart, quelquefois, qui se sent entre les lignes, sauf que, chez lui, ces idées-là s'exprimaient sereinement, sans cette tension inquiète, cette crainte perpétuelle de se tromper, de l'illusion.

Amour imaginaire pour les créatures. On est attaché par une corde à tous les objets d'attachements, et une corde peut toujours se couper. On est aussi attaché par une corde au Dieu imaginaire, au Dieu pour qui l'amour est aussi attachement. Mais au Dieu réel on n'est pas attaché, et c'est pourquoi il n'y a pas de corde qui puisse être coupée. Il entre en nous. Lui seul peut entrer en nous. Toutes les autres choses restent en-dehors, et nous ne connaissons d'elles que les tensions de degré et de direction variables imprimées à la corde quand il y a déplacement d'elles ou de nous.

Cette conception de l'amour qui interloquerait Ibn Hazm, qui fait qu'un Amant ne doit avoir d'autre "courage" que d'exister autrement pour l'Aimé en tant qu'œuvre d'art, c'est-à-dire en tant qu'Aimé lui-même :

C'est une lâcheté que de chercher auprès des gens qu'on aime (ou de désirer leur donner) un autre réconfort que celui que nous donnent les œuvres d'art, qui nous aident du simple fait qu'elles existent. Aimer, être aimé, cela ne fait que rendre mutuellement cette existence plus concrète, plus constamment présente à l'esprit. Mais elle doit être présente comme la source des pensées, non comme leur objet. S'il y a lieu de désirer être compris, ce n'est pas pour soi, mais pour l'autre, afin d'exister pour lui.

Distance lieu et place de l'adoration, et donc "garantie" d'amour pur (je me méfie de ces histoires de pureté en amour, surtout quand on insiste beaucoup dessus, on finit toujours par découvrir que les chantres de l'amour "pur", comme par hasard, n'ont jamais été amoureux). Il est, cela dit, évident, que pour l'amour le plus élevé, comme le concevait Platon, Plotin, pour qu'il y ait contemplation, il faut forcément qu'il y ait distance. Mais pas éloignement complet. L'amoureux meurt de ne plus voir. En ce sens, oui, on ne demande à l'Aimé que d'être, mais d'être présent, pour le regard.

Aimer purement, c'est consentir à la distance, c'est adorer la distance entre soi et ce qu'on aime.

L'imagination est toujours liée à un désir, c'est à dire à une valeur. Seul le désir sans objet est vide d'imagination. Il y a présence réelle de Dieu dans toute chose que l'imagination ne voile pas. Le beau capture le désir en nous et le vide d'objet en lui donnant un objet présent et en lui interdisant ainsi de s'élancer dans l'avenir.

Ça ferait plaisir à Ruzbehan (et à tant d'autres) de savoir ça tiens, que la Beauté n'est pas un marchepied vers le divin mais un dévoiement. Mais là dessus la querelle des uns et des autres est infinie...

Tel est le prix de l'amour chaste. Tout désir de jouissance se situe dans l'avenir, dans l'illusoire. Au lieu que si l'on désire seulement qu'un être existe, il existe : que désirer alors de plus ? L'être aimé est alors, nu et réel, non voilé par de l'avenir imaginaire. L'avare ne regarde jamais son trésor sans l'imaginer n fois plus grand. Il faut être mort pour voir les choses nues.

Ainsi, dans l'amour, il y a chasteté ou manque de chasteté selon que le désir est dirigé ou non vers l'avenir.

Sa volonté de ne plus regarder que le réel, de traquer l'illusion, la rêverie, presque du zen, mais avec un côté sévère, corseté, qui rappelle ses terribles maux de têtes. Je me méfie toujours des mystiques dont le corps ne va pas bien.

Un ton d'institutrice juvénile et sévère (interdit, discipliner sévèrement), avec les outrances péremptoires des jeunes penseurs (quand on se dit qu'il ne faut plus être adolescent, ou enfantin, quand on se dit qu'il faut grandir, c'est qu'on ne l'est pas encore, mature). Je comprends l'agacement de Blanchot, l'homme des nuances...

Ce qui doit être sévèrement interdit, c'est de rêver aux jouissances du sentiment. C'est de la corruption. Et c'est aussi bête que de rêver à la peinture et à la musique. L'amitié ne se laisse pas détacher de la réalité, pas plus que le beau. Elle constitue un miracle, comme le beau.Et le miracle consiste simplement dans le fait qu'elle existe. À vingt-cinq ans, il est largement temps d'en finir radicalement avec l'adolescence...
Derrière tout cela, au fond, un grand désir de mort, l'amour de la mort. L'amour pur, c'est celui voué aux morts. Plus loin, dans La Croix, être juste, c'est être nu et mort. Fascination, attirance pour la Passion et non pour la Résurrection (comme beaucoup de chrétiens, d'ailleurs).

Quand on accomplit le mal, on ne le connaît pas, parce que le mal fuit la lumière.

Qotb ad-Dîn Shirâzî dit, lui, que celui qui ne se connaît pas est dans le mal, accomplit le mal, qui est non-lumière. De ce fait, aussi, le mal s'ignore en action.

La sensibilité de l'innocent qui souffre est comme du crime sensible. Le vrai crime n'est pas sensible. L'innocent qui souffre sait la vérité sur son bourreau. Le bourreau ne la sait pas. Le mal que l'innocent sent en lui-même est dans son bourreau, mais il n'y est pas sensible. L'innocent ne peut connaître le mal que comme souffrance. Ce qui dans le criminel n'est pas sensible, c'est le crime. Ce qui dans l'innocent n'est pas sensible, c'est l'innocence.

C'est l'innocent qui peut sentir l'enfer.
L'idée que la "souffrance pure" permet seule de transférer le mal de l'impur au pur, de le purifier, un peu comme un chaman avale les poisons psychiques de ses patients, "le crime qu'on a en soi, il faut l'infliger en soi", est encore une insistance sur la Crucifixion, l'impossibilité de la dépasser. Mais je ne crois pas que le Christ ait pensé que la souffrance, plus que l'amour, transformait le mal, l'épongeait du monde.

Mais très belle idée que le seul acte d'amour possible face au mal, est de ne pas s'en laisser atteindre, pour éviter que le bourreau n'ait commis le crime. C'est très joli, un peu enfantin, presque une conjuration puissante, magique : Je n'ai pas mal, donc il n'y a pas eu mal, et ainsi tu n'as rien fait :

Si l'on me fait du mal, désirer que ce mal ne me dégrade pas, par amour pour celui qui me l'inflige, afin qu'il n'ait pas vraiment fait du mal.

Enfin cet obsédant péché contre l'Esprit, l'impardonnable, qui serait à la fois la connaissance du bien et la haine du bien, ce que Maître Eckhart appelait "répulsion de Dieu" qui est peut-être, effectivement la seule cause de damnation, du fait même de celui qui se damne, par haine de Dieu. En même temps, je crois qu'il faut être bien brave, ou bien inconscient, pour ne pas craindre Dieu avant la rencontre, non parce qu'il est terrible, mais parce qu'il est bon ; la bonté absolue, bien plus terrifiante que la méchanceté. Mais il est juste d'observer que cette réaction furieuse à la Gollum – Cela fait mal ! Cela nous brûle ! – nous la portons en nous tous. Qui n'a jamais craché le pain elfique ? Celui qui jamais n'y a goûté, selon Simone Weil.

