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Articles

Affichage des articles du janvier, 2010

Hebdomada III per annum

Hier, mangé pour la première fois une grenade saupoudrée de sel, comme me l'avait conseillé Minoutchehr. C'était délicieux.

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Hier, temps ensoleillé. Aujourd'hui gris, de ce gris sombre de février, déjà. Mon cœur et mon âme, du coup, s'en trouvent alourdis. Fatigue dans le corps, comme quand je manque de magnésium.
Dans ces moments-là, "quand le ciel bas et lourd pèse comme un couvercle", il faudrait déchirer le voile d'un coup sec, faire un acte de joie ou un acte inouï, ou consolant, une pirouette mentale comme un koan. Se dégager du ciel.

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Hier, je lis sur une dépêche que JP2 se flagellait, dormait à même le sol, etc et que l'évêque chargé de révéler les pièces probantes pour sa sainteté y voyait là un moyen chrétien de faire pénitence, lorsqu'on l'interrogeait sur la contradiction qu'il y avait à maltraiter un corps qui, après tout, est un don de Dieu. Voilà bien tout le côté nauséabond, malsain qu'ils ont fait du christianisme, en con…

Il y a des pauvres pour qui le riche n'est pas un idéal

C'est à ce moment-là que je pris l'habitude de ne pas terminer mes devoirs, d'en laisser une partie en blanc. Lors des interrogations aussi je gardais pour moi une partie de la réponse que je devais à l'enseignant. Je me réservais une part d'incomplétude, les choses allaient mal pour moi, je commençais à grandir.

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Il y a des pauvres pour qui le riche n'est pas un idéal. Il y a des pauvres, matériellement et spirituellement, insoumis. Si de mon banc je ne répondais pas au professeur qui me posait la question laissée sans réponse par l'élève au tableau, ce n'était pas par sentiment de solidarité. Je n'en éprouvais aucun envers mes camarades. Par tempérament et par conviction, j'étais hostile à la méthode qui nous incitait à rivaliser entre nous.

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Tendus vers un résultat, mes camarades agissaient et réagissaient de la même façon lors des nombreuses épreuves scolaires. Ils n'apprenaient pas à être les meilleurs, mais s'initiaient à des te…

Le Sud

Sur le mur d'en face, il y a une carte géographique du monde. Elle est à l'envers, l'Antarctique en haut. Il s'aperçoit que je la regarde fixement.
"Tu es du Nord, dit-il, ceux du Nord n'en reviennent pas de voir leur belle planète sens dessus dessous. Pour nous en revanche le monde est comme ça, le Sud vers le haut."
Mon regard se perd sur la carte.
"Des marins irlandais viennent se remplir la vessie de bière, ils regardent et remuent la tête comme les chiens quand ils sentent quelque chose d'étrange. Têtes du Nord, têtes aveugles que vous êtes. On ne comprend la terre que si on la retourne comme ça. Regarde les continents : ils poussent vers le Nord, ils vont tous finir de l'autre côté. Parce qu'ils se sont détachés de l'Antarctique et qu'ils voyagent vers le bas de la planète, qu'ils dégringolent là-bas. Ils laissent les océans derrière eux. Même les courants marins partent d'ici, du Sud, car c'est ici qu'est l…

"si moi je ne veux pas être en attente et si je veux être sans attente, est-ce que je peux ?"

À nous autres enfants, moi d'abord, par ordre d'apparition, puis ma sœur, on nous donna une éducation qui me sembla toujours appropriée au manque d'espace et de moyens ; on parlait à voix basse, on se tenait bien à table, essayant de ne pas salir le peu de vêtements décents que nous avions. On se déplaçait avec discipline dans le petit logement. On prit moins garde à ces usages dans la nouvelle maison, mais ils restèrent toujours gravés dans mon cœur, signes d'une mesure à jamais perdue entre moi et la portion du monde qui m'était impartie.

