dimanche 28 mars 2010

Au tribunal des saints





Les saints du zen le sont par décret populaire. Nul besoin de procès en canonisation.

Henri Brunel, L'année zen.

Il en va de même pour les soufis et, j'imagine les gurus indiens, de quelque voie qu'ils soient. Il n'y a vraiment que les catholiques qui aient eu cette idée singulière, risible au plus haut degré, de soumettre la sainteté, cette étincelle insaisissable d'or mouvante dans une âme, aux mains des juristes. Imagine-t-on, en islam, le cas Hallâdj, Rûmî, Dhu-l-Nûn, Sohrawardî, aux mains des fuqaha ? Toutes les fois que les soufis et 'arif musulmans sont passés en jugement c'était pour hérésie... Pour la sainteté, ils avaient au moins la décence de ne pas s'en mêler.

samedi 27 mars 2010

Hebdomada V Quadragesimæ

Semaine et temps pourris, normal, c'est Newroz. Vivement la fin du Carême, j'ai soif de lectures nouvelles. Sur la fin, 40 jours, c'est long.

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Rêve : Je me réveille et devant le miroir je vois mon visage gonflé, enflé, l'œil droit rapetissé, quasi-aveugle. Une voix "angélique" me dit que ce n'est rien, pas grave, il suffit juste de nettoyer, et avec une compresse j'ouvre la paupière et la nettoie des humeurs, sanies et sang qui fermaient cet œil ; et sa vision et sa taille reviennent.

Le sens en est clair, mais que veut dire spécifiquement l'œil droit ?

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Les ramiers ont encore pondu leurs futurs monstres sur ma fenêtre. Je me demande, en regardant les photos de l'an dernier, ce qu'il peut y avoir de plus durablement moche qu'un pigeonneau.


dimanche 21 mars 2010

Sohrawardî : Dieu est la lettre volée


Suhrawardî a transformé l'ontologie de l'Islam en une métaphysique de la lumière. Cause finale de toute réalité, Dieu est intensité infinie de lumière, c'est-à-dire de réalité. Au lieu de comprendre cette infinie puissance dans le registre d'une transcendance où Dieu serait voilé, Suhrawardî explique l'abscondité divine par l'excès de sa manifestation, l'excès de l'illumination que son essence produit, l'excès de sa présence. L'infini est immanent au fini, mais il est voilé par son évidence, il est caché parce qu'il est apparent.

Tout le système de Sohrawardî est fondé sur l'évidence, l'Apparent, le clair, ce qui révèle. Rien n'est plus éloignée de sa philosophie que l'idée d'un certain ésotérisme, d'une certaine gnose – et aussi, parfois, du chiisme – selon laquelle la vérité est voilée, à charge d'être pénétrée, peu à peu, par un groupe d'initiés, après un enseignement progressif, sélectif. Sohrawardî, de ce qu'il laisse entendre à plusieurs reprises, reçut toujours ses certitudes de façon soudaine, par rêve ou par vision, de façon claire, illuminative, si éblouissante qu'elle aveugle ceux atteints de "cette ophtalmie spirituelle qu'on appelle la bigoterie", comme les hiboux injurient la huppe prétendant y voir clair le jour. Finalement, pour Shihâb ad-Dîn, "la Lumière des lumières, l'Être Nécessaire", c'est un peu la lettre volée d'Edgar Poe : c'est parce qu'Il est là, sous notre nez, qu'Il crève nos yeux, que nous n'y voyons rien.

C'est en cela que je prends souvent le Sheikh de l'Ishraq pour référence devant tout texte prétendant à être une révélation divine : s'il y a de l'ombre, du codé, de l'obscurité, de l'alambiqué pour tout cacher aux profanes, dès que ça sent la petite cuisine d'officine, comme disait à peu près Corbin, je laisse de côté. Les vraies révélations (le Coran, la Bible, la Bhagavad Gita, les dits du Buddha, et aussi les Dialogues avec l'Ange) sont pleines et riches de sens, mais jamais chiffrées. Elles sont même simplistes d'apparence, faites autant pour l'usage des chameliers, pêcheurs, bouviers et potiers, que des scribes et des princes. Nul besoin de 36 notes de bas de page pour les comprendre : un Ange, ça parle en clair et dans le concret, voire le trivial. Il faut juste, comme Erri de Luca fait de la Bible, en tourner et retourner chaque mot, comme un noyau d'olive en bouche, pour qu'enfin son évidence arrache, d'un seul coup sec, nos voiles, ceux que les maîtres de l'illusion ont mis entre la vérité et nous. Sohrawardî enseigne qu'il faut balayer, devant un texte, toute exégèse antérieure, et "lis le Coran comme s'il n'avait été écrit que pour ton propre cœur" et comme si c'était la première fois et que jamais personne n'avait commenté à ce sujet.

Lui, son essence est lumineuse, mais la luminescence ne s'ajoute pas à son essence. Et puis, l'intensité de sa luminescence est sa perfection, et cette intensité, qui est sa perfection même, est infinie, c'est-à-dire qu'il est faux que l'on puisse concevoir rien de plus complet, de plus parfait, et il est faux qu'il y ait, de quelque manière que ce soit, perfection supérieure à la sienne. L'intensité de sa luminescence nous est cachée par l'intensité même de sa manifestation, dans la mesure où il est vrai de dire qu'il est le principe de la procession infinie des lumières douées de perception, et qu'il domine, par sa luminescence, l'ensemble des lumières, et où c'est l'intensité même de sa luminescence qui voile sa luminescence. Comme le soleil, malgré sa masse corporelle, est caché à nos vues par son apparaître même.