Le péché contre l'Esprit consiste à connaître une chose comme bonne et à la haïr en tant que bonne. On en éprouve l'équivalent sous forme de résistance toutes les fois qu'on s'oriente vers le bien. Car tout contact avec le bien produit une connaissance de la distance entre le mal et le bien et un commencement d'effort pénible d'assimilation. C'est une douleur, et on a peur. Cette peur est peut-être le signe de la réalité du contact. Le péché correspondant ne peut se produire que si le manque d'espérance rend la conscience de la distance intolérable et change la douleur en haine. L'espérance est un remède à cet égard. Mais un remède meilleur est l'indifférence à soi, et d'être heureux que le bien soit le bien, quoiqu'on en soit loin, et même dans la supposition où l'on serait destiné à s'en éloigner infiniment.

Une fois un atome de bien pur entré dans l'âme, la plus grande, la plus criminelle faiblesse est infiniment moins dangereuse que la plus minime trahison, celle-ci se réduirait-elle à un mouvement purement intérieur de la pensée, ne durant qu'un instant, mais consenti. C'est la participation à l'enfer. Tant que l'âme n'a pas goûté au bien pur, elle est séparée de l'enfer comme du paradis.

Un choix infernal n'est possible que par l'attachement au salut. Qui ne désire pas la joie de Dieu, mais est satisfait de savoir qu'il y a réellement joie en Dieu, tombe mais ne trahit pas.

Non, certes, il ne trahit pas, mais il refuse l'amour, car il ne faut pas oublier que le Dieu chrétien aime et veut sauver.

Sur la question du mal, elle, au moins, ne se dérobe pas avec des pirouettes sur le libre-arbitre, le diable, Dieu qui souffre plus que nous ou avec nous, etc. Là-dessus, toujours avec cette intransigeance logique, si l'on aime Dieu, on ne refuse pas le mal, ni ce monde, on est tout aussi ferme qu'Ivan Karamazov ; l'un rend son billet, l'autre assiste à la représentation jusqu'au bout. Il n'y a pas de "oui mais", ou de "non, mais"... C'est oui ou c'est non. Le oui d'Abraham, au fond, mais le oui à un monde où Isaac sera toujours égorgé.

Aimer Dieu à travers le mal comme tel. Aimer Dieu à travers le mal que l'on hait, en haïssant ce mal. Aimer Dieu comme auteur du mal qu'on est en train de haïr.
(…)
Discours d'Ivan Karamazov dans Les Frères Karamazov : "Quand même cette immense fabrique apporterait les plus extraordinaires merveilles et ne coûterait qu'une seule larme d'un seul enfant, moi je refuse."

J'adhère complètement à ce sentiment. Aucun motif, quel qu'il soit, qu'on puisse me donner pour compenser une larme d'un enfant ne peut me faire accepter cette larme. Aucun absolument que l'intelligence puisse concevoir. Un seul, mais qui n'est intelligible qu'à l'amour surnaturel : Dieu l'a voulu. Et pour ce motif-là, j'accepterais aussi bien un monde qui ne serait que mal d'une larme d'enfant.

Simone Weil, La Pesanteur et la grâce.

La fidélité


Le premier degré de la fidélité, c'est d'être fidèle à qui vous est fidèle. C'est un devoir, une loi qui s'impose à l'amant comme à l'aimé. Ceux qui la violent ont la vilenie dans le sang. Il ne leur reste ni disposition, ni aspiration au bien.

(…)

Le second degré de la fidélité, c'est de la maintenir à qui vous trahit. C'est le fait des amants, et non des aimés, dont ce n'est pas la manière, et que rien n'engage. Il y faut, en outre, une résolution que seuls peuvent soutenir les plus durs à la peine, les cœurs larges, les âmes libres, les vastes générosités, les citadelles de l'intelligence, les natures nobles, les intentions sans taches. Qui oppose la trahison à la trahison ne mérite pas d'être blâmé ; mais celui qui y répond comme nous le disions le surpasse de la tête et des épaules. La fin de cette fidélité, c'est de renoncer à rendre injure pour injure, d'écarter d'une main ferme tout ce qui ressemble à la guerre, en paroles ou en actes, de contenir autant qu'on peut ces violences qui déracinent l'amitié, de continuer à mettre son espoir dans l'affection et d'aspirer à en être un peu payé de retour, tant qu'un petit nuage promet une goutte de réconciliation, ou un éclair au loin, ou un grondement à peine audible… Même quand le désespoir tombe, quand la colère affermit son règne, il y a de la douceur à épargner celui qui l'a trahi, à protéger celui qui fait mal, à sauver celui qui blesse, quand le souvenir de ce qui fut oppose encore sa tendresse au ressentiment pour ce qui est. Respecter la protection qu'on a offert est une loi intangible pour l'homme intelligent. Vivre sa nostalgie, ne pas oublier ce qui n'est plus, ce dont le vrai temps est consommé, est un des signes les plus sûrs d'une vraie fidélité. C'est un très beau trait, qu'il convient de cultiver dans toutes les nuances du commerce des hommes, en toute circonstance.

(…)

Le troisième degré, c'est la fidélité absolue du désespoir, quand la mort a tout dénoué, quand elle a saisi à l'improviste. Dans cette situation, la fidélité est plus haute et plus belle que celle de la vie, quand on peut encore espérer revoir l'autre.

(…)

Sache que la fidélité incombe à l'amant, et qu'il y a plus d'obligation que l'aimé. Il y est tenu par sa condition : c'est lui qui prend l'initiative de l'attachement, lui qui s'expose à nouer le pacte, lui qui vise à raffermir la tendresse, lui qui appelle de ses vœux un commerce vrai. Il marche au premier rang dans la quête du pur amour, il se donne le premier pour but le plaisir qu'on gagne à l'amitié ; le premier il se passe le mors d'amour le plus serré qu'il peut, et la bride la plus courte. À quoi rimerait tout cela s'il se refusait à y ajouter la touche finale ? Qui lui dit de susciter la tendresse, s'il néglige d'y mettre le sceau de la fidélité à celui qu'il désire ?

L'aimé, lui, n'est qu'un pôle qui attire, une direction du désir, qui choisit de l'agréer ou de le négliger. S'il l'accepte, il comble l'espérance. S'il se refuse, il n'est pas juste de l'en blâmer. Se proposer l'union, insister pour l'obtenir, travailler à accorder les caractères, à étendre la complicité au temps de l'absence comme à celui de la présence, de fidélité dans tout cela, point. Car c'est sa propre fortune qu'on cherche, c'est à sa propre joie qu'on s'efforce, c'est pour soi qu'on ramasse ce bois. L'amour appelle sur ses traces, et pousse en avant qu'on le veuille ou non. En vérité, on ne peut se louer d'être fidèle quand on est incapable de ne pas l'être.
Ibn Hazm, De l'Amour et des amants, trad. Gabriel Martinez-Gros, 22, la fidélité.

jeudi 26 novembre 2009

Le Ravissement de la raison



Je voyais le critérium des actions imposées par la vocation dans une impulsion essentiellement et manifestement différente de celles qui procèdent de la sensibilité ou de la raison, et ne pas suivre une telle impulsion, quand elle surgissait, même si elle ordonnait des impossibilités, ne paraissait le plus grand des malheurs. C'est ainsi que je concevais l'obéissance, et j'ai mis cette conception à l'épreuve quand je suis entrée et demeurée en usine, alors que je me trouvais dans cet état de douleur intense et ininterrompue que je vous ai récemment avoué. La plus belle vie possible m'a toujours paru être celle où tout est déterminé soit par la contrainte des circonstances, soit par de telles impulsions, et où il n'y a jamais place pour aucun choix.

(…)

Sous le nom de vérité j'englobais aussi la beauté, la vertu et toute espèce de bien, de sorte qu'il s'agissait pour moi du rapport entre la grâce et le désir. La certitude que j'avais reçue, c'était que quand on désire du pain on ne reçoit pas des pierres.