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Une histoire, qui me poursuit du plus profond de ma mémoire, parle d'un ange qui frappe la bouche des enfants à l'heure de leur naissance. Il avait dû me donner un coup un peu plus fort, voilà pourquoi je bégayais : c'était la version de la légendre qu'on me racontait. Dans mes nuits d'enfant un ange venait souvent frapper à ma bouche, mais moi je ne parvenais pas à l'ouvrir pour lui souhaiter la bienv…

Dvora

Je pense aux jours du Sud pleins de malheurs, gâtés par la mort qui nous détache par mottes, qui en glisse des vivants par milliers dans son sac, aussitôt attrapés. L'amour alors est un échange de fortes étreintes, un besoin de nœud. Et au bout de chaque étreinte, au bout de cette paix donnée, il reste le non-dit d'un adieu endurci.

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Nous passons sur des terrasses de pierre, au milieu de restes de tranchées où de jeunes hommes d'un siècle encore enfant rêvent de vieillir avec lui, comme moi à présent je rêve de vieillir avec Dvora. La guerre, c'est quand les jeunes rêvent de devenir grands-pères.

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Je quitte la maison de notre intimité, j'entre dans la guerre vagabonde où chaque logement est un faux domicile. De la maison des noces j'emporte une seule chose de Dvora, ses chaussures de gymnastique aux lacets encore noués parce qu'elle les retire en prenant appui sur ses talons. Il est de mon devoir d'en défaire les nœuds et de les tenir prêtes.
Je les …

Brissac

Photo David Ilif

Brissac, peu d'années avant sa retraite, fit un étrange tour aux dames. C'était un homme droit qui ne pouvait souffrir le faux. Il voyait avec impatience toutes les tribunes bordées de dames l'hiver au salut les jeudis et les dimanches où le roi ne manquait guère d'assister, et presque aucune ne s'y trouvait quand on savait de bonne heure qu'il n'y viendrait pas; et sous prétexte de lire dans leurs heures, elles avaient toutes de petites bougies devant elles pour les faire connaître et remarquer. Un soir que le roi devait aller au salut, et qu'on faisait à la chapelle la prière de tous les soirs qui était suivie du salut, quand il y en avait, tous les gardes postés et toutes les dames placées, arrive le major vers la fin de la prière, qui, paraissant à la tribune vide du roi, lève son bâton et crie tout haut: « Gardes du roi, retirez-vous, rentrez dans vos salles; le roi ne viendra pas. » Aussitôt les gardes obéissent, murmures tout bas …

Selim

Je prie, dit-il, pour tout ce que je porte à la bouche. Je prie pour lier le jour à son support, comme je le fais avec le roseau près du pied de tomates. Je bénis ce café de l'amitié.
Peut-être est-il plus facile pour un homme venu d'Afrique de lier terre et ciel par une ficelle.
Il tient la tasse blanche dans sa paume grise de pierre.
Nous buvons assis côte à côte sur le banc. Je lui dis que son italien est bon. Il répond qu'il aime la langue plus que tout le reste.
Dure vie ici ? demandé-je. Non, bonne, sans satisfaction du côté des hommes, mais bonne. On sort, on a envie d'échanger deux mots, dit-il, et rien, ici les hommes ne répondent pas. Sans satisfaction, répète-t-il, mais c'est une bonne vie.

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Selim vient au jardin pour le mimosa et pour parler un peu de son pays où l'on va pieds nus et c'est pour ça qu'on parle volontiers.
Quand on met des souliers on ne parle pas, c'est ce qu'il pense de nous. Sans la plante des pieds nus sur le sol…

"Je vous en réponds, car il ne croit pas en Dieu"

