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Articles

Affichage des articles du mars, 2010

Au tribunal des saints

Les saints du zen le sont par décret populaire. Nul besoin de procès en canonisation.

Henri Brunel, L'année zen.
Il en va de même pour les soufis et, j'imagine les gurus indiens, de quelque voie qu'ils soient. Il n'y a vraiment que les catholiques qui aient eu cette idée singulière, risible au plus haut degré, de soumettre la sainteté, cette étincelle insaisissable d'or mouvante dans une âme, aux mains des juristes. Imagine-t-on, en islam, le cas Hallâdj, Rûmî, Dhu-l-Nûn, Sohrawardî, aux mains des fuqaha ? Toutes les fois que les soufis et 'arif musulmans sont passés en jugement c'était pour hérésie... Pour la sainteté, ils avaient au moins la décence de ne pas s'en mêler.

Hebdomada V Quadragesimæ

Semaine et temps pourris, normal, c'est Newroz. Vivement la fin du Carême, j'ai soif de lectures nouvelles. Sur la fin, 40 jours, c'est long.
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Rêve : Je me réveille et devant le miroir je vois mon visage gonflé, enflé, l'œil droit rapetissé, quasi-aveugle. Une voix "angélique" me dit que ce n'est rien, pas grave, il suffit juste de nettoyer, et avec une compresse j'ouvre la paupière et la nettoie des humeurs, sanies et sang qui fermaient cet œil ; et sa vision et sa taille reviennent.
Le sens en est clair, mais que veut dire spécifiquement l'œil droit ?
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Les ramiers ont encore pondu leurs futurs monstres sur ma fenêtre. Je me demande, en regardant les photos de l'an dernier, ce qu'il peut y avoir de plus durablement moche qu'un pigeonneau.

Sohrawardî : Dieu est la lettre volée

Suhrawardî a transformé l'ontologie de l'Islam en une métaphysique de la lumière. Cause finale de toute réalité, Dieu est intensité infinie de lumière, c'est-à-dire de réalité. Au lieu de comprendre cette infinie puissance dans le registre d'une transcendance où Dieu serait voilé, Suhrawardî explique l'abscondité divine par l'excès de sa manifestation, l'excès de l'illumination que son essence produit, l'excès de sa présence. L'infini est immanent au fini, mais il est voilé par son évidence, il est caché parce qu'il est apparent.
Tout le système de Sohrawardî est fondé sur l'évidence, l'Apparent, le clair, ce qui révèle. Rien n'est plus éloignée de sa philosophie que l'idée d'un certain ésotérisme, d'une certaine gnose – et aussi, parfois, du chiisme – selon laquelle la vérité est voilée, à charge d'être pénétrée, peu à peu, par un groupe d'initiés, après un enseignement progressif, sélectif. Sohrawardî, de ce…

Hebdomada IV Quadragesimæ

Quand je reprendrai mes achats de musique, si je dresse une liste de ce qui me fait envie, comme ça, soudainement, me vient le double concerto pour violon en ré mineur de Bach, joué par Yehudi Menuhin et Georges Enesco en 1932.




*
Réécoutant une émission des Lundi de l'Histoire sur une correspondance amoureuse du XVIIIème siècle, je ressens ce charme, rare de nos jours, d'entretenir une correspondance amoureuse et un brin secrète : avec l'impatience, le besoin presque quotidien de s'écrire, la douceur du secret et de l'intimité, et aussi le bonheur de se lire et de se relire.
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"Car si l'héritage se fait selon la Loi, la fidélité devient vide et la promesse s'abolit. Car la Loi déclenche la colère. Là où il n'y a pas de Loi, il n'y a pas de transgression." (Romains, 4, 14-15).
Grande finesse de Paul, comme souvent. Naturellement les chrétiens n'ont eu de cesse, ensuite, de réinventer une Loi et pis que cela : un Dogme.
L'Évangile de Mathi…

Nasir od-Dîn Tûsî : Père-Temps et Mère-Espace

Comme ce bas-monde est imparfait, étant à l'état d'enfance, et comme il n'y a pas moyen pour un tout petit enfant de se passer de nourrice et de berceau, sa nourrice est le temps et son berceau est l'espace. D'une certaine façon, son père est le temps et sa mère est l'espace. L'espace et le temps sont respectivement doués d'un effet spécifique, d'entre les effets produits par leur Principe : c'est d'envelopper en leu circonférence les êtres en devenir, car il s'agit de l'enveloppement même de Dieu : "Il est de toutes choses enveloppant" (Coran 41 : 54). Le temps exerce cet enveloppement qui est un effet du Principe, qui s'effectue de manière que telle partie du temps soit première et telle autre partie dernière. L'espace l'exerce de telle sorte qu'une partie soit apparente et une autre cachée. Comme chacune des deux parties, par nature et par essence, n'est pas, aucune chose en rien n'est complétud…

