dimanche 27 juin 2010

The Marriage of Heaven and Hell

Eternity is in love with the productions of time.
The hours of folly are measur'd by the clock, but of wisdom: no clock can measure.
Prisons are built with stones of Law, Brothels with bricks of Religion.


Think in the morning. Act in the noon. Eat in the evening. Sleep in the night.
 



Die Meistersinger von Nürnberg





samedi 26 juin 2010

Hebdomada XII per annum

J'écoute l'évangile de Jean lu par Delay dans mon ipod. Pas en boucle, mais les mp3 au hasard. Comme je suis énervée en ce moment, je suis aussi énervée par le Christ et je trouve que tout ça radote. En même temps, croisé ce matin une fille assez forte, une jambe en moins, l'autre courtaude et violacée, en fauteuil roulant. Les cheveux gras, quelque chose de pauvre et de délaissé. J'ai eu honte et j'ai baissé la tête et dis pardon. Je voyais mon reflet dans la glace. J'ai peut-être 20 ans de plus qu'elle, qui sait, ou 15, je regardais mes jambes longues, élancées, ma silhouette et cette jolie petite gueule au-dessus. Et de quoi je me plains ?

En même temps, toujours eu ce sentiment d'être chouchoutée, protégée, "aimée des Anges", comme on dorlote un pur-sang de course qui doit aller plus vite, plus fort que les autres, de toute la puissance de sa fragilité dorlotée. Je ne sais même pas pour quel trophée je suis sur la piste d'entraînement, en même temps, je m'en fiche. Après tout, je ne fais cela que pour l'amour de l'entraîneur et le plaisir de la vitesse et de la grâce.

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Il y a deux semaines, j'avais envie, je ne sais pourquoi, d'un mini-Nouveau Testament, le genre de bouquin vraiment de poche, comme ces petits dicos de langue. Rien trouvé sur amazon. Cet aprem, je vais à la FNAC pour le dvd de mon neveu, et sans savoir ce que j'allais chercher, ni même feuilleter, je monte au rayon librarie. Fais quelques mètres dans les allées, avec l'intention de partir sans avoir rien pris et je tombe soudain, pile en arrêt devant des Nouveau Testament de poche, exactement comme je le voulais sans l'avoir vu. Ça me fait sourire et j'en prends un. On est toujours exaucé et le plus immédiatement dans les choses qu'on ne demandait plus – les petites choses, souvent, mais pas toujours. Les grandes aussi.


Et puis je m'aperçois plus tard, dans le train, que l'exemplaire est défectueux (à moins qu'il s'agisse de toute l'édition) ; il manque tout Luc et le début de Jean. Ceci pour m'enseigner la modestie, il ne faudrait tout de même pas croire que j'ai toujours le droit à de petits clins d'œil parfait. À moins que le message soit contenu dans ce qui manque ? Bah, Luc est l'évangile que j'aime le moins.

lundi 21 juin 2010

"tout le reste est littérature"

La rhétorique introduit dans la signification à laquelle elle aboutit une certaine beauté, une certaine élévation, une certaine noblesse et une expressivité qui s'impose indépendamment de sa vérité ; plus encore que le vraisemblable, cette beauté – que nous appelons effet d'éloquence – séduit l'auditeur. Aristote insistait déjà sur cet embellissement et cet anoblissement par la métaphore. Traits qui étaient précisément essentiels là où la persuasion importait par-dessus tout, où il s'agissait de convaincre des votants : au tribunal, sur la place publique, dans les concours, lieux auxquels précisément les sophistes préparaient leurs élèves payants. Mais ces lieux des discours n'étaient-ils pas dans la société antique séparée d'une vie qui se réservait privée ?
Sans doute, de notre temps, les effets d'éloquence entrent-ils partout et commandent-ils toute notre vie. On n'a peut-être pas besoin de dérouler ici toute la sociologie de notre société industrielle. Les moyens d'information, sous toutes leurs formes – écrites, verbales et visuelles – pénétrant dans tous les foyers, tiennent les hommes à l'écoute d'un permanent discours, les soumettent à la séduction d'une rhétorique qui n'est possible que comme éloquente et qui persuade en signifiant idées et choses, trop belles pour être vraies. Et déjà on dénonce le discours éloquent et déjà on soupçonne sous toutes cette littérature fleurie, politique et propagande et déjà "tout le reste est littérature". Tout le reste, c'est-à-dire les pensées les plus hautes, religieuses, politiques et morales. On recourt au langage quotidien pour rabaisser et profaner les hauteurs où se tiennent l'éloquence et le sacré verbal qu'elle suscite. On trouve le langage quotidien insuffisamment quotidien, insuffisamment droit. Il faut démystifier la décence des mots, le noble ronronnement des périodes : la respectabilité des livres et des bibliothèques. Il faut le mot ordurier, l'interjection, le graffiti – il faut faire crier les murs des villes.