Philosophies d'ailleurs II, Pensées arabes et persanes, Christian Jambet.

samedi 20 mars 2010

Hebdomada IV Quadragesimæ

Quand je reprendrai mes achats de musique, si je dresse une liste de ce qui me fait envie, comme ça, soudainement, me vient le double concerto pour violon en ré mineur de Bach, joué par Yehudi Menuhin et Georges Enesco en 1932.





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Réécoutant une émission des Lundi de l'Histoire sur une correspondance amoureuse du XVIIIème siècle, je ressens ce charme, rare de nos jours, d'entretenir une correspondance amoureuse et un brin secrète : avec l'impatience, le besoin presque quotidien de s'écrire, la douceur du secret et de l'intimité, et aussi le bonheur de se lire et de se relire.

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"Car si l'héritage se fait selon la Loi, la fidélité devient vide et la promesse s'abolit. Car la Loi déclenche la colère. Là où il n'y a pas de Loi, il n'y a pas de transgression." (Romains, 4, 14-15).

Grande finesse de Paul, comme souvent. Naturellement les chrétiens n'ont eu de cesse, ensuite, de réinventer une Loi et pis que cela : un Dogme.

L'Évangile de Mathieu commence par la paradoxale généalogie en ligne paternelle de Jésus (paradoxale si l'on pense qu'il n'est pas né de Joseph). Mais il y a une cohérence qui va de Juda et Thamar qui engendrent Pharès et David et Urie, Salomon, c'est-à-dire à chaque fois des unions peu recommandables, qui frôlent l'adultère ; et pour finir Joseph, qui faillit répudier Marie pour les raisons que l'on sait.

Nasir od-Dîn Tûsî : Père-Temps et Mère-Espace



Comme ce bas-monde est imparfait, étant à l'état d'enfance, et comme il n'y a pas moyen pour un tout petit enfant de se passer de nourrice et de berceau, sa nourrice est le temps et son berceau est l'espace. D'une certaine façon, son père est le temps et sa mère est l'espace. L'espace et le temps sont respectivement doués d'un effet spécifique, d'entre les effets produits par leur Principe : c'est d'envelopper en leu circonférence les êtres en devenir, car il s'agit de l'enveloppement même de Dieu : "Il est de toutes choses enveloppant" (Coran 41 : 54). Le temps exerce cet enveloppement qui est un effet du Principe, qui s'effectue de manière que telle partie du temps soit première et telle autre partie dernière. L'espace l'exerce de telle sorte qu'une partie soit apparente et une autre cachée. Comme chacune des deux parties, par nature et par essence, n'est pas, aucune chose en rien n'est complétude. L'existence de chaque partie du temps implique l'inexistence d'une autre partie. Le passé n'est pas le temps, et le futur non plus. Si le temps a une existence, c'est l'existence du présent, qui est l'infiniment petit temporel, lequel n'a aucune dimension. Les philosophes le nomment "l'instant". Si, pour l'espace, existe un certain enveloppement, il vaut pour la totalité de l'espace et non pour tel ou tel espace particulier. Il convient à la totalité de l'espace que le ciel, la terre et les autres existants aient un contenant.
L'autre monde est indépendant du temps et de l'espace, car il est exempt d'imperfection. Mais les signes qui en sont donnés en ce qui peuple le temps et l'espace sont parfois temporels et parfois sont spatiaux, afin d'être compatibles avec la langue de ce peuple.
Philosophies d'ailleurs II, Pensées arabes et persanes, Christian Jambet.

vendredi 19 mars 2010

Ibn 'Arabî : "avec les noms divins, avec les noms du monde"




Sache donc ta réalité essentielle, sache qui tu es, en quoi consiste ton identité personnelle, quel lien te relie au Réel [divin] par lequel tu es Réel [divin] et par quoi tu es "monde" "différent", "autre" et le sens de ces expressions. C'est en cela que les savants diffèrent en excellence, l'un savant, l'autre plus savant.

Le Réel [divin] est à telle ombre singulière, petite ou grande, plus ou moins claire, comme est la lumière à ce qui la voile au regard, dans le verre coloré qui la colore de sa propre teinte. Dans la réalité même, la lumière est incolore, mais tu la vois colorée. C'est comme un symbole de ce qu'est ta réalité essentielle à l'égard de ton Seigneur. Si tu dis que la lumière est verte, parce que tel est le verre, tu dis vrai, fidèle au témoignage de tes sens. Mais si tu dis qu'elle n'est pas verte, qu'elle ne possède aucune couleur, selon ce que t'accorde le raisonnement déductif, tu dis vrai, ce dont témoigne pour toi l'inspection de l'intellect sain. Il s'agit bien d'une lumière qui s'épanche au prisme d'une ombre, qui est le verre elle-même, et c'est une ombre lumineuse de par sa clarté.

