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Articles

Affichage des articles du février, 2010

À l'homme il faut d'abord l'amour, puis il est un derviche

Écoutez, ô mes amis, l'amour est un soleil
Le cœur sans amour est une pierre
Au cœur de pierre que pousse-t-il ? de sa langue sourd le poison Il a beau dire des douceurs, ses mots font la guerre
Le cœur d'amour, lui, brûle, fond et devient cire Quant aux noirs cœurs de pierre, ils sont pierre âpre et dure
Au service de ce seigneur, dans le registre saint L'étoile des amoureux est toujours un messager
Traverse, Younous, les soucis, la forêt s'il le faut À l'homme il faut d'abord l'amour, puis il est un derviche



Qui, plus que le poète d'Islam aura chanté le vin ?

… il est décisif qu'au cœur de cette unité humaine, sur un espace plus étroit qu'elle-même, joue une puissante unité physique, un climat unificateur des paysages et des genres de vie. L'Atlantique l'explique par contraste : il est, lui aussi, une rencontre et un alliage. Mais il manque au complexe de l'Océan ce cœur monochrome, ce monde de lumière identique qui brille au centre de la Méditerranée. L'Océan, d'un pôle à l'autre, offre les couleurs de tous les climats de la terre. * En octobre 1869, Fromentin, s'éloignant en bateau de Messine, note justement : "ciel couvert, vent froid, un grain, quelques gouttes de pluie sur la tente. C'est triste, on dirait la Baltique." En février 1848, déjà, il avait fui vers le Sahara devant la grisaille obsédante de l'hiver méditerranéen : "il n'y avait pas eu d'intervalle, cette année, entre les pluies e novembre et les grandes pluies d'hiver, lesquelles duraient depuis trois m…

Hebdomada I Quadragesimæ

Même pas l'impression de maigrir avec ce Carême, scandale. Il est vrai que soupe + féculents, dans un premier temps, ça doit gonfler. Je prends plus de sucre que d'habitude aussi, avec ce miel. Enfin...
Ce matin, enfin non, tout à l'heure, donc à 11h 20, je voulais allumer une veilleuse pour Mademoiselle-Frog-Sait-Qui. À la cathédrale, une pancarte m'indique que les cierges dorénavant sont vendus à l'accueil. Avec les cartes postales et les souvenirs ? Crétins. Un cierge, c'est dans le silence, l'anonymat furtif que ça se prend, imbéciles, pas sous le nez de la dame-pipi des cathédrales.
Enfin, maugréant et retournant au Christ, ce murshid des murshids, son regard sur moi, ferme, calme, tranquille. Je vois que tout va bien, que tout est prévu, que j'ai assis en moi ce calme intérieur que je dois cultiver. Sans m'occuper des grenouilles de bénitier. Toujours ce sentiment que tout est prévu. Moi je dis oui/non, oui/non.J'ai une vie assez binaire, en…

L'Islam, cette chance historique...

Idrisî, Kitab Rujar, copiste Alî ibn Hasan al-Hûfî al-Qâsimî, Le Caire 1456, Bodleian Library in Oxford. (Mss. Pococke 375 fol. 3v-4)
Une analyse bien française, c'est-à-dire qui laisse souvent de côté, classiquement, l'immense Islam irano-indien, plus celui d'Asie centrale et l'Asie du Sud-Est, pour se fixer plus sur les mondes maghrébins et africains : le lieu commun de l'Islam du Désert... Mais j'aime beaucoup, cependant, ces termes de "chance historique" pour le "Vieux Monde" accolés à l'Islam, en ces temps d'effrayante islamophobie... Et aussi cette clairvoyance – ou cette honnêteté – d'admettre que c'est l'Islam qui a été véritablement l'héritier brillant de la civilisation gréco-romaine, et non l'Europe.
l'Islam, c'est la totalité de ce que le désert implique de réalités humaines, concordantes et discordantes aussi, cette famille de problèmes géographiques que nous avons signalés. Énumérons encore :…

Celui qui n'est pas tenté...

Hiéronymus Bosch, musée du Prado
Celui qui n'est pas tenté, que sait-il ?