(…)

Bien entendu je savais que ma conception de la vie était chrétienne. C'est pourquoi il ne m'est jamais venu à l'esprit que je pourrais entrer dans le christianisme. J'avais l'impression d'être née à l'intérieur. Mais ajouter à cette conception de la vie le dogme lui-même, sans y être contrainte par une évidence, m'aurait paru un manque de probité. J'aurais cru même manquer de probité en me posant comme un problème la question de la vérité du dogme, ou même simplement en désirant parvenir à une conviction à ce sujet. J'ai de la probité intellectuelle une notion extrêmement rigoureuse, au point que je n'ai jamais rencontré personne qui ne m'ait paru en manquer à plus d'un égard ; et je crains toujours d'en manquer moi-même.

(…)

Car il me paraissait certain, et je le crois encore aujourd'hui, qu'on ne peut jamais trop résister à Dieu si on le fait par pur souci de la vérité. Le Christ aime qu'on lui préfère la vérité, car avant d'être le Christ il est la vérité. Si on se détourne de lui pour aller vers la vérité, on ne fera pas un long chemin sans tomber dans ses bras.

(…)

Parfois les premiers mots déjà arrachent ma pensée à mon corps et la transportent en un lieu hors de l'espace d'où il n'y a ni perspective ni point de vue. L'espace s'ouvre. L'infinité de l'espace ordinaire de la perception est remplacée par une infinité à la deuxième ou quelquefois troisième puissance. En même temps cette infinité s'emplit de part en part de silence, un silence qui n'est pas une absence de son, qui est l'objet d'une sensation positive, plus positive que celle d'un son. Les bruits, s'il y en a, ne me parviennent qu'après avoir traversé ce silence.

(…)

Si l'on pouvait supposer des erreurs en Dieu, je penserais que tout cela est tombé sur moi par erreur.

Sinome Weil, Le Ravissement de la raison, "Autobiographie spirituelle".

L'éloignement


Majnûn au désert, 1507, Khaju’s Collection, Golestan Palace.


J'ai foulé le tapis des califes, j'ai siégé au conseil des rois. Je n'y ai jamais rien constaté qui approche la crainte révérencieuse que l'amant montre à son aimé. J'ai vu les vainqueurs tenir à leur merci la vie d'un chef ennemi, j'ai vu gouverner les ministres, j'ai partagé l'heureuse outrecuidance de ceux qui dirigent l'État ; mais je n'ai jamais observé d'exultation plus intense, de joie plus rayonnante que celle d'un amant certain du cœur de son aimé, assuré du penchant qu'on a pour lui et de l'affection qu'on lui porte. J'étais là quand on faisait paraître en présence des souverains des gens qui avaient à se disculper. J'ai eu en face de moi des hommes accusés d'avoir partagé les pires crimes avec des rebelles et des tyrans. Mais je n'ai rien vu de plus humble qu'un amant interdit devant celui qu'il aime avec égarement, quand il est irrité, aveuglé par la colère et submergé par l'injustice.

J'ai éprouvé les deux situations. Dans la première, j'étais plus tranchant que le fer, plus acéré que l'épée, incapable de m'abaisser, dédaigneux de me soumettre. Dans la seconde, j'étais plus humble qu'une vieille harde, plus souple que le coton. Je me hâtais de m'humilier dans l'espoir d'un profit, et je ne manquais pas une occasion de marquer ma soumission pour y trouver davantage. Ma langue se déliait, je sondais l'obscure subtilité des mots pour m'expliquer plus clairement. Je multipliais les tons et les genres. J'allais en un mot à la rencontre de toyt ce qui pouvait me faire agréer.

Les accusations injustes sont une des faces de l'éloignement, Elles viennent au début et à la fin de l'amour ; au début, comme signe d'un amour vrai ; à la fin comme signe d'une tiédeur qui annonce déjà les lointains de l'oubli.
Ibn Hazm, De l'Amour et des amants, trad. Gabriel Martinez-Gros, 21, l'éloignement.

mercredi 25 novembre 2009

L'union


Iran, 1585, Diwan de Hafez.
L'union est un des visages de l'amour. C'est une fortune illustre et une halte ombreuse, un cercle bienheureux et une aurore joyeuse ; c'est la vie soudain neuve, l'éclat du quotidien, c'est le bonheur sans fin et une grâce immense, que Dieu nous donne. Si ce bas monde n'était une demeure d'emprunt, d'épreuves et d'incertitude, et le Paradis seul havre des récompenses que le haïssable me menace plus, je dirais que l'union avec l'aimé connaît cette même pureté sans trouble, cette jubilation sans mélange et sans tristesse, cet achèvement du désir et ces espérances comblées. J'ai fait l'expérience de tous les plaisirs, j'ai saisi toutes les fortunes, où qu'elles mènent. Ni les faveurs du pouvoir, ni les avantages de l'argent, ni même être quelque chose quand on était rien, ni le retour après l'absence, ni le salut après la peur et l'exil loin du puits de son clan, rien n'égale dans une âme l'union amoureuse, surtout quand elle est si longtemps empêchée que le feu prend, que la flamme monte et que l'espérance s'embrase. Une prairie qui s'illumine après la pluie, l'aurore d'une fleur quand les nuages nomades lèvent leur camp nocturne dans la douceur du matin, le murmure des eaux qui percent les mille couleurs des parterres, la grâce des blanches citadelles qui assiègent de verts jardins ; non, rien ne dépasse l'union avec un aimé dont la nature satisfait, dont le caractère plaît, dont les traits rivalisent avec la beauté. L'éloquence renonce à l'imiter, la clarté du discours y tourne court.
Ibn Hazm, De l'Amour et des amants, trad. Gabriel Martinez-Gros,20, l'union.

mardi 24 novembre 2009

Le délateur



Rien n'est pire chez les humains que la délation, c'est-à-dire la calomnie. C'est un trait qui dénonce une constitution fétide, une branche pourrie, un naturel putride, une éducation prostituée. Le calomniateur est nécessairement un menteur, puisque la calomnie est une branche du mensonge, une de ses espèces, et je n'ai jamais une seule fois aimé un menteur. Je pardonne, chez un ami, toutes les tares, mêmes graves, et je le remets entre les mains de son Créateur Tout-Puissant. Je jette le voile sur ce qui en apparaît dans son caractère, sauf quand je sais qu'il ment. Ce mensonge, pour moi, ternit tous ses mérites, lui retire toutes ses supériorités, et chasse tout ce qui vaut en lui. Je n'en espère plus, par principe, aucun bien. De toute faute, en effet, on peut se repentir, et sur tout vice jeter le voile et le rachat. Pas sur le mensonge. Il n'y a pas moyen de revenir sur un mensonge, ni de le cacher, par définition. Je n'ai jamais connu, et je ne sais pas qu'on ait jamais connu, un menteur qui ait abandonné le mensonge sans jamais y retomber. Je n'ai jamais rompu le premier avec une de mes relations, sauf quand il m'apparaissait qu'elle mentait. À partir de là, c'est moi qui vise à l'éviter, qui m'attache à m'en défaire. C'est une faille secrète que je n'ai jamais vu chez quiconque n'était pas aussi soupçonné de méchanceté dans l'âme, ou montré du doigt pour quelque difformité monstrueuse de ses fibres intimes. Que Dieu nous préserve de Son abandon.
Ibn Hazm, De l'Amour et des amants, trad. Gabriel Martinez-Gros, 19, le délateur.

lundi 23 novembre 2009

Comment les yeux font signe


François Boucher, 1747, Art Institute, Chicago.