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Puisqu'il en va ainsi que nous l'avons établi, sache que tu es imagination et que tout ce que tu perçois et dont tu dis "ce n'est pas moi" est imagination. L'être tout entier est imagination en imagination. L'être, le Réel c'est Dieu seulement, exclusivement du point de vue de Son essence et de Sa réalité effective, mais non du point de vue de Ses noms. Ses noms, en effet, se disent en deux sens : en un sens, ils désignent ce en quoi chaque nom se sépare d'un autre nom et s'en distingue. Qu'est-ce que "Celui qui pardonne" pour l'"Apparent" ou pour "le Caché" ? Qu'est-ce que "le Premier" pour "le Dernier" ? À présent tu peux savoir en quoi tout nom est identique à tout autre nom, et en quoi il est autre que tout autre nom. Ce en quoi il est identique, c'est le Réel divin, et ce en quoi il est autre que lui, c'est le Réel configuré en imagination, qui est ici l'objet de notre propos.

Gloire à Celui qui n'a de preuve que par soi et qui ne subsiste que par sa propre réalité essentielle ! Il n'y a dans l'être que ce que désigne l'unité absolue. Il n'y a dans l'imagination que ce que désigne la multiplicité. Par conséquent, ce qui repose en la multiplicité est avec le monde, avec les noms divins, avec les noms du monde. Ce qui repose dans l'unité absolue est avec le Réel, dans la mesure où Son essence est indépendante des mondes.

Philosophies d'ailleurs II, Pensées arabes et persanes, Christian Jambet.

jeudi 18 mars 2010

Avicenne : le Mal c'est le non-être


Avicenne prend ici pour modèle du sage accompli certains maîtres du soufisme. Le sage se distingue de deux autres types de fidèles à Dieu, l'ascète et le dévot. Se conformer à la Loi divine par crainte et espérance ne suffit pas à la sagesse, mais en diffère du tout au tout, étant un marchandage qui échange un renoncement aux plaisirs de cette vie contre les plaisirs sensibles du paradis. Or, ces plaisirs, dont Avicenne pense que le Coran les accorde à nos imaginations, sont le lot des hommes moyennement avancés sur la voie de Dieu. Les rechercher, c'est être encore attaché aux plaisirs que recherche l'âme animale, ceux de la concupiscence. Le salut véritable consiste en la proximité divine et suppose d'avoir accédé à la vie contemplative. Le paradis sensible récompense ceux qui, tout en agissant bien, ont été privé de la vie de l'intellect. La religion du commun ne conçoit pas Dieu comme Il est, Être, Bien et Intelligence, mais comme un moyen et l'assimile à ce qui n'est pas lui. L'ascète ne pense pas autrement que comme les hommes du commun, comme l'enfant impubère il ignore la vraie réalité et le vrai plaisir. Le sage les connaît, jusqu'à intérioriser les lumières du monde divin, L'activité théorétique lui offre le plaisir supérieur, analogue à celui que Dieu prend à soi-même. Cette critique discrète d'une certaine religion populaire annonce des thèmes analogues, chez Spinoza.

J'ai toujours aimé l'optimisme inhérent à la philosophie d'Avicenne et de Sohrawardî, à savoir que le Mal c'est le non-être, soit parce qu'il ne porte pas en lui la nécessité d'exister soit qu'il n'est pas conscient de lui-même, révélé à soi. Faire de Sohrawardî un crypto-manichéen est, de ce fait, un contre-sens, même si l'effort des Ishraqiyûn est de lutter contre la ténèbre intérieure. Il s'agit ici de vaincre le non-être et ses effets, un peu comme un trou noir intérieur que l'on doit vaincre au lieu que ce soit lui qui vous avale l'âme par illusion. Mais le Mal n'est pas un principe divin s'opposant au Bien. Il n'est pas, c'est tout. À nous ensuite de dire oui ou non à l'être, pour nous-mêmes, et c'est tout.

L'Être nécessaire est par soi-même bien pur. Au total, le bien, c'est ce que désire toute chose. Or, ce que désire toute chose, c'est l'existence ou la perfection de l'existence. Ne pas être, comme tel, personne ne le désire, mais seulement dans la mesure où l'être s'ensuivra, ou la perfection de l'être. Par conséquent, ce qui, en réalité, est objet de désir, c'est l'existence, et l'existence est bien pur et perfection pure.

Le bien est donc, au total, ce que toute chose désire dans la limite de sa définition, et ce par quoi se parachève son être. Le mal, en revanche, ne possède aucune réalité essentielle. Non ! Ou bien il est inexistence d'une substance, ou bien il est privation de bien-être dans la manière d'être de la substance. L'existence est donc bonté, et la perfection de l'existence est donc la bonté de l'existence. L'existence à laquelle ne se joint aucune privation d'être, aucune inexistence affectant la substance ou aucune privation de rien qui appartienne à la substance, l'existence qui est perpétuellement en acte, c'est elle qui est le bien pur, tandis que ce qui n'est par soi, qu'existence possible n'est pas bien pur. En effet, son essence est telle, par soi, que l'existence par soi ne soit pas pour elle nécessaire. Son essence souffre donc du non-être, et ce qui souffre de non-être d'une certaine façon n'est pas exempt du mal et de la déficience, sous tous les aspects de ce qu'il est. Ainsi le bien pur, c'est seulement l'Être nécessaire par soi.