Parmi ceux qui devaient être de la suite du voyage, M. le duc d'Orléans nomma Fontpertuis. À ce nom, voilà le Roi qui prend un air austère : "Comment, mon neveu, lui dit le Roi, Fontpertuis, le fils de cette janséniste, de cette folle qui a couru M. Arnauld partout ! Je ne veux point de cet homme-là avec vous. – Ma foi, Sire, lui répondit le duc d'Orléans, je ne sais pas ce qu'a fait la mère ; mais, pour le fils, il n'a garde d'être janséniste et je vous en réponds, car il ne croit pas en Dieu. – Est-il possible, mon neveu ? répliqua le Roi en se radoucissant. – Rien de plus certain, Sire, reprit M. d'Orléans, je puis vous en assurer. – Puisque cela est, dit le Roi, il n'y a point de mal : vous pouvez le mener." Cette scène, car on ne peut lui donner d'autre nom, se passa le matin, et, l'après-dînée même, M. le duc d'Orléans me la rendit, pâmant de rire, mot pour mot, telle que je l'écris.

Saint-Simons, Mémoires, III, 1708.

Les livres neufs sont impertinents

Les livres neufs sont impertinents, les feuilles ne se laissent pas tourner sagement, elles résistent et il faut appuyer pour qu'elles restent à plat. Les livres d'occasion ont le dos détendu, les pages, une fois lues, passent sans se soulever.

*

En Calabre, il y a le passé, les oliviers plantés par les grands-parents, la maison en pierre taillée au ciseau, maçonnée de façon brute, sans enduit. Le soir, il y a quelque chose dans les assiettes, mais pas d'avenir.

Erri de Luca, Trois Chevaux.




La vie chantée des saints

Macrino d'Alba

Qu'est-ce que la vie des saints, sinon autre chose que l'Évangile mis en œuvre ? Il n'y a pas plus de différence entre l'Évangile écrit et la vie des saints qu'entre une musique notée et une musique chantée.
Saint François de Sales.

Hebdomada II per annum

Ces mots, du commentaire du yik : "Ce qui s'annonce, pour peu qu'on y prenne garde, ne peut manquer d'arriver".

Revu le second épisode de Twin Peaks, hier, Du coup, j'en ai rêvé, un peu. C'était dans un monde chaotique, un lycée, des tempêtes à venir, de la pluie, un monde désordonné et inquiétant avec sa logique, mais qui, curieusement, me réconfortait, je m'y sentais bien dedans, voire élue. Je sortais sur une place ou un campus, il y avait une pluie diluvienne. Mais j'avançais, marchais dessous, et me rendais compte que la pluie était tiède, agréable, bienfaisante.

*

En ce moment, je perds mes livres. Je ne sais plus où j'ai mis La Vie de Rancé, reçu depuis avant Noël : au moment de lire, introuvable. J'avais presque achevé de relire Le Côté de Guermantes II. Je ne sais plus où il est, depuis 2 jours. J'espère que je ne les ai pas oubliés dans le train.

Du coup, ce matin, repris L'Année zen de Brunel, qui ne m'avait pas transp…

Jésus, le dieu qui riait

Jacopo Bassano, v. 1546, Rome, Galerie Borghese

Actuellement, trois choses séparent le Jésus chrétien du reste de l'humanité : le rire, le péché, la copulation. Peut-être qu'il suffit d'ôter ces trois points à un homme pour avoir un dieu – ou un semi-légume. Mais les deux derniers points ont émoustillé pas mal les imaginations et on a déjà récrit des histoires avec tentations et même épousailles, pour rendre ce Jésus-là plus convenable à notre époque. Manquait le rire. Didier Decoin s'y attelle. L'idée était bonne, il y a des phrases drôles et attendrissantes, mais pas tant que ça, vu l'intention de départ, disons quelques sourires, comme des perles rares (collectées et mises à la fin). La plupart du temps, ça reste dans la soupe facile, et sucrée, une bouillie Blédine, "le côté nursery du christianisme", comme dit Matzneff. Decoin enlève toute rugosité, toute rudesse salvatrice, revigorante et piquante comme la sève et l'odeur des sapins d'hiv…

Les fleurs

Selon certains écrits, la pivoine doit être baignée par une belle jeune fille en costume de cour, et le prunier d'hiver arrosé par un moine pâle et fluet.