Après les insinuations du langage, quand on est déjà accepté et complice, viennent les indications du regard. Ils tiennent, dans le code de l'amour, un rôle admirable, et réalisant d'étonnantes prouesses. On peut s'y rompre ou s'y unir, y promettre ou s'y menacer, y saisir au collet ou y apaiser, ordonner ou interdire, y conclure des engagements, y alerter contre l'œil hostile, y éclater de rire ou y pleurer de tristesse, poser des questions et y répondre, y défendre et y accorder. Chacune de ces significations correspond à une disposition du regard qu'aucune définition ne circonscrit, aucune image, aucune description, ou très mal. Il faut voir pour savoir. De ce code, je ne donnerai donc ici qu'une idée sommaire.

Un coup d'œil en coin, une seule fois, veut dire "non" ; un battement de paupière, "j'accepte" ; prolonger le regard, "je souffre", "je suis malheureux". Fermer les yeux un instant se lit "joie". Montrer du doigt ses paupières indique la menace ; tourner la pupille dans une direction, puis la ramener rapidement met en garde contre ce qu'on aura ainsi désigné ; deux prunelles voilées au coin de l'œil interrogent ; ramener la pupille vers le coin inférieur témoigne d'une opposition ; tonner des deux prunelles, du milieu de l'œil veut dire "interdiction absolue", etc. Mais pour bien comprendre, il faut que l'œil soit présent.

Sache que l'œil supplée aux messages, qu'il fait saisir les intentions. Les quatre autres sens sont les portes du cœur et les percées de l'âme. L'œil en est le guide le plus sûr pour le chemin le plus long, celui dont le travail mérite toute confiance. C'est l'éclaireur sincère de l'âme, celui qui la conduit droit au but, son miroir poli où se reflètent les réalités, où elle saisit les essences et comprend le sensible. On a dit : "Aucun enseignement ne remplace ce qu'on voit."
Ibn Hazm, De l'Amour et des amants, trad. Gabriel Martinez-Gros, 9, Comment les yeux font signe.

vendredi 20 novembre 2009

La maîtrise du désir charnel


m. XVIº s, Khosrow et Shirin.

À l'opposé d'Ibn Hazm, Ibn 'Arabî et tant d'autres, on a les positions d'Abû Hamid Ghazalî sur l'amour, très pauliniennes : "mieux vaut s'abstenir mais mieux vaut se marier (au moins pour les murîds) que brûler. Ce qui fait que, au fond, tout à fait logiquement, pour ce wanabee soufi, il y a pire que la fornication qui vous ravale au rang des animaux. Il y a le 'ishq, l'Éros, la passion, qui fait de vous pis qu'animal, puisqu'il ne laisse même pas le loisir de s'apaiser par l'assouvissement de l'âme charnelle. Son horreur en est comique : l'amour est un vice contre nature.

La deuxième chose, c'est que ce désir peut aboutir, avec quelque égarement, à la passion amoureuse ('ishq), qui constitue une ignorance totale des fins normales du coït. Cela dépasse, en bestialité, les bornes des animaux. En effet l'amoureux ne se contente pas de rechercher la jouissance sexuelle qui est le plus vil des appétits et qui mérite le plus qu'on en ait honte ; il est persuadé que cet appétit ne saurait être satisfait que par un unique objet, alors que l'animal satisfait son appétit là où cela se trouve et il s'en contente, tandis que l'amoureux ne se satisfait que d'une personne déterminée au point qu'il soumet son intelligence au service de son désir. C'est la maladie des cœurs vides qui n'ont aucun souci. Il faut se préserver de ses premières manifestations uniquement en évitant de regarder et de penser à plusieurs reprises (à la même personne). Sinon, ce mal s'installe fermement, et il devient difficile de s'en défaire.


Pour Ghazalî, voici les critères de choix d'un mariage équilibré :

Il faut que la femme soit inférieure à l'homme dans quatre choses, sinon elle le méprise :
- l'âge,
- la taille,
- l'argent,
- et l'illustration [sans doute la position sociale]

Mais il faut qu'elle lui soit supérieure en quatre choses :

- la beauté,
- l'éducation,
- la crainte de Dieu
- et les bonnes mœurs.

En bref, l'époux idéal est de bonne taille, pas trop beau, a du bien, est de bonne famille, pas trop jeune, et pas trop instruit. La femme idéale est belle, instruite, pieuse et chaste. On comprend pourquoi les philosophes et les soufis jugeaient que la femme était plus apte à la voie spirituelle. Les murshids avaient moins de boulot avec les murîds féminins.

Abû Hamid al-Ghazalî, La Maîtrise de l'amour charnel.


L'amour des Omeyyades




Sur l'étrange destin des Omeyyades, si honnis des chiites, lignée imamicide, hypocrites, infidèles, auxquels Ibn Hazm voue un étrange et fidèle amour. Du sang du Prophète, de la langue du Prophète, tueurs de sa lignée, même pas ouvertement comme les juifs parents du Christ, non pis : Musulmans suspects, dissolus, séditieux, un califat exilé de La Mecque et de Médine comme les juifs de Jérusalem, califat occidental (au sens où Occident s'entend comme terre d'exil et de déreliction par les Ishraqî), un anti-califat, au fond, comme il y eut les anti-papes. Après les juifs errants, les Qoraychis errants...

Il faut avoir, comme Ibn Hazm – et nombre de ses contemporains, sans doute, les poèmes du Tawq en font foi – l'esprit rompu aux virtuosités de la métaphore et de l'analogie, pour en déduire la suite : l'amour, ce sont les Omeyyades. Ce n'est plus de l'amour qu'on leur voue qu'il est question ici, mais de cette évidence : il n'est pas de meilleure traduction historique de l'amour, dans la double définition que nous en avons donnée – à la fois dissidence et mémoire –, que l'aventure omeyyade. De mémoire, il n'en est pas plus longue dans l'Islam. Leur règne traversait les quatre siècles d'existence que comptait alors la nation de Muhammad, pour toucher à l'origine : La Mecque et la Révélation. Ou plutôt, au-delà même de cette origine, leur nom réveille le souvenir obscur, et presque obsédant pour le citadin de l'An Mil, de ces Bédouins d'avant l'Islam qu'il se reconnaît pour ancêtres, ignorants de la parole divine, comme longtemps les Omeyyades, et pourtant maîtres de cette langue arabe où le Coran devait se déployer ; sans souci de la Loi, mais poètes incomparables de la guerre, et de l'amour précisément. Nul thème ne pouvait mieux convenir au plus haut lignage de La Mecque, quand elle n'était pas encore le cœur interdit de l'Islam.

Mais cette patrie, les Omeyyades l'ont quittée. De siècle en siècle, leur histoire ne fut qu'errance et dissidence, Ils ont les premiers rompus avec l'Orient, et brisé l'unité, jusque-là maintenue, de la Communauté musulmane. Un siècle auparavant, en 660, c'est au prix d'une première guerre civile qu'ils s'étaient emparés du pouvoir. Mais ces épisodes sanglants ou glorieux, toujours entachés de la violence d'une fitna, ne sont que les répliques d'une autre sédition, plus grave, d'une faille plus profonde et à jamais active : le refus de la Révélation, le rejet du Prophète, l'absence des Omeyyades à Médine, dans la première cité musulmane.

C'est l'ultime ambiguïté de l'histoire omeyyade comme de l'amour. Cette rébellion ne se comprend pas sans la communauté qui la subit. La mémoire des Omeyyades est celle d'une faute originelle qui représente sans cesse la Loi qu'elle a bafouée, le Prophète qu'elle n'a pas suivi. Par ce biais coupable, la trace andalouse mène au havre dont la pensée ne peut se séparer de l'exil où les Omeyyades se sont rejetés, c'est-à-dire à l'Islam, dont ils furent de si piètres croyants, avant de porter ses armes aux extrémités de la terre. De même, c'est à l'extrémité des routes du souvenir omeyyade, dans l'extrême enfance des Arabes, quand tout paraît se dissoudre dans l'incertain du désert, que sont données les certitudes de l'Islam, qui survivront aux Omeyyades.
Gabriel Martinez-Gros, Introduction à De l'Amour et des amants, Ibn Hazm

jeudi 19 novembre 2009

On s'en fout

Thierry Henry joue au hand-ball.