Philosophies d'ailleurs II, Les pensées arabes et persanes, Christian Jambet.

mercredi 17 mars 2010

Dieu, le monde et l'homme en philosophie islamique


Prenons pour exemple Abû 'Alî Ibn Sînâ, celui que nous nommons Avicenne (370h/980-428h/1037). Né en une famille shî'ite iranienne, qui migra de Balkh, en Bactriane, jusqu'à Boukhara, en l'actuel Ouzbékistan, il savait toute chose que l'on pût savoir en son monde, le dâr al-islâm, et en son temps : sciences traditionnelles et droits islamiques, mathématiques, astronomie, médecine, logique, physique, métaphysique, etc. Où commence, où cesse la philosophie en une œuvre qui se veut savoir total et organiquement unifié ? Rien ne fit barrage à sa curiosité philosophique. La leçon de sa vie est précieuse : le philosophe est, en Islam, celui que rien n'arrête dans l'effort de comprendre, ni la lettre du Coran, qu'il interprète, ni les beautés des cieux, qu'il organise, ni les passions des hommes, qu'il entend réformer, ni les silences de la nature, qu'il interroge. Il est celui qui répugne à l'adhésion aveugle et entend instaurer une autorité plus légitime que celle des juristes ou des théologiens, l'autorité de celui qui sait dévoiler ce qui est caché.
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On comprend que la philosophie des Ishrâqiyyûn ait influencé à long terme le cours de la philosophie islamique. Elle avait cet avantage, de réconcilier la connaissance rationnelle et la fruition (al-dawq) ou saisie intuitive, elle légitimait aussi une image de l'âme intellective encerclée par les puissances corporelles, nées avec le corps, mais indépendantes. La notion philosophique de l'autarcie de l'âme, de sa liberté foncière doit beaucoup à Suhrawardî. Si l'Islam passe trop souvent pour une religion privée du sens de la liberté humaine, cette impression peut être corrigée par le constat que nous venons de faire. La philosophie islamique prit conscience de la prévalence de la liberté de l'âme, dans le libre choix, mais surtout dans le combat pour retrouver sa patrie, pour se libérer et cultiver une autarcie (istighna) qui imite la liberté divine.
Sous l'influence ishrâqî, la philosophie se coula sans difficulté dans le cours du néoplatonisme, déjà emprunté par les Falâsifa. Elle accentua, en des formules platoniciennes, les thèmes du combat intérieur, elle adopta les thèmes stoïciens de la "citadelle" de l'âme, assiégée par les passions, par tout ce qui ne dépend pas de nous, et qui fait l'âme se soucier d'autre chose que de ce qui compte vraiment pour elle : se "diviniser", coïncider le plus possible avec le principe de la Lumière, faire retour au monde qui est le sien. La divinisation de soi passe par un devenir angélique de l'homme, qui, selon une formule de Nasîr al-Dîn al-Tûsî, doit toujours s'efforcer d'être au-dessus de soi-même".

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Le philosophe n'est pas un spécialiste de questions "philosophiques" qui relèveraient de sa seule compétence. Il conçoit fort bien que ceux qui ont la chance d'une expérience directe, d'un mode de connaissance de la "présence" du divin, l'expriment, qu'il s'agisse des poètes, des spirituels du soufisme ou des commentateurs du Coran.
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L'avicennisme, la pensée de Suhrawardî sont des systèmes distincts, mais ils nous offrent le spectacle commun d'un monde divisé en deux sphères d'inégale importance, à la façon des Péripatéticiens : un monde sublunaire et un monde supérieur, culminant en un Dieu, Lumière et Intelligence, cause finale de toutes les causes et donc de tous les mouvements. Ibn 'Arabî refonde l'ontologie de l'Islam. Il le fait à partir du principe suivant : "Il n'y a rien dans l'Être, rien sinon Dieu". Tous les êtres, en leur multiplicité, expriment l'être divin, qui est absolu, en leurs existences déterminées. Dieu est donc, en un sens, immanent à toute chose et, réciproquement, toute chose est une apparition, une manifestation, un miroir de Dieu.
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Il est impossible de dissocier la philosophie islamique de la thématique prévalente de l'amour. Depuis l'Épître sur l'amour, en laquelle Avicenne faisait de l'amour ce qui meut toute substance vers sa perfection, jusqu'à Sadrâ, qui fait de l'amour l'expérience de l'effacement de soi, de l'extinction en soi de Dieu, l'amour philosophique est amour intellectuel de Dieu, mais aussi amour ardent de l'aimé humain, car, pour nos penseurs, influencés par des œuvres comme elles d'Ahmad Ghazâlî, l'amour humain est le modèle de l'amour divin.
Philosophies d'ailleurs II, Pensées arabes et persanes, Christian Jambet.

mardi 16 mars 2010

Amen ! Travaillez, hommes !"





Marrant comme ce sioniste moderne, pour son apologie du travail, emprunte des accents qui évoquent irrésistiblement le monachisme chrétien médiéval. On m'aurait dit que ce texte venait d'un cistercien du XIº, commentant et louant la Regula Sancti Benedicti , je l'aurais cru volontiers. Je me demande d'ailleurs si la sanctification du travail manuel n'est pas, à l'origine, une spécificité du christianisme médiéval "d'Outre-Mer", comme on disait en Orient.