Emmanuel Levinas, Hors sujet ; "Langage quotidien".

samedi 19 juin 2010

Hebdomada XI per annum








Mon morceau préféré de Reich : Different trains, et même une de mes musiques préférées, parfois. Je ne sais pourquoi, comme une ode magnifique au XXe s. À la fois épouvantable et superbe.

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Rêvé que je rempotais l'arbuste qui est chez moi (dont j'ignore le nom mais qui profite). En le sortant de terre, je découvrais qu'il ne tenait presque plus à la base de sa racine, trop frêle, pour un arbre aussi lourd. Il en était presque détaché. Je me disais (ou "on" me soufflait, toujours cette guidance intérieure des rêves) qu'en le détachant totalement et en replantant le tronc, tel quel, en pleine terre, il repartirait. 

Je me suis dit en me réveillant qu'il fallait sans doute que je me détache de quelque chose (passé ? mode de croissance), pour pousser toute seule à présent.

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Assisté ce matin à une éclosion de pigeonneaux quasi en direct. Le jumeau ne devrait pas tarder non plus. C'est une crèche à piaf, cette fenêtre. J'aime l'air singulièrement sonné, limite ahuri, de l'oisillon. Du genre : "Mais qu'est-ce que je fous là ?"

dimanche 13 juin 2010

Apostille au Nom de la Rose








J'ai commencé à écrire en mars 1978, mû par une idée séminale. J'avais envie d'empoisonner un moine.
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Comme je l'ai dit dans certaines interviews, je ne connais le présent qu'à travers mon écran de télévision tandis que j'ai une connaissance directe du Moyen Age. Quand, à la campagne, nous allumions des feux dans les prés, ma femme m'accusait de ne pas savoir regarder les étincelles qui s'élevaient au milieu des arbres et voletaient le long des fils de lumière. Lorsque, ensuite, elle a lu le chapitre sur l'incendie, elle m'a dit : "Mais alors, les étincelles, tu les regardais !" J'ai répondu : "Non, mais je savais comment un moine du Moyen Age les aurait vues."
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J'ai découvert qu'un roman n'a rien à voir, en première instance, avec les mots. Écrire un roman, c'est affaire de cosmologie, comme l'histoire que raconte la Genèse (il faut bien se choisir des modèles, disait Woody Allen).

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Quand j'ai mis Jorge dans la bibliothèque, je ne savais pas encore que c'était lui l'assassin. Il a pour ainsi dire tout fait tout seul.
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auquel de tes personnages t'identifies-tu ? Mon Dieu, mais à qui s'identifie un auteur ? Aux adverbes, bien sûr.
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chaque fois qu'un critique ou un lecteur a écrit ou dit qu'un de mes personnages affirmait des choses trop modernes, eh bien, dans tous les cas, dans ceux-là justement, j'avais utilisé des citations textuelles du XIVe siècle.
Umberto Eco, Apostille au Nom de la Rose.

Quasi una fantasia



samedi 12 juin 2010

Hebdomada X per annum


Rêvé que je jouais du cor, un cor anglais je crois. C'est-à-dire que l'on me mettait un cor en main, enfin autour de la taille, et je découvrais que je savais en jouer. C'est un rêve qui revient souvent, avec divers instruments. Toujours, je proteste que je ne sais pas jouer, et l'"on" insiste et finalement je découvre que je peux jouer. Minoutchehr, à qui j'avais raconté un de ces rêves, un jour, m'a dit que c'était un peu comme Muhammad à qui Gabriel tend le Coran à lire et lui de protester qu'il ne sait pas lire. Mais si, lis !