Ibn 'Arabî : "avec les noms divins, avec les noms du monde"

Sache donc ta réalité essentielle, sache qui tu es, en quoi consiste ton identité personnelle, quel lien te relie au Réel [divin] par lequel tu es Réel [divin] et par quoi tu es "monde" "différent", "autre" et le sens de ces expressions. C'est en cela que les savants diffèrent en excellence, l'un savant, l'autre plus savant.
Le Réel [divin] est à telle ombre singulière, petite ou grande, plus ou moins claire, comme est la lumière à ce qui la voile au regard, dans le verre coloré qui la colore de sa propre teinte. Dans la réalité même, la lumière est incolore, mais tu la vois colorée. C'est comme un symbole de ce qu'est ta réalité essentielle à l'égard de ton Seigneur. Si tu dis que la lumière est verte, parce que tel est le verre, tu dis vrai, fidèle au témoignage de tes sens. Mais si tu dis qu'elle n'est pas verte, qu'elle ne possède aucune couleur, selon ce que t'accorde le raisonnement déductif, tu dis vrai, ce …

Avicenne : le Mal c'est le non-être

Avicenne prend ici pour modèle du sage accompli certains maîtres du soufisme. Le sage se distingue de deux autres types de fidèles à Dieu, l'ascète et le dévot. Se conformer à la Loi divine par crainte et espérance ne suffit pas à la sagesse, mais en diffère du tout au tout, étant un marchandage qui échange un renoncement aux plaisirs de cette vie contre les plaisirs sensibles du paradis. Or, ces plaisirs, dont Avicenne pense que le Coran les accorde à nos imaginations, sont le lot des hommes moyennement avancés sur la voie de Dieu. Les rechercher, c'est être encore attaché aux plaisirs que recherche l'âme animale, ceux de la concupiscence. Le salut véritable consiste en la proximité divine et suppose d'avoir accédé à la vie contemplative. Le paradis sensible récompense ceux qui, tout en agissant bien, ont été privé de la vie de l'intellect. La religion du commun ne conçoit pas Dieu comme Il est, Être, Bien et Intelligence, mais comme un moyen et l'assimile à…

Dieu, le monde et l'homme en philosophie islamique

Prenons pour exemple Abû 'Alî Ibn Sînâ, celui que nous nommons Avicenne (370h/980-428h/1037). Né en une famille shî'ite iranienne, qui migra de Balkh, en Bactriane, jusqu'à Boukhara, en l'actuel Ouzbékistan, il savait toute chose que l'on pût savoir en son monde, le dâr al-islâm, et en son temps : sciences traditionnelles et droits islamiques, mathématiques, astronomie, médecine, logique, physique, métaphysique, etc. Où commence, où cesse la philosophie en une œuvre qui se veut savoir total et organiquement unifié ? Rien ne fit barrage à sa curiosité philosophique. La leçon de sa vie est précieuse : le philosophe est, en Islam, celui que rien n'arrête dans l'effort de comprendre, ni la lettre du Coran, qu'il interprète, ni les beautés des cieux, qu'il organise, ni les passions des hommes, qu'il entend réformer, ni les silences de la nature, qu'il interroge. Il est celui qui répugne à l'adhésion aveugle et entend instaurer une autorité p…

Amen ! Travaillez, hommes !"

Marrant comme ce sioniste moderne, pour son apologie du travail, emprunte des accents qui évoquent irrésistiblement le monachisme chrétien médiéval. On m'aurait dit que ce texte venait d'un cistercien du XIº, commentant et louant la Regula Sancti Benedicti , je l'aurais cru volontiers. Je me demande d'ailleurs si la sanctification du travail manuel n'est pas, à l'origine, une spécificité du christianisme médiéval "d'Outre-Mer", comme on disait en Orient.