"Et quand tu t'attelleras à ton travail, tu considéreras l'univers comme un atelier où toi-même et la nature œuvrez de concert. D'un seul cœur et d'une même âme. Et ce jour-là, tu découvriras que la nature est belle en soi et encore plus quand elle se présente dans sa toute vitalité – dans le travail. Et quand il t'arrivera de faire une pause pour reposer tes membres et reprendre haleine, tu sentiras, en aspirant une bouffée d'air pur, que tu absorbes quelque chose de plus, quelque chose de secret dont tu ne devines pas le caractère mais qui enrichira tes sensations et tes pensées et qui donne vie et lumière à tes humeurs. Et tu connaîtras bien des instants où tu auras impression de te fondre dans l'infini. Alors tu te tairas. Le chant même, et pas seulement la parole, seront pour toi comme un sacrilège, et même la pensée. Et tu percevras le secret du silence et de sa sainteté. […] Tu découvriras alors, content de toi, que le travail recèle un tel trésor spirituel que tu n'en vois qu'une infime part, qu'un seul aspect, qu'un seul coin et qu'il ne se révèle dans son intégralité qu'à l'ensemble des hommes qui le verraient sous tous les angles possibles. Et la nature […] déclarera : "Amen ! Travaillez, hommes ! Complétez donc ce qui manque pour que moi-même puisse compléter ce qui vous manque."

Aharon David Gordon, Homme et nature, cité et traduit par Amin Bouganim, in A.D. Gordon, Le Pionnier de la Vie, éd, Nadir.

in Philosophies d'ailleurs II. Les Pensées hébraïques.

Le plus joli mot du monde



CLIMÈNE.– Il y a là une obscénité qui n'est pas supportable.
ÉLISE.– Comment dites-vous ce mot-là, Madame ?
CLIMÈNE.– Obscénité, Madame.
ÉLISE.– Ah ! mon Dieu ! obscénité. Je ne sais ce que ce mot veut dire ; mais je le trouve le plus joli du monde.

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URANIE.– C'est une étrange chose que de vous autres, Messieurs les poètes, que vous condamniez toujours les pièces où tout le monde court, et ne disiez jamais du bien que de celles où personne ne va. Vous montrez pour les unes une haine invincible, et pour les autres une tendresse qui n'est pas concevable.

Molière, Critique de l'École des femmes.

"Ces dragons de vertu, ces honnêtes diablesses"



Pensez-vous qu'à choisir de deux choses prescrites,
Je n'aimasse pas mieux être ce que vous dites,
Que de me voire mari de ces femmes de bien,
Dont la mauvaise humeur fait un procès sur rien,
Ces dragons de vertu, ces honnêtes diablesses,
Se retranchant toujours sur leurs sages prouesses.
Qui, pour un petit tort qu'elles ne nous font pas,
Prennent droit de traiter les gens de haut en bas,
Et veulent, sur le pied de nous être fidèles,
Que nous soyons tenus à tout endurer d'elles ?

Molière, L'École des femmes, IV, VIII, v. 1292-1301.

samedi 13 mars 2010

Hebdomada III Quadragesimæ


À la fin d'Ézéchiel, on retombe dans une interminable description de bâtisse, avec mesures, coudées, déco, etc. On a eu ça dans l'Exode, et puis dans Rois. Il y a un côté M. Bricorama-Lapeyre, chez l'Éternel.

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Ç va être une mi-carême sans excès puisque mon frère m'a refilé son mal de gorge. La famille est un milieu hautement toxique. Vais quand même m'envoyer un camembert avec un Bordeaux et 4 saucisses. Le fromage et la charcutaille est ce qui m'aura manqué le plus, en bonne Française. Je crois que je vais être dégoûtée du poisson pour un petit moment.

Quant au jeûne de livres-CD, c'est bien la musique qui m'aura le plus manqué, Les livres, ça va, sur mes 1676 il y en a bien dont je ne me souviens presque plus. Et puis la biblio de l'Institut ne fait pas Carême, elle, donc les nouveautés arrivent toujours.

Bilan de la mi-Carême ? Je ne sais pas si ça m'a apporté grand-chose sauf la confirmation, une fois de plus, que je peux me passer de pas mal de choses en m'en foutant assez. J'ai ce côté effrayant à qui on peut tout enlever et qui s'en aperçoit à peine. Et indifférence n'est pas vertu.