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Mis en bannière d'été cette photo de The Taste of Tea, qui me trotte en tête depuis des jours. Ce matin, j'ai compris, ce n'est pas tant pour le thé que pour les exercices de la fillette qui réussit ainsi à se débarrasser, avec volonté et obstination, de cet encombrant visage. Comme moi, je peux, je commence à le savoir et à le vouloir, me débarrasser de mes monstres, de mes peurs, de mes doutes, et je peux aussi avoir ce que je veux et qui je veux, passer enfin la porte de lumière, exploser dans le soleil et éclore enfin.



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Corbin à qui l'on demandait s'il croyait en Dieu répondait qu'il croyait aux Anges. Comme c'est vrai aussi, en ce qui me concerne !Est-ce que je crois en Dieu ? Je n'en mettrais pas ma main au feu, ni peut-être même le doigt. Mais aux Anges, oui, eux c'est l'évidence.

mardi 8 juin 2010

Racisme et prison des corps



C'est à une société qui perd le contact vivant de son vrai idéal de liberté pour en accepter les formes dégénérées et qui, ne voyant pas ce que cet idéal exige d'effort, se réjouit surtout de ce qu'il apporte de commodité – c'est à une société dans un tel état que l'idéal germanique apparaît comme une promesse de sincérité et d'authenticité. L'homme ne se trouve plus devant un monde d'idées où il peut choisir par une décision souveraine de sa libre raison sa vérité à lui – il est d'ores et déjà lié avec certaines d'entre elles, comme il est lié de par sa naissance avec tous ceux qui sont de son sang. Il ne peut plus jouer avec l'idée, car sortie de son être concret, ancrée dans sa chair et dans son sang, elle en conserve le sérieux.
Enchaîné à son corps, l'homme se voit refuser le pouvoir d'échapper à soi-même. La vérité n'est plus pour lui la contemplation d'un spectacle étranger – elle consiste dans un drame dont l'homme est lui-même l'acteur. C'est sous le poids de toute son existence – qui comporte des données sur lesquelles il n'y a plus à revenir – que l'homme dira son oui ou son non.
Mais à quoi oblige cette sincérité ? Toute assimilation rationnelle ou communion mystique entre esprits qui ne s'appuie pas sur une communauté de sang, est suspecte. Et toutefois le nouveau type de vérité ne saurait renoncer à la nature formelle de la vérité et cesser d'être universel. La vérité a beau être ma vérité au plus fort sens de ce possessif – elle doit tendre à la création d'un monde nouveau. Zarathoustra ne se contente pas de sa transfiguration, il descend de sa montagne et apporte un évangile. Comment l'universalité est-elle compatible avec le racisme ? Il y aura là – et c'est dans la logique de l'inspiration première du racisme – une modification fondamentale de l'idée même de l'universalité. Elle doit faire place à l'idée d'expansion, car l'expansion d'une force présente une toute autre structure que la propagation d'une idée.
Emmanuel Levinas, "Quelques réflexions sur la philosophie de l'hitlérisme" ; in Les Imprévus de l'histoire.

lundi 7 juin 2010

Liberté et eucharistie



Aux Atrides qui se débattent sous l'étreinte d'un passé, le christianisme oppose un drame mystique. La Croix affranchit ; et par l'Eucharistie qui triomphe du temps cet affranchissement est de chaque jour. Le salut que le christianisme veut apporter vaut par la promesse de recommencer le définitif que l'écoulement des instants accomplit, de dépasser la contradiction absolue d'un passé subordonné au présent, d'un passé toujours en cause, toujours remis en question.

Par là, il proclame la liberté, par là il la rend possible dans toute sa plénitude. Non seulement le choix de la destinée est libre. Le choix accompli ne devient pas une chaîne. L'homme conserve la possibilité – surnaturelle, certes, mais saisissable, mais concrète – de résilier le contrat par lequel il s'est librement engagé. Il peut recouvrer à chaque instant sa nudité des premiers jours de la création. La reconquête n'est pas facile. Elle peut échouer. Elle n'est pas l'effet du capricieux décret d'une volonté placée dans un monde arbitraire. Mais la profondeur de l'effort exigé ne mesure que la gravité de l'obstacle et souligne l'originalité de l'ordre nouveau promis et réalisé qui triomphe en déchirant les couches profondes de l'existence naturelle.