Saint François de Sales.

Le Voleur

Le désert avait été pour lui une mère et un père, un maître, un amant et un guide.
Sans qu'il sut lire, le désert avait fait de lui un érudit. Il avait découvert des traités entiers cachés dans les tempêtes de sable ; il avait lu un millier de poèmes inscrits en travers de l'horizon. Quand il avait l'âme pure, au lever du soleil, il comprenait le langage des sables. À vingt ans, il connaissait les sentiers secrets longeant les failles des falaises et pouvait déchiffrer les énigmes des dunes mouvantes. Il analysait chaque nuage de poussière en fonction de son heure, lisait les messages de la lune en toutes ses saisons et reconnaissait la voix de toutes les étoiles. Le vent était sa religion et la planète Vénus son amour, et il avait trouvé des traces de leur volonté dans les rochers et les vallées désertes.
*
En fait, il était moins redevable aux pèlerins de sa subsistance que d'une certaine capacité, acquise à leur contact, de distinguer la piété sociale d'une foi…

Bushido

Je n'ai pas d'ennemi, je fais de l'imprudence mon ennemi.

Je n'ai pas d'armure, je fais de la volonté et de la droiture mon armure.

Je n'ai pas de château, je fais de l'esprit immuable mon château.

Je n'ai pas de sabre, je fais du silence de l'esprit mon sabre.

Je n'ai pas de parents, je fais du ciel et de la terre mes parents.

Je n'ai ni vie ni mort, je fais de l'éternel ma vie et ma mort.


Hebdomada VI per annum

Hier, première journée de jeûne, et premier soir. Comme toujours dans ces cas-là, ce mystérieux grand bien-être, ce bonheur intérieur, comme si je laissais enfin entrer quelqu'un. Je suis calme et gaie. Les temps soi-disant pénitentiels m'enchantent et Noël m'abat.
Aujourd'hui, matin de pré-printemps, dans l'air plus doux et dans le premier chant des merles.
*
Cette nuit, encore une insomnie. Le jeûne me fait ça. Je m'éveille au milieu de la nuit, comme d'hab', mais l'estomac plus allégé que d'habitude je ne peux me rendormir avant l'aube. Je commence à ressentir un léger coup de pompe aussi, légère hypoglycémie des débuts de jeûne, Enfin là, j'ai surtout sommeil.
Au second jour, mal de tête, pas très fort mais constant, faim et fatigue, un peu calmée par de l'eau en abondance et du miel dans le thé. Ça fait toujours ça au début.
*
Plus la population augmente en taille et en poids et plus la largeur des sièges de train rétrécit, comme cell…

"il eut des adversaires plus ignorants, par conséquent plus sûrs d'eux-mêmes"

Rancé ne rencontra pas toujours des Mabillon, il eut des adversaires plus ignorants, par conséquent plus sûrs d'eux-mêmes.

Une demoiselle Rose était venue à la Trappe. Thiers avait été charger d'examiner cette demoiselle ; il lui demanda "si elle était mariée", elle répondit "qu'elle ne s'en souvenait pas."




Jacques II était un pauvre souverain ; mais Rancé prenait son point de vue du ciel : qu'un homme soit rédimé au prix des plus grands malheurs, son rachat vaut mieux que tous ces malheurs ; qu'une révolution renverse un État ou en change la face, vous croyez qu'il s'agit des destinées du monde ? Pas du tout : c'est un particulier, et peut-être le particulier le plus obscur, que Dieu a voulu sauver : tel est le prix d'une âme chrétienne. Si des États sont bouleversés, c'est, dit l'apôtre, afin que des élus éprouvés parviennent à la gloire. Tout est pour les prédestinés, tout est subordonné à leur consommation ; et quan…

"il semblait jouer à la pénitence pour l'apprendre avant de la pratiquer"

Wikicommons

Chambord n'a qu'un escalier double afin de descendre et de monter sans se voir : tout y est fait pour les mystères de la guerre et de l'amour.
Trois solitudes demeurèrent en présence : la Chartreuse, la Trappe et Port-Royal.
Vie de Rancé, Chateaubriand, Livre II.