Le sens de l'art

Un éminent critique Song fit un jour une confession charmante : "Dans ma jeunesse, dit-il, je chantais les louanges du maître dont j'appréciais les tableaux, mais au fur et à mesure que mon jugement mûrissait, je commençai à chanter mes propres louanges – puisque j'aimais ce que les maîtres avaient choisi de me faire aimer."

(…)

Les maîtres sont immortels, car leurs amours et leurs peurs vivent en nous à tout jamais.


La coupe de l'humanité

Selon l'une de nos expressions usuelles, une personne "manque de thé" lorsqu'elle se montre insensible aux épisodes tragi-comiques qui ponctuent l'existence. Mais notre langue stigmatise également l'esthète sauvage qui, indifférent à la tragédie du monde, s'abandonne sans retenue au flot de ses émotions ; de celui-là, elle dit qu'il a trop de thé.

[…]

Au grand commencement du Non-Commencement, selon le dire des taoïstes, l'Esprit et la Matière se livrèrent un combat morte. À la fin, l'Empereur jaune, le Soleil du Firmament, l'emporta sur Tchou Jong, le démon des ténèbres et de la terre. La tête du Titan agonisant vint frapper la voûte céleste et réduisit en mille éclats le dôme de jade azuré. Les étoiles furent chassées de leurs nids, la lune erra sans but dans les abysses sauvages de la nuit. Désespéré, l'Empereur Jaune chercha partout un être capable des restaurer les cieux. Et sa quête ne fut pas vaine. De la mer Orientale émergea …

Le docteur Dieulafoy

Daumier Le docteur Dieulafoy a pu en effet être un grand médecin, un professeur merveilleux; à ces rôles divers où il excella, il en joignait un autre dans lequel il fut pendant quarante ans sans rival, un rôle aussi original que le raisonneur, le scaramouche ou le père noble, et qui était de venir constater l’agonie ou la mort. Son nom déjà présageait la dignité avec laquelle il tiendrait l’emploi, et quand la servante disait: M. Dieulafoy, on se croyait chez Molière.
Marcel Proust, Le Côté de Guermantes.

Maladie de ma grand'mère

Nous disons bien que l’heure de la mort est incertaine, mais quand nous disons cela, nous nous représentons cette heure comme située dans un espace vague et lointain, nous ne pensons pas qu’elle ait un rapport quelconque avec la journée déjà commencée et puisse signifier que la mort—ou sa première prise de possession partielle de nous, après laquelle elle ne nous lâchera plus—pourra se produire dans cet après-midi même, si peu incertain, cet après-midi où l’emploi de toutes les heures est réglé d’avance. On tient à sa promenade pour avoir dans un mois le total de bon air nécessaire, on a hésité sur le choix d’un manteau à emporter, du cocher à appeler, on est en fiacre, la journée est tout entière devant vous, courte, parce qu’on veut être rentré à temps pour recevoir une amie; on voudrait qu’il fît aussi beau le lendemain; et on ne se doute pas que la mort, qui cheminait en vous dans un autre plan, au milieu d’une impénétrable obscurité, a choisi précisément ce jour-là pour entrer en…

Hebdomada I per annum

Hier, écoute en différé des Racines du Ciel, avec Bernard Montaud, le disciple de Gitta Mallasz. Je suis vraiment conditionnée : dès qu'au milieu d'une phrase, j'entends le mot Ange, je lève spontanément la tête en haut à gauche de moi avec un grand sourire tendre et confiant de murîd débile heureuse. Cela dit, cette émission, l'Ange me l'a envoyée pour moi. C'était sur l'école du Petit. L'enseignement de Mallasz : s'ouvrir, sourire au plus petit médiocre, au plus petit quotidien, sourire à sa biscotte brisée, aux rendez-vous en retard...

