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Articles

Affichage des articles du juin, 2010

The Marriage of Heaven and Hell

Eternity is in love with the productions of time.The hours of folly are measur'd by the clock, but of wisdom: no clock can measure.Prisons are built with stones of Law, Brothels with bricks of Religion.

Think in the morning. Act in the noon. Eat in the evening. Sleep in the night.
 


Die Meistersinger von Nürnberg

Hebdomada XII per annum

J'écoute l'évangile de Jean lu par Delay dans mon ipod. Pas en boucle, mais les mp3 au hasard. Comme je suis énervée en ce moment, je suis aussi énervée par le Christ et je trouve que tout ça radote. En même temps, croisé ce matin une fille assez forte, une jambe en moins, l'autre courtaude et violacée, en fauteuil roulant. Les cheveux gras, quelque chose de pauvre et de délaissé. J'ai eu honte et j'ai baissé la tête et dis pardon. Je voyais mon reflet dans la glace. J'ai peut-être 20 ans de plus qu'elle, qui sait, ou 15, je regardais mes jambes longues, élancées, ma silhouette et cette jolie petite gueule au-dessus. Et de quoi je me plains ?
En même temps, toujours eu ce sentiment d'être chouchoutée, protégée, "aimée des Anges", comme on dorlote un pur-sang de course qui doit aller plus vite, plus fort que les autres, de toute la puissance de sa fragilité dorlotée. Je ne sais même pas pour quel trophée je suis sur la piste d'entraînement, …

Malheureuse Albanie

Ici, c'est l'Albanie, disait l'un en frappant le sol du pied. Non, ce n'est pas l'Albanie, mais la Grèce ! rétorquait l'autre en tapant du pied à son tour. Ce n'est ni l'Albanie ni la Grèce, mais la Serbie, qu'elle soit bénie ! intervenait un troisième, et lui aussi tapait du pied – un pied chaussé d'une botte. Ah, tu tapes avec ta botte ! ripostait le premier, eh bien moi je frapperai le sol de mon opinga à pompon, car c'est l'Albanie, et rien ne peut changer cela ! Puis tous trois portaient la main à leur pistolet et faisait un malheur.
*
Entre-temps, afin de pouvoir s'orienter, les consuls reçurent chacun de leurs centres des données complètes sur les sens symboliques du baklava, sur les raisons pour lesquelles on l'offrait, sur les différentes manières dont il était fait suivant les cas, sur le nombre de ses abaisses et sur les variations des dimensions du plateau. Les indications devinrent encore plus claires lorsqu'ell…

Flâneries ottomanes : Brasov

Je sortis de la ville par l'une des portes et longeai la face extérieure de ses murs grisâtres.Un ruisseau en crue et tout de suite les escarpements boisés, leurs cimes perdues dans la brume. Mur et flanc de montagne sont si proches que les contreforts de l'un prennent appui sur les surplombs de l'autre, l'ensemble formant une voûte au-dessus du ruisseau encaissé dans une gorge. L'écoulement de l'eau, la voûte moussue, les gorges profondes et sombres : je fus conscient de vivre l'un de ces moments rares où des sensations fortes vous tombent dessus comme une pluie d'étincelles. Le peintre fixe la scène dans une esquisse, le poète dans un vers, mais que peut faire le commun des mortels pour saisir le moment où l'eau amorce sa chute au bord du précipice ? Je cherchai des yeux un objet auquel fixer mon souvenir. Au bord du ruisseau une viorne faisait rougeoyer dans la brume l'écarlate lustrée de ses baies, le fragile rouge fraise de ses feuilles. Ag…

Flâneries ottomanes : Saint-Sauveur de Khora

Je n'avais pas encore vu les fameuses mosaïques. Difficile d'imaginer matériau plus rebelle que celui-ci ; pourtant, entre les mains des hommes qui ont décoré cette église, il s'est révélé d'une fascinante souplesse. L'éventail des expressions qui se lisent sur les visages et leur délicatesse valent à mon sens tout ce qui a pu se faire dans le domaine de la fresque, sans oublier que la mosaïque, beaucoup mieux que la peinture, parvient à créer l'illusion de la profondeur.
Très impressionné par la beauté et la gravité de ces visages chrétiens, je me mis à songer à l'éventail des expressions que l'on trouve dans la représentation des saints. Il y a la sagesse de saint Jean, la combativité véhémente de saint Paul, la force d'âme et la résignation qui se lisent dans la fixité du regard de nombreux martyrs ; et puis il y a aussi l'humilité, la tristesse et la douceur des saintes. Beaucoup d'émotions s'expriment dans ces visages mais il en es…