Vie de Rancé : Livre premier

Dom Gervais raconte que la chasse était un de ses amusements favoris : "On l'a vu plus d'une fois, dit-il, après avoir chassé trois ou quatre heures le matin, venir le même jour en poste de douze ou quinze lieues, soutenir une thèse en Sorbonne ou prêcher à Paris avec autant de tranquillité que s'il fût sorti de son cabinet. " Champvallon l'ayant rencontré dans les rues, lui dit : "Où vas-tu, l'abbé ? que fais-tu aujourd'hui ? – Ce matin, répondit-il, prêcher comme un ange, et ce soir chasser comme un diable."

Le cardinal de Retz, qui lâchait indifféremment des apophtegmes de morale et des maximes de mauvais lieux, écrivait ses Mémoires lorsqu'on croyait qu'il pleurait ses péchés.Vie de Rancé, Chateaubriand.

Sarabande grave

Rancé, c'est aussi lancer à la face du siècle réputé incroyant un idéal d'ascétisme qui donne au catholicisme le prestige de l'incorruptibilité, de la pureté, d'une forme de sublime provocateur. Il y a de cette attitude dans le texte de Chateaubriand, qui relève, tels les gueux de la révolte, le flambeau d'une pratique chrétienne traditionnelle que les temps faisaient volontiers passer pour ridicule : désinvolture superbe à montrer très simplement que l'on va se confesser très régulièrement, à affirmer qu'il y a de la grandeur à réciter son chapelet, comme le prince de Lampedusa, comme si vous et moi ne faisions pas autre chose.


Vie de Rancé (Playlist) C'est avec Couperin qu'il faut marier la Vie de Rancé. Cette "grande aphonie", qui atténue l'écho de la tourbillonnante fronde en Barricades mystérieuses, est tout à fait analogue à la délicatesse de toucher qu'exige Couperin, même dans l'énergie la plus mâle, même dans la fantaisi…

Ce qui est est

photo J.F. Gaffard

Ce qui est est. Toute réalité manifeste l'absolu. Je méditais ces choses tandis que je marchais cet après-midi sur la colline de mon village, sous un soleil froid et insolent. À ma gauche, loin dans la plaine, le clocher de l'église, à ma droite, l'élégant château de Laurière et les bosquets de noisetiers, et la prairie éclairée par les fleurs d'or des ajoncs. Ce qui est est. Toute chose témoigne de la vérité essentielle, et le zen y perçoit en filigrane l'éternel Atma.

Henri Brunel, L'année zen.

Victoria

Décidément, je dois vraiment aimer Knut Hamsun. Car il y a, dans ce roman, toutes les ficelles et les ingrédients de l'intrigue amoureuse romantique comme on en a écrit à la pelle au XIXº siècle et qui, d'habitude, me font bailler d'ennui. Tous les clichés y sont, il faut avouer : amour d'enfance qui perdure à vie, barrière sociale, rivalité d'un pauvre et d'un riche soupirants, fierté mal placée, quiproquo, on se rate d'un cheveux, et au moment où tout est possible, on meurt... Bref, tout y est, en vrac : des bouts de Hauts de Hurlevent, Niels Lyhne, Werther, la Nouvelle Héloïse, même la tuberculose est au rendez-vous !
Et pourtant il n'y a rien de niais chez Hamsun, déjà parce que l'amour, chez lui, est à cent lieues des suavités fadasses de l'amour chaste entre deux ingénus rougissant. Quand ça se passe bien, chez lui, la passion amoureuse, c'est l'enfant de Bohème comme dans le couple de vieux amoureux de Et la vie continue :
Une foli…

Saint Valentin

En 1827, Ryôkan a soixante-neuf ans.
Il rencontre la très belle Teishin, vingt-neuf ans. Elle veut suivre l'enseignement d'un maître zen.
Elle écrit des poèmes, elle admire Ryôkan. Entre eux va naître une affection sincère et pure.
Après leur première entrevue, elle adresse au maître ces quelques lignes :

Je me demande si la joie de vous voir ainsi est un rêve,
dont je ne me réveille pas encore.