Sur le plan spirituel, je dirais bien que je ne crois pas que ça m'ait changée beaucoup, si je n'avais l'impression de fâcher le Murshid des murshids en disant ça. Ce n'est pas à moi de me noter. Après tout ne lui ai-je pas remis ça dans les mains ? J'ai une grande confiance en lui, presque autant qu'en Mastermind, c'est dire.



vendredi 12 mars 2010

"ils n'ont pas tués, ils sont tués ; ils ont tué, ils ne sont pas tués"


Selon notre auteur, plus connu sous le nom de Nah'manide, la législation relative aux "témoins malveillants" relève de la providence de Dieu. Si ces témoins malintentionnés, qui souhaitaient la mort d'un innocent ont été confondus par d'autres témoins, la loi réclame leur mise à mort, car c'est grâce à sa probité et son innocence que Dieu a secouru le prévenu par l'intervention salutaire des autres témoins. En effet, s'il méritait de mourir, Dieu ne l'aurait pas soustrait à la justice. En revanche, si le prévenu a été exécuté, l'on peut considérer qu'il est mort en raison de son péché. S'il s'agissait d'un homme juste, Dieu ne l'aurait pas abandonné entre les mains de ses juges. De surcroît, Dieu ne saurait laisser des magistrats intègres verser un sang innocent, car la justice appartient à Dieu qui "siège parmi les magistrats" (Psaume 82, verset 1). En d'autres termes, l'accusé meurt, certes, sur la base d'un faux témoignage, mais pour une faute qu'il a réellement commise.
Philosophies d'ailleurs II. Les Pensées hébraïques : Yehuda ha-Nassi, Raphaël Draï.



Comme quoi le "jugement de Dieu" n'est pas une invention spécifique de ces abrutis d'hommes médiévaux d'Outre-Mer.

Et on voit encore combien Borges a pu s'inspirer du Talmud. Ça lui allait bien, ce labyrinthe de l'esprit :


Un esclave vola un billet série pourpre : d'après le tirage, le porteur du numéro devait avoir la langue brûlée. Mais le code fixait cette même peine pour les voleurs de billets. Certains Babyloniens exprimèrent alors que si l'homme méritait le fer rouge, c'était en sa qualité de voleur ; d'autres, magnanimes, affirmèrent que le bourreau ne devait lui appliquer la peine que pour respecter les décisions du hasard.
Fictions, Borges.

jeudi 11 mars 2010

On s'en fout

On a encore oublié un enfant dans un car scolaire.

– Fais-tu bien de t'irriter à cause du ricin ? –...


Ce livre révolutionne simplement notre regard sur le religieux. Il y réintègre le droit au doute, implicitement suggéré par le concept même de foi. Il y fait entrer la révolte contre l'apparente absurdité de l'existence, le droit au bonheur et à la jouissance. On est alors très loin du mépris pour la vie et les désirs, de la défense inconditionnelle de la foi et de la soumission, propres à une approche réductrice du phénomène religieux. Cette acceptation qui semble saper les fondements mêmes du sentiment religieux n'est pas qu'une abstraction. Très concrètement, le judaïsme a été jusqu'à instituer un droit de révolte contre Dieu, dans sa législation sur le deuil. Entre la survenue du décès et de l'enterrement, les personnes en deuil (un père, une mère, un fils, une fille, un frère, une sœur, une épouse, un mari) sont exemptés de l'accomplissement des commandements. Elles cessent de prier, de réciter les bénédictions adressées à Dieu sur la nourriture, elles n'ont pas à accomplir les rites tels que la pose des phylactères, par exemple. Autrement, quel serait le degré d'humanité d'une religion insensible aux souffrances, aux doutes et aux joies de ceux qui y adhèrent ? Peut-être est-ce le message qu'il faut lire derrière la canonisation de l'Ecclésiaste.
Philosophies d'ailleurs II. Les Pensées hébraïques : L'Ecclésiaste, Raphaël Draï.

En fait cette grande colère, ou bouderie, ou indignation que peut avoir l'homme contre Dieu, on la retrouve souvent dans l'Ancien Testament, sans que Dieu ait toujours le dernier mot, ou du moins qu'on assiste immanquablement au repentir et à la soumission de sa créature. Jonas se met en colère car Dieu le fait passer pour un con devant les Ninivites avec ses prédictions qui s'annulent. Certes l'Eternel lui inflige une leçon très pédagogique, avec un ton des plus mesuré, presque moqueur :
Fais-tu bien de t'irriter à cause du ricin ?

Mais si le dialogue se conclut sur les dernières paroles de Dieu, qui lui démontre sans doute son tort, Jonas se tait. Boude-t-il toujours ? On n'en sait rien. En tout cas il ne reconnaît pas explicitement ses torts. Pour toute réponse, son silence : –...

Pour Job, c'est l'inverse mais le plus drôle, et le plus passionnant de toute l'histoire, est que, tout à la fin, quand Dieu survint et tonne, dans le style "sais-tu à qui tu parles, là ?", Job se repent ("met sa main sur sa bouche") mais pour finir ce sont les trois autres, qui n'ont cessé, de leur point de vue, de défendre la "cause de Dieu" qui se font engueuler pour n'avoir pas bien parler de Lui, et c'est à l'intercession de Job qu'ils vont échapper à la punition. Comme dirait le Christ, comprenne qui pourra :

Après que l'Éternel eut adressé ces paroles à Job, il dit à Éliphaz de Théman: Ma colère est enflammée contre toi et contre tes deux amis, parce que vous n'avez pas parlé de moi avec droiture comme l'a fait mon serviteur Job.

Prenez maintenant sept taureaux et sept béliers, allez auprès de mon serviteur Job, et offrez pour vous un holocauste. Job, mon serviteur, priera pour vous, et c'est par égard pour lui seul que je ne vous traiterai pas selon votre folie; car vous n'avez pas parlé de moi avec droiture, comme l'a fait mon serviteur Job.