Je ne suis pas venu apporter la paix mais la guerre civile... c'est-à-dire l'amour



C'est cette conjonction qui explique en tout cas le charme étrange du Tawq, ce livre d'amour fils d'une guerre civile. Pourquoi lui avoir choisi le thème de l'amour en effet si, comme je le laisse entendre, les malheurs de la Communauté l'ont inspiré ? Ibn Hazm répond dès les premiers chapitres. L'amour y est d'abord défini comme une fitna, une sédition, une guerre civile. Aimer, c'est choisir, contre tous les autres, un seul qu'on en distingue, et qui vous en distingue par l'amour même qu'on lui porte ; c'est donner, quand il est en cause, un sens singulier aux gestes, aux signes et aux mots que les hommes ont ordinaire en commun. L'amant est un étranger au pays du partage, un barbare travesti dans la cité, toujours sourdement hostile à ses usages et à ses lois.
Gabriel Martinez-Gros, Introduction à De l'Amour et des amants, Ibn Hazm

Ah, que l'on est loin des tièdes philia et agapè chrétiennes ! Même le pape, qui essaie pourtant de réhabiliter l'Éros dans son encyclique sur l'amour s'obstine à le circonscrire – avec une grande mauvaise foi car il n'est pas idiot –à la sensualité, à la jouissance possessive. L'amour qui est fitna, sélection, exclusion, sédition, guerre civile, ça a tout de même une autre allure que ce programme de bon père, bon époux, bon paroissien, garant de la paix sociale...

Et pourtant, celui qui disait :

Ne pensez pas que je sois venu apporter la paix sur la terre, je ne suis pas venu apporter la paix mais l'épée ; car je suis venu séparer l'homme d'avec son père, la fille d'avec sa mère, et la belle-fille d'avec sa belle-mère ; et l'homme aura pour ennemis ceux de sa maison. (Matthieu 10, 34-36)

"Croyez-vous que je sois venu apporter la paix sur la terre ? Non, je vous assure, mais au contraire, la division ; car désormais s'il se trouve cinq personnes dans une maison, elles seront divisées les unes contre les autres ; trois contre deux, et deux contre trois ; le père sera en division avec son fils et le fils avec le père ; la mère avec la fille, et la fille avec la mère ; la belle-mère avec la belle-fille, et la belle-fille avec la belle-mère." (Luc, 12, 49-53)
... ne réclamait pas non plus un amour équitable et bienséant – Celui qui aime son père ou sa mère plus que moi n'est pas digne de moi, et celui qui aime son fils ou sa fille plus que moi n'est pas digne de moi – finalement, de quel amour parlait-il ?

mercredi 18 novembre 2009

Les os des fils d'Adam sont les montagnes


Montagne d'Amedî, photo Sandrine Alexie.

"Les montagnes sont les montagnes, les rivières sont les rivières, les moines sont les moines, les laïcs sont les laïcs", écrivait Houang Po. Deux siècles plus tard, Abû Hamid Al-Ghazalî dit le contraire : Non, les hommes sont les montagnes, et les étoiles, et les plantes... Et chaque homme est une pluralité de mondes et l'unité d'une ville à la fois, dont il est le souverain ignorant.

Sache aussi que l'âme du fils d'Adam est un condensé de ce monde. De chaque forme dans le monde, elle garde un effet parce que ses os sont comme les montagnes, sa chair est comme le sable, ses cheveux sont comme les plantes, sa tête comme le ciel et ses sens sont comme les astres, et l'expliquer en détail serait trop long. De même il y a dans son intérieur les artisans du monde parce que la puissance dans l'estomac est semblable au cuisinier ; celle qui se trouve dans le foie est semblable au boulanger ; celle qui se trouve dans les intestins est semblable au blanchisseur et celle qui blanchit le lait et fait rougir le sang est semblable au teinturier. Mais l'expliquer serait trop long. Ce qui importe c'est que tu saches qu'il y a dans ton intérieur bien des mondes différents qui concourent tous à ton service alors que tu en es insouciant, qu'ils ne se reposent pas ; et toi tu ne les connais pas et tu ne remercies pas Celui qui t'en a comblé !
La Paix du cœur, Abu Hamid Al-Ghazali.

lundi 16 novembre 2009

Tsering Tobgyal



Photos : Mémoire de l'eau Alina Gonthier

Entre la culture et la croyance en une vérité, il faut choisir


Imagination constituante ? Ces mots ne désignent pas une faculté de la psychologie individuelle, mais désignent le fait que chaque époque pense et agit à l'intérieur de cadres arbitraires et inertes (il va sans dire qu'en un même siècle ces programmes peuvent se contredire d'un secteur d'activité à l'autre et ces contradictions seront le plus souvent ignorées). Une fois qu'on est dans un de ces bocaux, il faut du génie pour en sortir et innover ; en revanche, quand le génial changement de bocal est opéré, les enfançons peuvent être socialisés dans les petites classes au nouveau programme. Ils s'en trouvent aussi satisfaits que leurs ancêtres l'étaient du leur et ne voient guère le moyen de s'en sortir, puisqu'ils n'aperçoivent rien au-delà : quand on ne voit pas ce qu'on ne voit pas, on ne voit même pas ce qu'on ne voit pas. À plus forte raison méconnaîtrait-on la forme biscornue de ces limites : on croit habiter dans des frontières naturelles. En outre, la fausse analogie de la vérité jouant à travers les âges, on croit que les ancêtres occupaient déjà la même patrie, ou du moins que l'achèvement de l'unité nationale était préfiguré et que quelques progrès l'achèveraient. Si quelque chose mérite bien le nom d'idéologie, c'est bien la vérité.

(…)

Depuis quarante ou quatre-vingts ans, l'historiographie de pointe a pour programme implicite qu'écrire l'histoire, c'est écrire l'histoire de la société. On ne croit plus guère qu'il existe une nature humaine et on laisse aux philosophes de la politique l'idée qu'il existe une vérité des choses, mais on croit à la société et cela permet de prendre en compte l'espace qui s'étend de ce qu'on appelle l'économie à ce qu'on peut classer sous l'étiquette d'idéologie. Mais alors, que faire de tout le reste ? Que faire du mythe, des religions (dès qu'elles n'ont pas seulement fonction idéologique), des billevesées de toute espèce ou, plus simplement, de l'art et de la science ? C'est bien simple : ou bien l'histoire littéraire, pour prendre cet exemple, sera rattachée à l'histoire sociale, ou bien, si elle ne veut ou ne peut y être rattachée, elle ne sera pas de l'histoire et on oubliera son existence ; on l'abandonnera à une catégorie spécifique, les historiens de la littérature, qui ne seront historiens que de nom.

La majeure partie de la vie culturelle et sociale reste ainsi en dehors du champ de l'historiographie, même non événementielle. Or, si l'on essaie de prendre en compte cette majorité, afin qu'on puisse y ouvrir un jour ces essarts que Lucien Febvre attribuait comme carrière à l'historiographie de pointe, on s'aperçoit qu'on ne peut le faire qu'en récusant tous les rationalismes, grands ou petits, de telle sorte que cette masse d'imaginations ne puisse plus être dite fausse, ni davantage vraie. Mais alors, si l'on arrive à élaborer une doctrine telle que les croyances puissent n'y être ni vraies, ni fausses, par contrecoup les domaines supposés rationnels, tels que l'histoire sociale et économique, devront être tenus, eux aussi, pour ni vrais, ni faux : ils ne se justifient pas par un schéma qui érige leur cause en raison ; au terme de cette stratégie d'enveloppement, il nous faut faire une croix sur tout ce qui nous occupe depuis quelques décennies : sciences humaines, marxisme, sociologie de la connaissance.