"Et quand tu t'attelleras à ton travail, tu considéreras l'univers comme un atelier où toi-même et la nature œuvrez de concert. D'un seul cœur et d'une même âme. Et ce jour-là, tu découvriras que la nature est belle en soi et encore plus quand elle se présente dans sa toute vitalité – dans le travail. Et quand il t'arrivera de faire une pause pour reposer tes membres et reprendre haleine, tu sentiras, en aspirant une bouffée d'air pur, que tu absorbes quelque chose de…

Le plus joli mot du monde

CLIMÈNE.– Il y a là une obscénité qui n'est pas supportable.
ÉLISE.– Comment dites-vous ce mot-là, Madame ? CLIMÈNE.– Obscénité, Madame. ÉLISE.– Ah ! mon Dieu ! obscénité. Je ne sais ce que ce mot veut dire ; mais je le trouve le plus joli du monde.
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URANIE.– C'est une étrange chose que de vous autres, Messieurs les poètes, que vous condamniez toujours les pièces où tout le monde court, et ne disiez jamais du bien que de celles où personne ne va. Vous montrez pour les unes une haine invincible, et pour les autres une tendresse qui n'est pas concevable.
Molière, Critique de l'École des femmes.

"Ces dragons de vertu, ces honnêtes diablesses"

Pensez-vous qu'à choisir de deux choses prescrites,
Je n'aimasse pas mieux être ce que vous dites, Que de me voire mari de ces femmes de bien, Dont la mauvaise humeur fait un procès sur rien, Ces dragons de vertu, ces honnêtes diablesses, Se retranchant toujours sur leurs sages prouesses. Qui, pour un petit tort qu'elles ne nous font pas, Prennent droit de traiter les gens de haut en bas, Et veulent, sur le pied de nous être fidèles, Que nous soyons tenus à tout endurer d'elles ?
Molière, L'École des femmes, IV, VIII, v. 1292-1301.

Hebdomada III Quadragesimæ

À la fin d'Ézéchiel, on retombe dans une interminable description de bâtisse, avec mesures, coudées, déco, etc. On a eu ça dans l'Exode, et puis dans Rois. Il y a un côté M. Bricorama-Lapeyre, chez l'Éternel.
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Ç va être une mi-carême sans excès puisque mon frère m'a refilé son mal de gorge. La famille est un milieu hautement toxique. Vais quand même m'envoyer un camembert avec un Bordeaux et 4 saucisses. Le fromage et la charcutaille est ce qui m'aura manqué le plus, en bonne Française. Je crois que je vais être dégoûtée du poisson pour un petit moment.
Quant au jeûne de livres-CD, c'est bien la musique qui m'aura le plus manqué, Les livres, ça va, sur mes 1676 il y en a bien dont je ne me souviens presque plus. Et puis la biblio de l'Institut ne fait pas Carême, elle, donc les nouveautés arrivent toujours.
Bilan de la mi-Carême ? Je ne sais pas si ça m'a apporté grand-chose sauf la confirmation, une fois de plus, que je peux me passer de pas mal d…

"ils n'ont pas tués, ils sont tués ; ils ont tué, ils ne sont pas tués"

Selon notre auteur, plus connu sous le nom de Nah'manide, la législation relative aux "témoins malveillants" relève de la providence de Dieu. Si ces témoins malintentionnés, qui souhaitaient la mort d'un innocent ont été confondus par d'autres témoins, la loi réclame leur mise à mort, car c'est grâce à sa probité et son innocence que Dieu a secouru le prévenu par l'intervention salutaire des autres témoins. En effet, s'il méritait de mourir, Dieu ne l'aurait pas soustrait à la justice. En revanche, si le prévenu a été exécuté, l'on peut considérer qu'il est mort en raison de son péché. S'il s'agissait d'un homme juste, Dieu ne l'aurait pas abandonné entre les mains de ses juges. De surcroît, Dieu ne saurait laisser des magistrats intègres verser un sang innocent, car la justice appartient à Dieu qui "siège parmi les magistrats" (Psaume 82, verset 1). En d'autres termes, l'accusé meurt, certes, sur la base …

– Fais-tu bien de t'irriter à cause du ricin ? –...

Ce livre révolutionne simplement notre regard sur le religieux. Il y réintègre le droit au doute, implicitement suggéré par le concept même de foi. Il y fait entrer la révolte contre l'apparente absurdité de l'existence, le droit au bonheur et à la jouissance. On est alors très loin du mépris pour la vie et les désirs, de la défense inconditionnelle de la foi et de la soumission, propres à une approche réductrice du phénomène religieux. Cette acceptation qui semble saper les fondements mêmes du sentiment religieux n'est pas qu'une abstraction. Très concrètement, le judaïsme a été jusqu'à instituer un droit de révolte contre Dieu, dans sa législation sur le deuil. Entre la survenue du décès et de l'enterrement, les personnes en deuil (un père, une mère, un fils, une fille, un frère, une sœur, une épouse, un mari) sont exemptés de l'accomplissement des commandements. Elles cessent de prier, de réciter les bénédictions adressées à Dieu sur la nourriture, elles…