En tout cas, avec le christianisme, on perd cette familiarité, cette proximité avec Dieu, malgré cette idée de Père aimant (ou peut-être à cause de cela). Et puis le Christ coupe l'herbe sous le pied des râleurs, ayant, paraît-il, choisi de souffrir et d'être supplicié à cause de pour nous. Même si c'est un peu déloyal comme argument, ça casse un peu les récriminations. On ne peut plus, après Jésus, se battre avec Dieu (ou ses envoyés) comme Jacob, l'Éternel ayant finalement décidé d'encaisser les coups sans les rendre et même en en redemandant. Du coup, ceux qui tapent Dieu sont les méchants, ceux à qui personne n'a envie de ressembler : les Romains. De plus, curieusement, dans son humanité, le Christ apparaît beaucoup plus sévère, distant, imposant que le Dieu de l'Ancien Testament, celui avec qui David rit et danse, par exemple. Ça ne va pas s'arranger avec l'islam, hormis les bektachis (mais eux se sont inspirés de tellement de sources religieuses diverses qu'ils ont pu piquer ça aux juifs).

mercredi 10 mars 2010

Pensée hébraïque : Un ailleurs si proche et si méconnu




Une philosophie sans Dieu est-elle forcément une philosophie laïque, si cette formule n'est pas à son tour un pléonasme ? N'est-elle pas plutôt une philosophie athée, autrement dit une philosophie toujours habitée par l'objet qu'elle prétend dissoudre ?
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Cette méfiance tenace – pour ne pas dire cette aversion cultivée, et même phobie – de Dieu, si elle résulte d'une très forte pression intellectuelle dans les milieux où les philosophes sont souvent des ex-croyants mal baptisés et tout aussi mal débaptisés, cette méfiance donc, en quoi valide-t-elle le moins du monde l'authenticité de la philosophie et la sagacité de la pensée qui prétend en procéder ?
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Ce qui, dans l'étude du Talmud, est imputé par ses adversaires à un littéralisme desséchant peut être entendu au contraire comme volonté de ne pas substituer la parole individuelle à celle qui s'est énoncée avant elle et dont l'Écriture atteste la teneur, latente et patente. Par exemple, étudier, en ce sens, le premier chapitre de H'agiga, ou le second de Pessah'im, c'est, simultanément, s'initier directement et concrètement à la théorie des ensembles. L'étude du chapitre de Baha Metsia, sur l'objet perdu et l'objet simplement égaré ou mis de côté, fera longuement réfléchir épistémologues et psychanalystes. Le traité Temoura, quant à lui, conduira à l'intelligence des "seuils subtils" à partir desquels une réalité donnée mute en une autre. Le reste est à l'avenant. Chaque fois, qu'on la considère comme philosophie ou non, la pensée juive honore ce que la philosophie classique honore : la rigueur des définitions, la conduite ordonnée de l'argumentation, le respect de l'interlocuteur, le souci des perspectives et, pour y mener, la force de ne pas vouloir énoncer le dernier mot, car celui-ci serait gravé comme épitaphe de la parole humaine, surtout lorsqu'elle prétend répondre aux sollicitations de l'Infini divin. Plus la pensée juive (philosophant au sens premier de l'expression), a été honnie et diffamée brutalement, et plus elle s'est relancée vers les sommets. C'est pourquoi le Zohar et le Bahir, et tout le courant de la kabbala qui en est issu ne sauraient être réduits à une mystique, si ce mot stigmatise la propension à s'échapper du réel. au contraire, ces œuvres tentent de relever ce même réel de ses chutes dans l'insignifiance ou la désespérance, faisant en sorte que jamais ne deviennent oiseuses les deux interrogations corrélatives du "pour quoi ?" et du "pour qui ?", du questionnement concernant les choses et du questionnement touchant aux êtres vivants et parlants.
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Le courant de la pensée juive fut sans cesse irrigué, dans toutes les parties du monde. En ce sens les œuvres majeures du mouvement h'assidique attestent que le niveau de pensée qui y fut atteint rejoint celui de Maïmonide ou de Yéhouda Hallévi. Il se joint à celui des grands kabbalistes et décisionnaires d'Afrique du Nord, dont l'influence s'avère déterminante jusque dans le droit israélien contemporain. Sans amalgamer entre elles des périodes chronologiquement éloignées, la pensée de Spinoza prit place dans celle des "Lumières" qui éclairèrent le difficile mouvement d'émancipation politique et sociale des Juifs d'Europe et d'Amérique. La conséquence fut, pour beaucoup, un éloignement, pour ne pas dire un déni, de la tradition sinaïque. En France et en Allemagne, l'amour de la patrie devint la monnaie d'échange dans laquelle l'on crut devoir payer l'accès à l'égalité civique avec le droit d'entrée dans les clubs et les salons. Ce n'est pas pour autant que la pensée juive ni l'exégèse de la Thora, ni même les analyses du Talmud, cessèrent tout à fait.
Philosophies d'ailleurs II. Les Pensées hébraïques : Un ailleurs si proche et si méconnu, Raphaël Draï.

samedi 6 mars 2010

Hebdomada II Quadragesimæ

Ça et là sur le Carême, on finit par trouver immanquablement (de la part de ceux qui ne jeûnent pas) la suggestion que se priver, à la place (et pourquoi pas les deux) d'Internet-TV-portable serait peut-être plus gratifiant, voire méritant. On se priverait vraiment. Je n'ai pas eu jusque-là connaissance de quelqu'un qui se priverait d'acheter livres et musique. Comme quoi, la privation de lecture ne doit pas en être une bien mastoc, contrairement à Internet.