(…)

Si maintenant le polygone des causes se modifie, le palais (qui est le polygone sous un autre nom encore) sera remplacé par un autre palais, qui constituera un autre espace ; cette substitution partielle ou totale comportera éventuellement la prise en compte de virtualités qui étaient restées purement matérielles jusqu'alors : mais, si pareille prise en compte se produit, elle sera due à un heureux concours de circonstances et non à une nécessité constante. Aucun de ces palais, enfin, n'est l'œuvre d'un partisan de l'architecture fonctionnelle ; ou plutôt rien ne sera plus variable que la conception que se feront de la rationalité, les architectes successifs et rien ne sera plus immuable que l'illusion par laquelle chaque palais passera pour approprié à la réalité ; car on prendra chaque état de fait pour la vérité des choses. L'illusion de vérité fera que chaque palais passera pour pleinement installé dans les frontières de la raison.

Rien n'égale l'assurance et la persévérance avec lesquelles nous ne cessons d'ouvrir dans le néant ces amples prolongements. L'opposition de la vérité et de l'erreur n'est pas à l'échelle de ce phénomène : elle fait petit ; celle de la raison et du mythe ne tient pas davantage : le mythe n'est pas une essence, mais plutôt un fourre-tout, et la raison, de son côté, s'éparpille en mille petites rationalités arbitraires.

(…)

Certains de ces palais prétendent se rapporter à un modèle de vérité pratique et réaliser la vraie politique, la vraie morale... Ils seraient faux si le modèle existait et que l'imitation soit ratée ; mais s'il n'y a pas de modèle du tout, ils ne sont pas plus faux que vrais. D'autres palais sont des constructions doctrinales qui prétendent refléter la vérité des choses ; mais si cette prétendue vérité n'est qu'un éclairage arbitraire que nous jetons sur les choses, leur programme de vérité ne vaut ni plus ni moins qu'un autre. Du reste, la vérité est le cadet des soucis de ces doctrines qui prétendent s'en réclamer : la fabulation la plus débridée n'est pas faite pour les effrayer ; leur poussée profonde ne va pas vers le vrai, mais vers l'ampleur. Elles relèvent de la même capacité organisatrice que les œuvres de la nature ; un arbre n'est ni vrai, ni faux ; il est compliqué.

Tous les palais de la culture n'ont pas plus de fonction utile à la "société" que les espèces vivantes qui composent la nature ne sont utiles à la nature ; ce qu'on appelle société n'est d'ailleurs pas autre chose que l'ensemble peu structurel de ces palais culturels (c'est ainsi qu'une bourgeoisie s'accommode aussi bien de se trouver en compagnie des Lumières que d'une piété puritaine). Agrégat informe, mais aussi proliférant. La fabulation mythique est un bel exemple de cette prolifération de la culture.

(…)

Aristote croit à l'éternité du monde et, par conséquent, à l'Éternel Retour. Il ne se le représente pas comme brassage de "donnes" toujours différentes en une sorte de poker cosmique, où le retour inévitable des mêmes agrégats, loin d'avoir une raison, confirmerait que tout n'est que combinatoires au hasard (et non pas schéma causal) ; il le considère, de façon plus réconfortante, comme remontée cyclique des mêmes réalités, que la vérité des choses fait retrouver : c'est un happy end.

Nous autres, les modernes, nous ne croyons plus au cycle, mais à l'évolution : l'humanité fut longtemps enfant, maintenant elle est devenue grande et ne se raconte plus de mythes ; elle est sortie ou va sortir de sa préhistoire. Notre philosophie a toujours pour mission de réconforter et bénir, mais c'est la (r)évolution qu'il faut maintenant conforter. À nos yeux, le mythe a cessé de dire vrai ; il passe en revanche pour n'avoir pas parlé pour rien : il a eu une fonction sociale ou vitale, à défaut d'une vérité. La vérité, elle, demeure égocentriquement nôtre. La fonction sociale qu'a eue le mythe confirme que nous sommes dans la vérité des choses, lorsque nous expliquons l'évolution par la société ; on en dirait autant de la fonction de l'idéologie, et voilà pourquoi ce dernier mot nous est si cher. Tout cela est bel et bon, mais voici le hic : s'il n'y avait pas de vérité des choses ?

Quand on jette en plein désert une cité ou un palais, le palais n'est ni plus vrai ni plus faux que ne le sont les fleuves ou les montagnes, qui n'ont pas de montagne modèle à laquelle elles seraient conformes ou non ; le palais est et, avec lui, un ordre des choses commence à être, dont il y aura quelque chose à dire ; les habitants du palais trouveront que cet ordre arbitraire est conforme à la vérité des choses même, car cette superstition les aide à vivre, mais quelques historiens ou philosophes, parmi eux, se borneront à tenter de dire vrai sur le palais et à rappeler qu'il ne saurait être conforme à un modèle qui n'existe nulle part.

(…)

S'il faut mesurer au nombre de millions de morts, le patriotisme dont personne ne parle plus, a fait et fera autant de victimes que les idéologies dont on s'indigne exclusivement. Alors, que faire ? C'était précisément là une question à ne pas poser. Être contre le fascisme et le communisme, ou le patriotisme, est une chose : tous les êtres vivants vivent de parti pris et ceux de mon chien sont d'être contre la faim, la soif et le facteur et d'exiger de jouer au ballon. Il ne se demande pas pour autant ce qu'il doit faire et ce qu'il lui est permis d'espérer.

Paul Veyne, Les Grecs ont-ils cru à leurs mythes ?

dimanche 15 novembre 2009

Quelques autres vérités : celle du faussaire, celle du philologue


photo Rajesh Shah.
Distinguons donc entre les prétendus faussaires, qui ne font que ce que leurs contemporains trouvent normal, mais qui amusent la postérité, et les faussaires qui le sont aux yeux de leurs contemporains. Pour tirer nos exemples d'animaux plus petits, disons que ce second cas est celui d'un personnage dont il vaut mieux rire que pleurer, d'autant plus qu'il n'a jamais existé, toutes les preuves de sa réalité étant révocables en doute : un imposteur avait pris sa place devant les tribunaux, ses livres avaient été écrits par d'autres et les prétendus témoins oculaires de son existence étaient, soit partiaux, soit victimes d'une hallucination collective ; une fois qu'on sait qu'il n'a pas existé, les écailles tombent des yeux et l'on voit que par conséquent les prétendues preuves de sa réalité sont fausses : il suffisait de n'avoir pas d'idée préconçues. Cet être mythique s'appelait Faurisson. S'il faut en croire sa légende, après avoir élucubré obscurément sur Rimbaud et Lautréamont, il parvint vers 1980 à quelque notoriété en soutenant qu'Auschwitz n'avait pas eu lieu. Il se fit engueuler. Je proteste que le pauvre homme avait failli avoir sa vérité. Il était proche, en effet, d'une variété d'illuminés à laquelle les historiens de ces deux derniers siècles se heurtent parfois : anticléricaux qui nient l'historicité du Christ (ce qui a le don d'exaspérer l'athée que je suis), cervelles fêlées qui nient celle de Socrate, Jeanne d'Arc, Shakespeare ou Molière, s'excitent sur l'Atlantide ou découvrent sur l'Île de Pâques des monuments érigés par des extra-terrestres. En un autre millénaire, Faurisson aurait pu réussir une belle carrière de mythologue ou, il y a encore trois siècles, ou, il y a encore trois siècles, d'astrologue ; quelque chose d'un peu court dans la personnalité ou l'inventivité lui interdisait d'être psychanalyste. Il n'en avait pas moins le goût de la gloire, comme l'auteur de ces lignes et toute âme bien née. Il y avait malheureusement un malentendu entre lui et ses admirateurs ; ceux-ci méconnaissaient que la vérité étant plurielle (ainsi que nous nous flattons de l'avoir établi), Faurisson relevait de la vérité mythique plutôt que de la vérité historique ; la vérité étant également analogique, ces lecteurs se croyaient, avec Faurisson, sur le même programme qu'avec les autres livres relatifs à Auschwitz et et ils opposaient candidement son livre à ses livres ; Faurisson facilitait leur léthargie en imitant la méthode de ces livres, éventuellement au moyen d'opérations qui, dans le jargon des historiens à controverse, s'appelaient falsifications de la vérité historique.