Cette liberté infinie à l'égard de tout attachement par laquelle, en somme, aucun attachement n'est définitif, est à la base de la notion chrétienne de l'âme. Tout en demeurant la réalité suprêmement concrète, exprimant le fond dernier de l'individu, elle a l'austère pureté d'un souffle transcendant. À travers les vicissitudes de l'histoire réelle du monde, le pouvoir du renouvellement donne à l'âme comme une nature nouménale, à l'abri des atteintes d'un monde où cependant l'homme concret est installé. Le paradoxe n'est qu'apparent. Le détachement de l'âme n'est pas une abstraction, mais un pouvoir concret et positif de se détacher, de s'abstraire. La dignité égale de toutes les âmes, indépendamment de la condition matérielle ou sociale des personnes, ne découle pas d'une théorie qui affirmerait sous les différences individuelles une analogie de "constitution psychologique". Elle est due au pouvoir donné à l'âme de se libérer de ce qui a été, de tout ce qui l'a liée, de tout ce qui l'a engagée – pour retrouver sa virginité première.

Emmanuel Levinas, "Quelques réflexions sur la philosophie de l'hitlérisme" ; in Les imprévus de 'histoire.

samedi 5 juin 2010

Hebdomada IX per annum




Je relis Le Grand Hiver avec bonheur. Comme La Montagne magique, comme Mensonge et sortilège ou Guerre et Paix. Des romans amples, que je relis longuement, et que je laisse de côté longuement aussi, pour le bonheur de les retrouver ensuite, après des années, ces personnages, comme des lieux de vacances ou des rencontres que j'avais appréciées, "ah ça fait du bien de se revoir !" avant de repartir. Les étapes des nomades. Cela ne me le fait qu'avec les pavés, cela dit. Comme en voyage, les étapes qui m'ont le plus profité sont celles où j'ai pris le temps de m'arrêter, en pause ; alors ce ne sont pas forcément les villes les plus belles qui pénètrent jusqu'à l'âme.

Et puis j'ai toujours aimé Kadaré. Je me demande pourquoi, d'ailleurs, cette affinité avec les écrivains des mondes totalitaires ou des dictatures bureaucratiques, mais je m'y sens toujours chez moi. Je les comprends. Certes, la Turquie m'y a beaucoup formée, l'État comme ses opposants.

mardi 1 juin 2010

Les structures narratives chez Fleming


Après m'avoir donné envie de lire Les Mystères de Paris, Umberto Eco me fait presque saliver devant la lecture des James Bond, il est doué, ce type...




Richard Chopping

Dans Opération Tonnerre, la description de la cure naturiste suivie par Bond en clinique occupe un quart du volume, sans que les événements survenant en ce lieu justifient le fait de s'attarder sur la composition des repas diététiques, la technique des massages ou les bains turcs ; mais le passage le plus déconcertant est celui où Domino Vitali, après avoir raconté sa vie à Bond, au bar du Casino, met cinq pages à décrire, avec une exactitude à la Robe-Grillet, le paquet des cigarettes Players'. Il y a là quelque chose de plus par rapport aux trente pages retraçant dans Entourloupe… les préparatifs et le déroulement de la partie de bridge avec Sir Hugo Drax. Ici, même un suspens indéniablement magistral s'installait, même pour unlecteur ignorant tout des règles de ce jeu ; là, au contraire, le passage est interlocutoire et il semble superflu de caractériser l'esprit rêveur de Domino en montrant avec une telle richesse de nuances sa tendance à la phénoménologie sans but.