Et aussi cette rengaine : tant se plaignent de ne pas savoir prier. Je me souviens q'il y a peu, on m'a posé la question : "Mais tu pries vraiment ?" "Ben, euh... oui." J'en avais été perplexe plusieurs jours. Tiens oui, au fait, est-ce que je prie vraiment ? Y a un mode d'emploi ? Je m'en inquiétais, tellement ça, du moins, ne m'a jamais posé problème. Je ne savais même pas que c'était difficile. Ça vient aussi vite que lorsque l'on branche le courant et je me demande comment se fait-il que je me branche aussi facilement sur l'Outre-monde, en prières. Sans doute mon côté désincarné. Mais je vois ça, du coup, comme une chance, une grâce, je ne peux pas dire imméritée, Il doit savoir ce qu'il fait.

Mars. Mon téléphone portable s'est mis de lui-même aux couleurs du printemps. La saison où je dois repartir. Là-dessus, c'est aussi si Dieu veut.

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Je me lève détendue et sereine. Puis la perspective d'une fichue lettre à écrire, dans un contexte compliqué et embrouillé m'agace et me fiche de mauvaise humeur. Dans ces moments là, je suis comme un chat furieux, tout m'agresse, tout m'irrite et j'ai envie de cracher et de griffer tout ce qui me frôle de trop près.

La sérénité, je ne dois pas la pomper de l'extérieur. C'est à moi de la générer. Et alors les problèmes se déblaient.

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J'ai longtemps cru porter, presque congénitalement, une boule électrique de colère en moi. En fait je crois que c'est de l'impatience. L'irritation c'est de l'impatience. Les gens ne font pas assez vite, ils traînent dans mon chemin, avec leur lourdeur geignarde, leur demande d'être portés, et les objets sont trop pesants, pas assez légers, ils traînent aussi dans mes jambes, m'entravent, ce monde est trop lourd... J'avais déjà remarqué la colère du Christ dans les Évangiles, une colère presque continuelle. En fait ça doit être aussi de l'impatience irritée. Ça ne doit pas être drôle, pour un Fils de Dieu, de se retrouver incarné. Noël est un anniversaire épouvantable, pas étonnant que cette fête me déprime. L'exemple vient de haut.





El Greco, v. 1600, Frick Collection, New York

jeudi 4 mars 2010

Le Verbe de Seth



Dieu est donc le miroir dans lequel tu te vois toi-même, comme tu es Son miroir dans lequel Il contemple Ses Noms. Or, ceux-ci ne sont rien d'autre que Lui-même, en sorte que la réalité s'inverse et devient ambiguë.


La Sagesse des prophètes, Muhyi-d-dîn Ibn 'Arabî, trad. Titus Burckhardt.

mercredi 3 mars 2010

Le Verbe adamique



L'homme est à Dieu (al-haqq) ce qu'est la pupille à l'œil [la pupille s'appelle en arabe "l'homme dans l'œil"], la pupille étant ce par quoi le regard s'effectue ; car par lui [c'est-à-dire par l'homme universel] Dieu contemple Sa création et lui dispense Sa miséricorde. Tel est l'homme à la fois éphémère et éternel, être créé perpétuel et immortel, Verbe discriminant [par sa connaissance distinctive] et unissant [par son essence divine]. Par son existence, le monde fut achevé.

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ainsi l'homme se voit confier la sauvegarde divine du monde, et le monde ne cessera pas d'être sauvegardé aussi longtemps que cet Homme Universel (al-insân al-kâmil) demeurera en lui.
La Sagesse des prophètes, Muhyi-d-dîn Ibn 'Arabî, trad. Titus Burckhardt.

mardi 2 mars 2010

La montagne d'en face



As-tu vu sous la neige la montagne d'en face
Plus rare au fil des jours elle fond et s'en va
As-tu compris la leçon des eaux qui s'écoulent
Prosternées le front au sol et s'en vont ?

Tu es puissant, ô grand seigneur, tout-puissant
Où que je pose mon regard, là, tu es présent
Au-dessus de nous ciel de tente sous quatre mâts
Tu nous enveloppes tous et tu t'en vas.

Vague sur vague ces grands oiseaux qui viennent
Couverts d'émail, les grands soleils ne les brûlent point
Les arbres qui de tout temps donnent des fruits
Eux non plus ne demeurent, ils pourrissent et s'en vont.

Notre mer est profonde, on y perd pied
Je dirais mille et un mots, nul ne serait compris
La corde ne tient pas attaché l'incroyant
La corde en son sein, il marche et s'en va.

Seigneur Hatayî lève le camp
Protège-toi de l'œil des derviches
Des paroles de renégats douteux
Notre cœur irrité se lasse et s'en va.

La Montagne d'en face, poèmes des derviches anatoliens, Hatay, Fata Morgana.

Dans la vie on prend toujours le mauvais chemin au bon moment. Dany Laferrière.