Le seul tort de Faurisson était de s'être placé sur le terrain de ses adversaires : au lieu d'affirmer tout de go, comme l'historien Castor, il prétendait controverser ; or, avec son délire d'interprétation systématisé, il mettait tout en doute, mais unilatéralement : c'était donner le bâton pour se faire battre. il lui fallait, ou croire aux chambres à gaz, ou douter de tout, comme les taoïstes qui se demandaient s'ils n'étaient pas des papillons en train de rêver qu'ils étaient es humains et qu'il y avait eu des chambres à gaz. Mais Faurisson voulait avoir raison contre ses adversaires et comme eux : le doute hyperbolique sur l'univers entier ne faisait pas son affaire.
Paul Veyne, Les Grecs ont-ils cru à leurs mythes ?

samedi 14 novembre 2009

Le mythe employé comme "langue de bois"


Les Grecs avaient une vieille complaisance pour le bene trovato, qui confirme une idée du jeune Nietzsche : il n'y a pas mensonge là où le menteur n'a pas intérêt à mentir ; on ne saurait mentir quand on dit, des valeurs, plus de bien peut-être qu'en toute rigueur on ne devrait. L'hymne homérique à Hermès est une illustration humoristique de ce zèle pieux ; selon le poète, le dieu Hermès, jeune prodige aux mille malices, était à peine sorti du ventre de sa mère qu'il inventait l'art des chansons ; la première composition de ce témoin privilégié consista à raconter les amours de son père et de sa mère. La foule de pèlerins qui entendit pour la première fois la récitation de cet hymne a dû se sentir public complice et applaudir de bon cœur : personne n'était dupe de l'ingénieuse fiction, mais on n'en attendait pas moins d'Hermès et on savait gré au poète d'avoir inventé cette légende.

(…)

Comparés aux siècles chrétiens ou marxistes, l'Antiquité a souvent un air voltairien ; deux augures ne peuvent se rencontrer sans sourire l'un de l'autre, écrit Cicéron ; je sens que je deviens un dieu, disait un empereur agonisant.
Paul Veyne, Les Grecs ont-ils cru à leurs mythes ?

vendredi 13 novembre 2009

Sous cette sociologie, un programme implicite de vérité


musée du Louvre, Denon, v. 180-200, photo Marie-Lan Nguyen.
Les Grecs, eux, cherchaient une vérité à travers les mensonges ; ils se demandaient à qui est la faute : elle est à la candeur, à la naïveté, à l'euetheia, car tel était le mot consacré. Par candeur, on prête foi à "ce qui se mêle de faux au fond historique" et ces faussetés qui se sont mêlées au mythe s'appellent le mythôdes. La candeur est le vrai responsable des mensonges ; il y aurait moins de fabulateurs s'il y avait moins de naïfs. L'antiqua credulitas explique que la plupart des mythes remontent aux époques anciennes. Le mythe est relation de faits vrais, avec, en outre, des légendes, qui se multiplient avec le temps : plus une tradition est ancienne et plus le mythôdes l'encombre et la rend moins digne de foi.

Pour les modernes, au contraire, le mythe sera plutôt la relation d'un grand événement, d'où son aspect légendaire. Cet événement est moins altéré par des éléments adventices qu'il n'est épiquement grossi ; car l'âme populaire agrandit les grands faits nationaux ; la légende a pour origine le génie des peuples, qui fabule pour dire ce qui est vraiment vrai ; ce qui est le plus vrai dans les légendes, c'est précisément le merveilleux : là se traduit l'émotion de l'âme nationale. À tort ou à raison, anciens et modernes croient à l'historicité de la guerre de Troie, mais pour des raisons opposées ; nous y croyons à cause de son merveilleux, ils y ont cru malgré le merveilleux. Pour les Grecs, la guerre de Troie avait existé parce qu'une guerre n'a rien de merveilleux : si l'on ôte d'Homère le merveilleux, il reste cette guerre. Pour les modernes, la guerre de Troie est vraie à cause du merveilleux dont Homère l'entoure : seul un événement authentique, qui a ému l'âme nationale, donne naissance à l'épopée et à la légende.
Paul Veyne, Les Grecs ont-ils cru à leurs mythes ?

jeudi 12 novembre 2009

Répartition sociale du savoir et modalités de croyance


La modalité de croyance la plus répandue est celle où l'on croit sur la foi d'autrui ; je crois à l'existence de Tokyo, où je ne suis pas encore allé, parce que je ne vois pas quel intérêt auraient les géographes et les agences de voyage à me tromper. Cette modalité peut durer tant que le croyant fait confiance à des professionnels ou qu'il n'existe pas de professionnels qui fassent la loi en la matière ; les Occidentaux, ou du moins ceux d'entre eux qui ne sont pas bactériologistes, croient aux microbes et multiplient les précautions d'asepsie pour la même raison que les Azandé croient aux sorciers et multiplient les précautions magiques contre eux : ils croient de confiance. Pour les contemporains de Pindare ou d'Homère, la vérité se définissait, soit à partie de l'expérience quotidienne, soit à partir du locuteur, qui est loyal ou trompeur ; des affirmations qui restaient étrangères à l'expérience n'étaient ni vraies, ni fausses ; elles n'étaient pas mensongères non plus, car le mensonge n'en est pas un quand le menteur n'y gagne rien et ne nous fait aucun tort : un mensonge désintéressé n'est pas une tromperie. Le mythe était un tertium quid, ni vrai, ni faux. Einstein serait cela pour nous si sa vérité ne venait d'une troisième source, celle de l'autorité des professionnels.

(…)

Une explication se cherche et se démontre ; la clé d'une énigme, elle, se devine et, une fois devinée, elle agit instantanément ; il n'y a même pas à argumenter : les voiles tombent et les yeux s'ouvrent, il suffit d'énoncer le sésame. Chacun des premiers physiciens de la vieille Grèce avait tout ouvert à lui tout seul, d'un seul coup ; deux siècles plus tard, la philosophie d'Épicure sera encore un roman de ce genre. Ce qui peut nous en donner une idée est l'œuvre de Freud, dont il est surprenant que l'étrangeté surprenne si peu : ces opuscules qui déroulent la carte des profondeurs de la psyché, sans l'ombre d'une preuve, sans aucune argumentation, sans une exemplification, même à des fins de clarté, sans la moindre illustration clinique, sans qu'on puisse entrevoir d'où Freud a tiré tout cela et comment il le sait ; de l'observation de ses patients ? Ou plus probablement de lui-même ? On ne s'étonnera pas que cette œuvre si archaïque ait été continuée par une forme de savoir non moins archaïque : le commentaire. Que faire d'autre que commenter, quand le mot de l'énigme a été trouvé ? De plus, seul un génie, un inspiré, presque un dieu, peut deviner le mot d'une pareille énigme : Épicure est un dieu, oui, proclame son disciple Lucrèce. Le déchiffreur est cru sur parole et n'exigera pas plus de lui-même que ses admirateurs n'exigent de lui ; ses disciples ne continuent pas son œuvre : ils se la transmettent et ils n'y ajoutent rien ; ils se bornent à la défendre, à l'illustrer, à l'appliquer.