Ryôkan lui répond :

Il est aussi un rêve de parler du rêve,
en dormant dans ce monde de rêve.
Confiez-vous à la vague de l'instant.

Ils s'écriront souvent...
Ryôkan demande :

M'avez-vous oublié ?
La voie est-elle cachée ces temps-ci ?

Teishin, qui a dû s'absenter pour soigner une religieuse nommée Minryu, envoie ce message en forme de poème :

Prise dans un ermitage
entouré d'herbes sauvages
où il y avait beaucoup à faire,
je n'ai pu laisser mon corps suivre
mon cœur

Leur amour-amitié persévère jusqu'à la mort de Ryôkan, le 6 janvier 1831. Ils communient d&#…

Hebdomada V per annum

Marchant dans la ville, je vois ces quatre pommes au pied d'un arbre, sur la neige, comme soigneusement déposées. Je ne sais pourquoi, je pense au sema des Alévis de Dersim, le jour de l'Ashura, où à la fin de la cérémonie on remet à tous les participants (dont moi, donc) un sac contenant du pain sec, une pomme, du sucre, je ne sais plus quoi d'autre encore. Ou à ces signes que les Roms laissent sur leur route, ou aux signes de piste. Ou à Khidr, qui a une certaine affection pour les pommes. J'aime les signes des routes, même quand ça ne m'est pas destiné (et puis, comment savoir ?).
*
Le Carême commence mercredi (et demain au Kurdistan). J'ai hâte du jeûne. À la fin de l'hiver, et donc à la fin de l'année, se dégorger, faire le vide pour accueillir le nouveau, se laver de toutes les toxines organiques et morales qu'on a accumulées toute l'année, et ce pour le vrai Printemps, la Résurrection.

Ante

Il y eut des hommes qui affrontèrent les pires intempéries sans équipement, sans défense. J'ai eu pour ami un poète yougoslave, Ante Zemljar, commandant dans la résistance pendant la Seconde Guerre mondiale. Après la victoire, Tito rompit avec Staline et de nombreux communistes yougoslaves furent incarcérés, soupçonnés d'amitié avec la Russie. Parmi ces milliers, Ante passa cinq années dans la pire des colonies pénitentiaires, l'Île nue, Goli Otok, à casser des pierres et à se faire casser les os par les gardiens. Dix pour cent des prisonniers mourut sous les coups, au début de ces années 1950.
Même là-bas, Ante a réussi à écrire des poèmes, sur le papier des sacs de ciment, avec un fusain, puis il les cachait. Il était interdit d'écrire. La poésie lui servit de cuirasse, de fête, de réserve d'énergie. Si elle n'est pas ça, la poésie n'est rien. Elle a été la plus forte machine de résistance du vingtième siècle pour ceux qui n'avaient foi en aucun Dieu…

Tensing

Je n'aime pas éclater de joie sur les sommets. Tu sais qu'il n'y a même pas une seule photo d'Hillary sur l'Everest lors de cette première ascension de 1953 ? Hillary avait un appareil et il a photographié Tenzing sur fond de profil montagneux, mais il n'a pas demandé à Tenzing de le prendre en photo. Ce n'est pas curieux, ça ? Hillary était là-haut au nom de la collectivité, il n'était qu'un représentant de l'espèce humaine. J'ignore s'il a eu la tentation de passer l'objectif à Tenzing. Je sais qu'il ne l'a pas fait et pour moi ce déclic raté est le plus beau de tous, un signe d'humilité qui donne la priorité à l'exploit, non pas à celui qui l'accomplit. Ce grand échalas osseux néo-zélandais d'un mètre quatre-vingt douze ne s'est pas fait prendre en photo au sommet de l'Everest. C'est pour moi une leçon. Erri De Luca, Sur la trace de Nives.

Hebdomada IV per annum

Depuis quelques temps, ce n'est plus l'hiver absolu. Il n'y a plus cette froideur bleu vif et blanche de janvier. Sur les arbres, la terre, presque imperceptible, une ombre verte, ce vert-de-gris que les Persans appellent zangâri , زنگارئ et que Hafez utilise avec tendresse pour décrire la première ombre sur la joue ou le menton de son Aimé presque-pubère : le vert-de-gris, le frais duvet (mais l'emploie plus rarement que Khat, خط, le trait tracé au calame, le "fin duvet") . C'est bien ça, du reste. La nature devient terne comme un oison en croissance. Février-mars, c'est l'âge ingrat du monde, en attendant son vrai printemps.