La belle mort et le cadavre outragé

v.180-200, musée du Louvre

La vraie raison de l'exploit héroïque est ailleurs ; elle ne relève pas de calculs utilitaires ni du besoin de prestige social ; elle est d'ordre, pourrait-on dire, métaphysique ; elle tient à la condition humaine que les dieux n'ont pas faite seulement mortelle, mais soumise, comme toute créature ici-bas, après la floraison et l'épanouissement de la jeunesse, au déclin des forces et à la décrépitude de l'âge. L'exploit héroïque s'enracine dans la volonté d'échapper au vieillissement et à la mort, quelques "inévitables" qu'ils soient, de les dépasser tous les deux. On dépasse la mort en l'accueillant au lieu de la subir, en en faisant le constant enjeu d'une vie qui prend ainsi valeur exemplaire et que les hommes célébreront comme un modèle de "gloire impérissable". Ce que le héros perd en honneurs rendus à sa personne vivante, quand il renonce à la longue vie pour choisir la prompte mort, il le…

Le corps divin

600-590 a.C. Musée archéologique du Céramique, photo : Marsyas Pour les Grecs archaïques, le malheur des hommes ne vient donc pas de ce que l'âme, divine et immortelle, se trouve chez eux emprisonnée dans l'enveloppe d'un corps, matériel et périssable, mais de ce que leur corps n'en est pas pleinement un, qu'il ne possède pas, de façon entière et définitive, cet ensemble de pouvoirs, de qualités, de vertus actives qui confèrent à l'existence d'un être singulier la consistance, le rayonnement, la pérennité d'une vie à l'état pur, totalement vivantem parce que exempte de tout germe de corruption, isolée de tout ce qui pourrait, du dedans ou du dehors, l'obscurcir, la flétrir, l'anéantir.

(…)

La grâce, la kháris qui fait briller le corps d'un éclat joyeux et qui est comme l'émanation même de la vie, le charme qui incessamment s'en dégage – la kháris, donc, en tout premier, mais avec elle la taille, la carrure, la prestance, la véloc…

Éloge de la folie : la folie du Christ ou la sainte folie

Giotto, 1304-1306, Chapelle Scrovegni, Padoue

Le Christ, dans les psaumes sacrés, dit à son Père : « Vous connaissez ma folie. »

(…)

Sa compagnie de prédilection est celle des petits enfants, des femmes et des pêcheurs. Même parmi les bêtes, il préfère celles qui s’éloignent le plus de la prudence du renard. Aussi choisit-il l’âne pour monture, quand il aurait pu, s’il avait voulu, cheminer sur le dos d’un lion ! Le Saint-Esprit est descendu sous la forme d’une colombe, non d’un aigle ou d’un milan. L’Écriture sainte fait mention fréquente de cerfs, de faons, d’agneaux. Et notez que le Christ appelle ses brebis ceux des siens qu’il destine à l’immortelle vie. Or, aucun animal n’est plus sot ; Aristote assure que le proverbe « tête de brebis », tiré de la stupidité de cette bête, s’applique comme une injure à tous les gens ineptes et bornés. Tel est le troupeau dont le Christ se déclare le pasteur. Il lui plaît de se faire appeler agneau lui-même, C’est ainsi que le désigne saint Jean: « …

Éloge de la folie : les Théologiens (encore)

