Pétrarque et la bataille de l'"arabisme"


Andrea del Castagno, v. 1450, Galerie des Offices, Florence.
La chrétienté médiévale s'approprie les apports de l'Islam à la façon d'un pillage de la pensée, d'un butin intellectuel pris à l'ennemi. Jacques Le Goff cite à ce propos le clerc anglais Daniel de Morley, venu au XIIº siècle à Tolède pour y apprendre l'arabe en empruntant un argument au saint Augustin de la De doctrina christiana, lequel justifiait le pillage des sciences païennes au service de l'Église à la manière dont les Hébreux de l'Exode emportèrent des trésors d'Égypte pour en orner leur Arche d'Alliance : "Nous aussi qui avons été libérés mystiquement de l'Égypte, le Seigneur nous a ordonnés de dépouiller les Égyptiens de leur trésor pour en enrichir les Hébreux. Dépouillons-nous donc conformément au commandement du Seigneur et avec son aide les philosophes païens de leur sagesse et de leur éloquence, dépouillons ces infidèles de façon à nous enrichir de leur dépouille dans la fidélité.

Riches dépouilles, en effet : Le Goff cite encore Adélard de Bath, autre clerc anglais devenu arabisant et traducteur dans la Castille du XIIº siècle : "J'ai appris de mes maîtres arabes à prendre la raison pour guide."

Fort heureusement pour la pensée occidentale, il y eut assez de platoniciens et "d'augustiniens" pour ne pas se laisser trop averroïsés, ni aristotélisés, comme Pétrarque. Malheureusement pour la pensée occidentale, ces platoniciens voulant revenir à la source gréco-latine tournent le dos à la scolastique et à l'apport musulman, qu'ils voyaient uniquement du point de vue des falsafî (logiciens).

Cette attitude pétrarquiste triomphera dans l'Europe lettrée au XVIº siècle et finira par prédominer entièrement dans les universités, au XVIIº. Entendons-nous. Du XIIº au XVIIº siècle, la chrétienté occidentale récuse certes l'Islam, mais n'en intègre pas moins certaines influences qu'elle considère essentielles au développement de sa dialectique, de sa médecine, de son astronomie, de ses mathématiques. Passé le XVIIº siècle, l'étude des auteurs arabes en Occident décline au profit de rang de luxe réservé à de rares spécialistes (surtout d'église). Averroès et Avicenne cessent d'appartenir au patrimoine reconnu de l'élite culturelle européenne. Si l'algèbre et autres percées intellectuelles du monde musulman demeurent des acquis de la science, celle-ci s'engage depuis le XVIIº siècle dans de nouvelles voies d'où tout apport islamique (apparent) disparaît. L'humanisme dit "occidental", à partir du XVIIº, en Europe comme à travers son prolongement américain, réduit la culture d'Islam à un exotisme barbare, au mieux un objet d'étude superflue, au pire une nuisance. Or la bataille de l'"arabisme", en culture occidentale, aura surtout fait rage en Italie et avant tout en Vénétie.

S'ils avaient connu Ibn Arabî, Sohrawardî, Ruzbehân, Nasir 0d-Dîn Tusî... Mais voilà il n'y a plus de contacts avec le monde iranien ni indien et les Ottomans fermeront les études philosophiques dans les madrassas, d'autant que les sciences "exactes" déclinent en Islam.

À la décharge de ces adversaires vénitiens de l'"arabisme", toutefois, la civilisation de l'Islam aux XVº et XVIº siècles semblait réellement se pétrifier sous leurs yeux – du moins en Méditerranée. Les philosophes musulmans que lisaient les Vénitiens de la Renaissance étaient bien ceux connus et goûtés dans l'ancienne civilisation andalouse – y compris des écrivains iraniens comme Avicenne – avant l'effondrement militaire de la majeure partie de l'Espagne arabe en l'an 1212, face aux chevaliers de Castille. Les lecteurs vénitiens ne connaîtront ainsi jamais la pensée du grand mystique andalou Ibn 'Arabî (1165-1240) qui, come tant de ces savants coreligionnaires, fuira la débâcle de sa patrie ibérique pour enseigner en Syrie et en Anatolie. Plus qu'Avicenne, et beaucoup plus qu'Averroès dont le nom demeurera presque inconnue en Orient (son souvenir semble avoir sombré en Islam avec l'Andalousie elle-même), c'est l'hispano-musulman Ibn 'Arabî, surnommé par ses coreligionnaires le Shaykh Akbar (cheikh suprême) et Ibn Aflatûn (fils de Platon), qui deviendra le vrai maître à penser des musulmans turcs, syriens et surtout iraniens et indiens de la fin du Moyen Âge.

Mais qu'en sauront les Vénitiens de la Renaissance ? L'Empire ottoman les encercle et les menace. et depuis la victoire écrasante du sultan Selîm sur les Safavides chiites à la bataille de Tchâldirân en 1514, leur barre tout accès et toute perception de cet Islam d'Orient plus lointain, celui de l'Iran et de l'Inde, là où justement la créativité musulmane se déplace et produit encore ses réelles splendeurs en philosophie, en mystique et en peinture aux XVIº et XVIIº siècles. Mais la cour ottomane plus proche n'encourage guère, pour sa part, les vocations philosophiques. Comme le sultanat mamlûk avant lui, l'Empire ottoman investit avant tout son énergie intellectuelle dans l'art de la guerre : bombarde, mousqueterie, parades, ponts et sièges. Ses arts aussi relèvent d'une discipline toute militaire.
"Giorgione et les Maures de Venise", Michael Barry, in Venise et l'Orient, 828-1797.

Ah ces Turcs, on les changera jamais... Des Romains qui auraient tourné le dos aux "Grecs" de l'islam, c'est-à-dire les Iraniens.

Une bataille intellectuelle tout le long du Moyen Âge, où chaque religion se sert chez les autres pour affiner ses arguments et construire ses dogmes : Al-Farabî, repris et commenté ou discuté par Avicenne, est contesté par Ghazalî, lui-même "allumé par Averroès, lui-même commenté et adapté à la foi juive par Maïmonide ; Averroès, Maïmonide ("le rabbi Moïse" comme disait saint Thomas d'Aquin) sont contestés, démontés par Thomas, en s'appuyant parfois sur Avicenne donc, pour ajuster Aristote au christianisme. Maître Echart lui aussi, dans son traité sur le détachement fait allusion à Avicenne en l'appelant "un maître" et il est dommage qu'il n'ait pas connu Nadm ad-Dîn Kubrâ avec qui il a parfois tant d'affinité ou bien les Ismaéliens pour leur théologie négative. Si Pétrarque avait lu les "néoplatoniciens de Perse" comme dit Corbin, nul doute qu'il aurait eu un tout autre regard sur la pensée de l'Islam.

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