Flâneries ottomanes : Istanbul

Ma théorie, c'est qu'il faut s'enfoncer une ville dans la tête par la seule force des jambes. Il faut marcher, marcher jusqu'à se perdre, continuer quand même et retrouver son chemin, jusqu'à ce que le plan de la ville, le rapport des quartiers entre eux aussi bien que les distances et les dénivelés, mieux, l'angle où tel quartier se change en tel autre, s'impriment dans votre tête. Il fut un temps où je détestais m'arrêter à tous les coins de rue pour consulter un plan de cet air de chien battu qu'ont les touristes ; plus maintenant. Je m'assois tranquillement sur un banc s'il se trouve que je traverse un parc, ou à la table d'un café si c'est devant un café que je passe, et je note les endroits où j'aimerais dîner, les rues où je me verrais bien faire du lèche-vitrines, mais je continue à marcher jusqu'à ce que les mes pieds aient papillonné tout autour de la ville à la manière d'un serpent qui passe et repasse la lang…

"tout le reste est littérature"

La rhétorique introduit dans la signification à laquelle elle aboutit une certaine beauté, une certaine élévation, une certaine noblesse et une expressivité qui s'impose indépendamment de sa vérité ; plus encore que le vraisemblable, cette beauté – que nous appelons effet d'éloquence – séduit l'auditeur. Aristote insistait déjà sur cet embellissement et cet anoblissement par la métaphore. Traits qui étaient précisément essentiels là où la persuasion importait par-dessus tout, où il s'agissait de convaincre des votants : au tribunal, sur la place publique, dans les concours, lieux auxquels précisément les sophistes préparaient leurs élèves payants. Mais ces lieux des discours n'étaient-ils pas dans la société antique séparée d'une vie qui se réservait privée ? Sans doute, de notre temps, les effets d'éloquence entrent-ils partout et commandent-ils toute notre vie. On n'a peut-être pas besoin de dérouler ici toute la sociologie de notre société industriell…

Zia Mohiuddin Dagar

Hebdomada XI per annum

Mon morceau préféré de Reich : Different trains, et même une de mes musiques préférées, parfois. Je ne sais pourquoi, comme une ode magnifique au XXe s. À la fois épouvantable et superbe.
*
Rêvé que je rempotais l'arbuste qui est chez moi (dont j'ignore le nom mais qui profite). En le sortant de terre, je découvrais qu'il ne tenait presque plus à la base de sa racine, trop frêle, pour un arbre aussi lourd. Il en était presque détaché. Je me disais (ou "on" me soufflait, toujours cette guidance intérieure des rêves) qu'en le détachant totalement et en replantant le tronc, tel quel, en pleine terre, il repartirait. 
Je me suis dit en me réveillant qu'il fallait sans doute que je me détache de quelque chose (passé ? mode de croissance), pour pousser toute seule à présent.
*

Assisté ce matin à une éclosion de pigeonneaux quasi en direct. Le jumeau ne devrait pas tarder non plus. C'est une crèche à piaf, cette fenêtre. J'aime l'air singulièrement sonné,…

Flâneries ottomanes : Rhodes

Qui a dit que voyager en famille c'était comme danser la valse avec sa grand-tante ?

Gauvain le voyageur

Il m'a toujours semblé révélateur sur le plan de la psychologie que, dans la légende du Graal, Gauvain (qui est si proche, par son tempérament des voyageurs du XIXe siècle, de Layard, par exemple) soit si fasciné par la procession dans le château du Graal qu'il en oublie de demander ce qu'elle signifie. Dans sa Quête, il cherchait l'aventure et les sensations fortes et non des réponses à ses questions.Flâneries ottomanes, Philip Glazebrook.

L'ignorance des cigognes

Le printemps était venu. Des fenêtres du deuxième étage je regardais retourner les cigognes. Voltigeant autour des cimes des minarets et des hautes cheminées, elles cherchaient leurs anciens nids et, aux ellipses qu'elles dessinaient dans le ciel, on devinait aisément leur tristesse et leur surprise de trouver leurs nids endommagés par les déplacements d'air causés par les explosions, par le vent et la pluie de l'hiver à peine écoulé. Je les observais en songeant que les cigognes ne peuvent jamais imaginer ce qui peut arriver à une ville durant l'hiver, pendant leur absence. * 
Le soir, sur la grande place, on apporta les corps de six personnes fusillées dans la prison de la citadelle. On les laissa là, entassés les uns sur les autres pour que le peuple pût les voir. Sur une bande de toile blanche cette inscription en grosses lettres : "C'est ainsi que nous répondons à la terreur rouge." La pluie avait cessé. La nuit était très froide. À l'aube, les …