Caravage, 1606, Galerie Borghese

Mais pourquoi me fatiguer sur ce seul texte ? Chacun sait bien que le droit des théologiens leur livre le ciel, c’est-à- dire l’interprétation des Saintes Écritures ; elles sont comme une peau qu’ils étirent à leur gré. On y voit des contradictions avec saint Paul, qui en réalité n’existent pas. S’il faut en croire saint Jérôme, l’homme aux cinq langues, saint Paul avait vu, par hasard, à Athènes, l’inscription d’un autel qu’il modifia à l’avantage de la foi chrétienne. Omettant les mots qui pouvaient gêner sa cause, il n’en garda que les deux derniers : « Au Dieu inconnu » ; encore les changeait-il un peu, car l’inscription complète portait : « Aux Dieux de l’Asie, de l’Europe et de l’Afrique, aux Dieux inconnus et étrangers. » A cet exemple, je crois, la famille théologienne détache d’un contexte, ici et là, quelques petits mots dont elle altère le sens pour l’accommoder à ses raisonnements. Peu lui importe qu’il n’y ait aucun rapport avec ce qui préc…

Éloge de la folie : les Papes

Rafael, 1511-1512, National Galery, Londres


Si les Souverains Pontifes, qui sont à la place du Christ, s’efforçaient de l’imiter dans sa pauvreté, ses travaux, sa sagesse, sa croix et son mépris de la vie, s’ils méditaient sur le nom de Pape, qui signifie Père, et sur le titre de Très-Saint qu’on leur donne, ne seraient-ils pas les plus malheureux des hommes ? Celui qui emploie toutes ses ressources à acheter cette dignité ne doit-il pas la défendre ensuite par le fer, le poison et la violence ? Que d’avantages à perdre, si la sagesse, un jour, entrait en eux ! et pas même la sagesse, mais un seul grain de ce sel dont le Christ a parlé. Tant de richesses, d’honneurs, de trophées, d’offices, dispenses, impôts, indulgences, tant de chevaux, de mules, de gardes, et tant de plaisirs, vous voyez quel trafic, quelle moisson, quel océan de biens j’ai fait tenir en peu de mots ! Il faudrait mettre à la place les veilles, les jeûnes, les larmes, les oraisons, les sermons, l’étude et la pénitenc…

Éloge de la folie : les Moines

Hieronymus Bosch, 1490-1500, Musée du Louvre
Aussitôt après le bonheur des théologiens, vient celui des gens vulgairement appelés Religieux ou Moines, par une double désignation fausse, car la plupart sont fort loin de la religion et personne ne circule davantage en tous lieux que ces prétendus solitaires. Ils seraient, à mon sens, les plus malheureux des hommes, si je ne les secourais de mille manières. Leur espèce est universellement exécrée, au point que leur rencontre fortuite passe pour porter malheur, et pourtant ils ont d’eux-mêmes une opinion magnifique. Ils estiment que la plus haute piété est de ne rien savoir, pas même lire. Quand ils braient comme des ânes dans les églises, en chantant leurs psaumes qu’ils numérotent sans les comprendre, ils croient réjouir les oreilles des personnes célestes. De leur crasse et de leur mendicité beaucoup se font gloire ; ils beuglent aux portes pour avoir du pain ; ils encombrent partout les auberges, les voitures, les bateaux, au grand dom…

Éloge de la folie : les Théologiens

Holbein le Jeune, 1523, Musée du Louvre


LIII. - Il vaudrait mieux, sans doute, passer sous silence les Théologiens, éviter de remuer cette Camarine, de toucher à cette herbe infecte. Race étonnamment sourcilleuse et irritable, ils prendraient contre moi mille conclusions en bloc et, si je refusais de me rétracter, me dénonceraient sans délai comme hérétique. C'est la foudre dont ils terrifient instantanément qui leur déplaît. Je n'ai rencontré personne qui soit moins reconnaissant qu'eux de mes bienfaits, quoique je les en accable. L'amour-propre, par exemple, les juche au troisième ciel. Du haut de ce séjour enchanté, ils regardent le reste des mortels, troupeau rampant sur la terre, et le prennent en pitié. Je les entoure d'une armée de définitions magistrales, conclusions, corollaires, propositions explicites et implicites: ils sont munis de tant de faux-fuyants qu'ils sauraient échapper au filet de Vulcain par les distinctions dont ils disposent et qui tranc…