Pensée hébraïque : Un ailleurs si proche et si méconnu

Simetrical

Une philosophie sans Dieu est-elle forcément une philosophie laïque, si cette formule n'est pas à son tour un pléonasme ? N'est-elle pas plutôt une philosophie athée, autrement dit une philosophie toujours habitée par l'objet qu'elle prétend dissoudre ? * Cette méfiance tenace – pour ne pas dire cette aversion cultivée, et même phobie – de Dieu, si elle résulte d'une très forte pression intellectuelle dans les milieux où les philosophes sont souvent des ex-croyants mal baptisés et tout aussi mal débaptisés, cette méfiance donc, en quoi valide-t-elle le moins du monde l'authenticité de la philosophie et la sagacité de la pensée qui prétend en procéder ? * Ce qui, dans l'étude du Talmud, est imputé par ses adversaires à un littéralisme desséchant peut être entendu au contraire comme volonté de ne pas substituer la parole individuelle à celle qui s'est énoncée avant elle et dont l'Écriture atteste la teneur, latente et patente. Par exemple, …

Hebdomada II Quadragesimæ

Ça et là sur le Carême, on finit par trouver immanquablement (de la part de ceux qui ne jeûnent pas) la suggestion que se priver, à la place (et pourquoi pas les deux) d'Internet-TV-portable serait peut-être plus gratifiant, voire méritant. On se priverait vraiment. Je n'ai pas eu jusque-là connaissance de quelqu'un qui se priverait d'acheter livres et musique. Comme quoi, la privation de lecture ne doit pas en être une bien mastoc, contrairement à Internet.
Et aussi cette rengaine : tant se plaignent de ne pas savoir prier. Je me souviens q'il y a peu, on m'a posé la question : "Mais tu pries vraiment ?" "Ben, euh... oui." J'en avais été perplexe plusieurs jours. Tiens oui, au fait, est-ce que je prie vraiment ? Y a un mode d'emploi ? Je m'en inquiétais, tellement ça, du moins, ne m'a jamais posé problème. Je ne savais même pas que c'était difficile. Ça vient aussi vite que lorsque l'on branche le courant et je me dem…

Le Verbe de Seth

Dieu est donc le miroir dans lequel tu te vois toi-même, comme tu es Son miroir dans lequel Il contemple Ses Noms. Or, ceux-ci ne sont rien d'autre que Lui-même, en sorte que la réalité s'inverse et devient ambiguë.

La Sagesse des prophètes, Muhyi-d-dîn Ibn 'Arabî, trad. Titus Burckhardt.

Le Verbe adamique

L'homme est à Dieu (al-haqq) ce qu'est la pupille à l'œil [la pupille s'appelle en arabe "l'homme dans l'œil"], la pupille étant ce par quoi le regard s'effectue ; car par lui [c'est-à-dire par l'homme universel] Dieu contemple Sa création et lui dispense Sa miséricorde. Tel est l'homme à la fois éphémère et éternel, être créé perpétuel et immortel, Verbe discriminant [par sa connaissance distinctive] et unissant [par son essence divine]. Par son existence, le monde fut achevé.
* ainsi l'homme se voit confier la sauvegarde divine du monde, et le monde ne cessera pas d'être sauvegardé aussi longtemps que cet Homme Universel (al-insân al-kâmil) demeurera en lui.La Sagesse des prophètes, Muhyi-d-dîn Ibn 'Arabî, trad. Titus Burckhardt.

La montagne d'en face

As-tu vu sous la neige la montagne d'en face
Plus rare au fil des jours elle fond et s'en va As-tu compris la leçon des eaux qui s'écoulent Prosternées le front au sol et s'en vont ?
Tu es puissant, ô grand seigneur, tout-puissant Où que je pose mon regard, là, tu es présent Au-dessus de nous ciel de tente sous quatre mâts Tu nous enveloppes tous et tu t'en vas.
Vague sur vague ces grands oiseaux qui viennent Couverts d'émail, les grands soleils ne les brûlent point Les arbres qui de tout temps donnent des fruits Eux non plus ne demeurent, ils pourrissent et s'en vont.
Notre mer est profonde, on y perd pied Je dirais mille et un mots, nul ne serait compris La corde ne tient pas attaché l'incroyant La corde en son sein, il marche et s'en va.
Seigneur Hatayî lève le camp Protège-toi de l'œil des derviches Des paroles de renégats douteux Notre cœur irrité se lasse et s'en va.
La Montagne d'en face, poèmes des derviches anatoliens, Hatay, F…

Seuls restent Medjnoun et la montagne

La tribu a levé le camp, le chien hurle
Seuls restent Medjnoun et la montagne