Nous venons de parler de disciples et de maîtres. Et précisément, pour en revenir au mythe lui-même, l'incrédulité est venue à son égard de deux foyers au moins : un sursaut d'indocilité à la parole d'autrui et la constitution de centres professionnels de vérité.

(…)

L'esprit de sérieux fait que, depuis Marx, nous nous représentons le devenir historique ou scientifique comme une succession de problèmes que l'humanité se pose et résout, alors qu'à l'évidence l'humanité agissante ou savante ne cesse d'oublier chaque problème pour penser à autre chose ; si bien que le réalisme serait moins de se dire : "Comment tout cela finira-t-il ?" que de se demander : " Que vont-ils bien encore inventer cette fois ?"

Paul Veyne, Les Grecs ont-ils cru à leurs mythes ?

mercredi 11 novembre 2009

Le leopard chrétien des Dorzé




Comment peut-on croire à moitié ou croire à des choses contradictoires ? Les enfants croient à la fois que le Père Noël leur apporte des jouets par la cheminée et que ces jouets y sont placés par leurs parents : alors, croient-ils vraiment au Père Noël ? Oui, et la foi des Dorzé n'est pas moins entière ; aux yeux des Éthiopiens, nous dit Dan Sperber, "le léopard est un animal chrétien, qui respecte les jeûnes de l'Église copte, observance qui, en Éthiopie, est le test principal de la religion ; un Dorzé n'en est pas pour autant moins soucieux de protéger son bétail le mercredi et le vendredi, jour de jeûne, et qu'ils mangent tous les jours ; les léopards sont dangereux tous les jours : il le sait d'expérience ; Ils sont chrétiens : la tradition le lui garantit".

(…)

Il a fallu reconnaître qu'au lieu de parler de croyances, on devait bel et bien parler de vérités. Et que les vérités étaient-elles même des imaginations. Nous ne nous faisons pas une fausse idée des choses : c'est la vérité des choses qui, à travers les siècles, est drôlement constituée. Loin d'être l'expérience réaliste la plus simple, la vérité est la plus historique de toutes.
Paul Veyne, Les Grecs ont-ils cru à leurs mythes ?

mardi 10 novembre 2009

On s'en fout

Les homosexuelles adoptent.

Damas


photo : Jerzy Strzelecki.

Il faut souligner aussi que la grâce de la composition et la fantaisie des mosaïques de Damas surpassent de loin les œuvres romaines, héllénistiques ou byzantines analogues qui nous sont parvenues. Non seulement elles constituent l'une des gloires de l'art musulman, mais elles se classent parmi les décors de mosaïques les plus enchanteurs qui soient. Leur technique, qui surpassent tout ce qu'on peut trouver de semblable en Syrie, fait penser à celle des pavements en mosaïques du Grand Palais de Constantinople.

David Talbot Rice, L'Art de l'Islam, I, Les débuts de l'art musulman.

In convertendo

samedi 7 novembre 2009

Station de son pacte


Pelagio Palagi, 1808.
Institute of Art, Detroit.


À l'inverse de Ruzbehan, désirant Dieu à travers son Aimée, il y a cette variante intéressante de Dieu éveillant l'amour d'un être pour un autre, afin d'assouvir son désir de l'un et de l'autre.

Renversement du principe assez banal : "Aimer l'Autre, c'est aimer Dieu en lui." Ici, Dieu aimant nos aimés nous rend amoureux pour les aimer par nous. Et, amoureux de nous, il fait naître l'amour en ceux que nous aimons, pour nous aimer par eux.

Il me dit : "Si je te désire à travers un compagnon, comme je désire – à travers toi – un autre compagnon que toi, je t'imposerai cela dans "ta conscience intime", dans ton sommeil et ton éveil, et ce au moyen d'une obligation que tu connaîtras sans réfutation et tu me verras dedans, et je ne m'y dissimulerai pas à toi ; et afin que tu ne puisses pas lui dire : "Je me lève en ton honneur" ; et pour ne pas absoudre l'espace de ton cœur.

Niffarî, Le Livre des Stations, 60, Le Pacte ; trad. Maati Kâbbal.

jeudi 5 novembre 2009

Qui es-tu et qui suis-je ?



IL M'ARRÊTA ET ME DIT :

Qui es-tu et qui suis-je ?
Et je vis le soleil, la lune, les étoiles et toutes les lumières.
Il me dit : "Il n'est resté dans le courant de mon océan nulle lumière que tu n'aies vu". Et vers moi vint toute chose jusqu'à ce qu'il n'en reste aucune, et chacune d'elle m'embrassa entre les yeux, me salua et se tint dans l'ombre.
Il me dit : "Tu me connais et je ne te connais pas."
Et je le vis tout entier s'attacher à mon vêtement et ne pas s'attacher à moi. Et il me dit : "Celle-ci est mon observance". S'inclina mon vêtement, mais je ne m'inclinai pas ; et lorsque s'est incliné mon vêtement, il me dit : "Qui suis-je ?" Alors le soleil et la lune s'obscurcirent, les étoiles s'abîmèrent, les lumières s'évanouirent, et les ténèbres ensevelirent toutes les choses excepté lui ; mes yeux ne virent plus, mes oreilles n'entendirent plus, et s'éteignit ma sensibilité, et toute chose énonça : "Dieu est le plus grand".
Et toute chose vint vers moi, une lance à la main, et il me dit : "Sauve-toi". Je répondis : "Où fuir ?" Il me dit : "Précipite-toi dans les ténèbres". Je m'y précipitais et je m'aperçus moi-même. Il me dit : "Tu ne percevras jamais un autre que toi et tu ne quitteras jamais les ténèbres. Mais si je t'en exclus, je te montrerai à toi et tu me verras. Et quand tu me verras, tu seras le plus lointain des lointains."


Niffarî, Le Livre des Stations, 44, Qui es-tu et qui suis-je ? ; trad. Maati Kâbbal.

mercredi 4 novembre 2009

Station de la Mort

IL M'ARRÊTA DANS LA MORT

et je vis toutes les actions corrompues, et je vis la crainte régner sur l'espérance
et je vis la richesse devenir feu et s'unir au feu
et je vis la pauvreté un opposant qui proteste
et je vis qu'aucune chose n'a de pouvoir sur une autre
et je vis le royaume terrestre une chimère et la royauté céleste une duplicité.
Et j'appelais "Ô science"et elle ne me répondit pas
et j'appelais "Ô connaissance"elle ne me répondit pas
et je vis que toute chose m'avait déserté,
et que toutes choses créées m'avaient fui ;
et je demeurais seul.
Et l'action vint à moi
et je vis en elle l'illusion dissimulée
et ce qui depuis toujours est dissimulé
et rien ne me secourut
excepté la miséricorde de mon Seigneur.
Il me dit : "Où est ta science ?" Et je vis le feu.
Il me dit : "Où est ton œuvre ?" Et je vis le feu.
Il me dévoila ses connaissances uniques et le feu s'apaisa.
Il me dit : "Je suis ta connaissance". Et j'énonçai.
Il me dit : "Je suis celui qui te cherche". Et je me suis mis en route.


Niffarî, Le Livre des Stations, 16, La Mort ; trad. Maati Kâbbal.

Dans la vie on prend toujours le mauvais chemin au bon moment. Dany Laferrière.