Gémis, rossignol, si tu penses m'accompagner, nous sommes deux amants en larmes, occupés à nous désoler !
Là-bas, en cette Terre où souffle une brise venue des mèches de l'Ami, y a-t-il lieu de humer les poches de musc de Tartarie ?
Apporte le Vin, que nous en coloriions notre habit d'hypocrisie. Car enivrés à …

Annonce jamais envoyée

Nous venions juste de nous rassembler, un beau tas de quelques milliers autour de la basilique. La manifestation n'était pas autorisée, et après ? Nous ne voulions pas ouvrir une exploitation commerciale, pour avoir besoin de leur licence. * C'étaient de brusques mouvements masculins, pourtant quelques filles restaient et, si elles n'avaient pas la force de lancer des pierres, en échange elles les ramassaient et te les mettaient dans la main. Tu n'as jamais eu dans la main une pierre donnée par une fille ? Ce sont les meilleures, tu y mets dedans une telle force en les lançant que tu te prends pour une catapulte. Erri De Luca, Le Contraire de un, "Annonce jamais envoyée".

Seuls les baisers sont bons comme les joues du poisson.

Elle avait les mains abîmées par une maladie, la seule que j'ai aimée. Je vénérais ces doigts crevassées, rouges, endoloris, elle ne l'a jamais cru. Eût-ce été la lèpre, je l'aurais léchée pour me la coller à la langue, eût-ce été la mort, je l'aurais voulue moi. Moins que ça, l'amour n'est rien. *
Les baisers ne sont pas une avance sur d'autres tendresses, ils en sont le point le plus élevé. De leur sommité, on peut descendre dans les bras, dans les poussées des hanches, mais c'est un effet de traction. Seuls les baisers sont bons comme les joues du poisson. *
Moi, je l'ai eue, cette heure illuminée. Moi, je l'ai eue.
Erri De Luca, Le Contraire de un, "La chemise au mur".

Les hontes sont faites de blé dur et ne sont jamais trop cuites

Il te demande pourquoi tu ne t'es pas échappé. Tu ne le sais pas, mais oui, tu le sais, mais tu ne veux pas dire que tout à coup tu as eu honte de fuir, une honte plus forte que la peur. Si tu pouvais le dire dans ton dialecte "me so' miso scuorno 'e fuì", j'ai eu honte de fuir, ce serait précis, mais en italien ça fait bizarre l'intimité d'une honte, alors tu appuies plus fort le mouchoir sur le trou et tu te tais. Maintenant tu le sais, mais alors non : une quantité de courages naissent de la honte et sont plus tenaces que ceux venus des colères qui sont des élans vite refroidies. En revanche, les hontes sont faites de blé dur et ne sont jamais trop cuites. Erri De Luca, Le Contraire de Un.

Le manque, c'est la présence

Je parle avec Rafaniello, aujourd'hui nous avons le temps, je lui demande si son pays ne lui manque pas. Son pays n'existe plus, il n'y est resté ni vivants ni morts, on les a fait disparaître tous ensemble : "Je ne sens pas le manque, dit-il, mais la présence. Dans mes pensées ou quand je chante, quand je répare un soulier, je sens la présence de mon pays. Il vient souvent me trouver, maintenant qu'il n'a plus une place à lui. Dans le cri du marchand d'eau qui monte avec son charreton à Montedidio pour vendre de l'eau sulfureuse dans des pots de terre cuite, de sa voix aussi me parviennent quelques syllabes de mon pays." Il se tait un moment, ses petits clous dans la bouche et la tête penchée sur une semelle. Il voit que je suis resté à côté et il continue : "Quand tu es pris de nostalgie, ce n'est pas un manque, c'est une présence, c'est une visite, des personnes, des pays arrivent de loin et te tiennent un peu compagnie."…