Richard Chopping

"Sans but" est le mot juste. C'est sans but que Les diamants sont éternels, pour nous présenter la contrebande de diamants en Afrique du Sud, s'ouvre sur l'apparition d'un scorpion qui évoluerait sous le verre grossissant d'une loupe, macroscopique comme un animal préhistorique, interrompu par un être humain qui fait irruption, écrase le scorpion et donne le départ de l'action, comme si tout ce qui avait précédé ne constituait que le générique, élaboré par un graphiste raffiné, d'un film continuant ensuite avec un autre style
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Richard Chopping

Le début de Bons Baisers de Russie est plus significatif encore de cette technique du regard sans but : on a une page entière de "presque" nouveau roman, une brillante variation sur un corps, celui d'un homme nu, immobile, comme frappé de rigidité cadavérique, qu'un libellule bleue et verte explore pore après pore, poil après poil. Et, alors que place sur la scène une subtile odeur de mort si habilement suscitée par l'auteur, l'homme bouge et chasse la libellule. Il bouge parce qu'il est vivant et s'apprête à se faire masser. Le fait qu'il gise à plat ventre, comme mort, n'a aucune importance pour la suite du récit. L'œuvre de Fleming regorge de ce genre de passages pleins de virtuosité, feignant une technique du regard et un goût du superflu que non seulement le mécanisme narratif du récit ne requiert pas mais qu'il rejette. Quand l'histoire en arrive aux nœuds essentiels (aux "coups" de base énumérés précédemment), la technique du regard est résolument abandonnée : Robbe-Grillet est remplacé par Souvestre et Allain, le monde objectal laisse la place à Fantomas.
Ou plus exactement les temps de la réflexion descriptive, très attirants car étayés par une langue nette et efficace, viennent soutenir les pôles du Faste et de la Programmation, tandis que ceux de l'action irraisonnée expriment les moments de la Privation et du Risque. Ainsi, l'opposition entre ces deux techniques (ou la technique de cette opposition stylistique) n'est pas fortuite. Si cela était, la technique de Fleming, qui interrompt le suspens d'une opération tendue et dense – une procession d'hommes-grenouilles vers un duel à mort – pour s'attarder sur la faune sous-marine et la conformation d'une corolle, s'apparenterait à la technique ingénue de Salgari, capable d'abandonner son héros qui a trébuché, durant une folle poursuite, sur une grosse racine de séquoia, pour nous conter l'origine, la propriété et la répartition de ces arbres sur le continent nord-américain.
Or chez Fleming, la diversion, au lieu de ressembler à une entrée du Larousse située au mauvais endroit, acquiert un double relief : d'abord, elle est rarement une description de l'inhabituel – comme chez Salagari ou Jules Verne – mais la description du déjà-connu ; ensuite, elle n'intervient pas en tant qu'information encyclopédique mais en tant que suggestion littéraire, et à ce titre, elle va "ennoblir" le fait raconté.
Examinons ces deux points car ils révèlent l'âme secrète de la machine stylistique de Fleming.
Fleming ne décrit jamais le séquoia, le lecteur n'a jamais eu l'occasion d'en voir. Il décrit une partie de canasta, une voiture de série, le tableau de bord d'un avion, le wagon d'un train, la carte d'un restaurant, le paquet de cigarettes d'une marque trouvable dans n'importe quel bureau de tabac. Il liquide en quelques lignes un assaut donné à Fort Knox parce qu'il sait qu'aucun de ses lecteurs n'aura jamais l'occasion de dévaliser Fort Knox ; et il explique longuement le plaisir éprouver à empoigner un volant ou un levier de vitesse au plancher, car ce sont là des gestes que chacun de nous peut, pourrait ou voudrait accomplir. Fleming s'attache à nous restituer le déjà-vu avec une technique photographique, puisque c'est sur le déjà-vu que fonctionnent nos capacités d'identification. Nous nous identifions non pas à celui qui vole une bombe atomique mais à celui qui conduit un yacht luxueux ; non pas à celui qui détruit une fusée mais à celui qui fait une longue descente à skis ; non à celui qui s'adonne au trafic de diamants mais à celui qui commande un bon repas dans un restaurant de Paris. Notre attention est sollicitée, flattée, orientée vers le domaine des choses possibles et désirables. Là, le récit devient réaliste, l'attention maniaque ; quant au reste – qui relève de l'invraisemblable – quelques pages et un implicite clin d'œil suffisent. Personne n'est tenu d'y croire.
Une fois encore, le plaisir de la lecture n'est pas donné par l'incroyable et l'inouï, mais par l'évident et l'habituel.
Umberto Eco, De Superman au Surhomme.


Dans la vie on prend toujours le mauvais chemin au bon moment. Dany Laferrière.