Flâneries ottomanes : Athènes

Je mangeais un soir dans une rue pavée, assez jolie au demeurant, où la plupart des tables étaient prises par des "étudiants" allemands tandis que deux "étudiants" américains assis dans le caniveau leur jouaient de la guitare avant de passer parmi les tables et de faire l'aumône, menaces à l'appui. Les enfants des deux pays les plus riches du monde ! Dans la lueur des lampadaires, un yo-yo qu'elle n'arrivait pas à faire marcher à la main, une fillette de huit ou neuf ans à robe à volants, la fille du restaurateur, les observait avec curiosité. Je la vis essayer encore et encore de faire rebondir son yo-yo jusqu'à sa petite menotte. Puis on vit arriver à l'autre bout de la rue un colporteur sous une nuée de ballons. C'est lui qui lui avait vendu le yo-yo. Elle courut à sa rencontre et lui tendit son jouet cassé. Des yo-yo, il en avait, des tout brillants comme des étincelles qu'il faisait danser dans sa main pour les convives, mais i…

Flâneries ottomanes : Belgrade

Dans d'autres compartiments l'Allemagne exportait ses jeunes par dizaines. En jeans et en chaussures de tennis, endormis la bouche ouverte ou vautrés d'un air hébété, la bouteille de bière à la main, aussi dociles et aussi duveteux que de jeunes lapins, c'est par centaines que ces grands et blonds Saxons des deux sexes s'étalaient d'un bout à l'autre du train. On ne peut pas vraiment appeler "étudiants" ces gens dont le regard dépourvu de toute curiosité se perd dans le vide. Un étudiant est un individu, disons, plus actif, plus concentré que ne l'était en apparence aucun de ces gaillards. Pas un seul ne lisait ni n'avait un livre à la main et je ne vis pas non plus d'yeux avides, ou simplement curieux, se lever pour contempler un paysage que la plupart devaient découvrir pour la première fois dans toute son étrangeté. Ce sont plus des pèlerins que des étudiants. Ils ont cette même expression à la fois douce et nonchalante – ce que pe…

La ville de pierre

Chaim Soutine, 1918, C.P.

C'était une ville étrange qui, tel un être préhistorique, paraissait avoir surgi brusquement dans la vallée par une nuit d'hiver pour escalader péniblement le flanc de la montagne. Tout dans cette ville était ancien et de pierre, depuis les rues et les fontaines jusqu'aux toits des grandes maisons séculaires, couverts de plaques de pierre grise, semblables à gigantesques écailles. On avait de la peine à croire que sous cette puissante carapace subsistait et se reproduisait la chair tendre de la ville. Au voyageur qui la contemplait pour la première fois, la ville éveillait l'envie d'une comparaison, mais il s'apercevait aussitôt que c'était un piège, car elle les rejetait toutes ; elle ne ressemblait en effet à rien. Elle ne supportait pas plus les comparaisons que les pluies, la grêle, les arcs-en-ciel et les drapeaux étrangers multicolores, qui quittaient ses toits comme ils y étaient venus, aussi passagers et irréels qu'elle…

Portrait de Machiavel

Santi di Tito, XVIe s., Palazzo Vecchio, Florence. Ce merveilleux génie n'était pas de médiocre naissance, et n'avait point eu d'éducation. Il savait si peu de latin, qu'en écrivant sur Tite-Live, on voit qu'il n'entend pas bien le texte ; qu'il le rapporte, et même qu'il le prend parfois, à contresens. Quant à la langue grecque, il ne la savait pas même lire ; mais il eut le bonheur de servir de secrétaire au docte Marcel Virgile, qui lui faisait extraire ce qu'il y avait de plus fin dans les bons auteurs, et lui donna lieu depuis d'enchâsser dans ses ouvrages les beaux traits de Plutarque, de Lucien, et des autres lumières de l'ancienne Grèce, qu'on y découvre si subtilement traduits. Il ne laissa pas néanmoins de donner une idée à sa mode d'un prince, d'un sénateur, et d'un homme de guerre. Comme il avait l'esprit libertin, et que ses mœurs étaient dissolues, il aima toujours le gouvernement anarchique, et ne favorisa c…

Apostille au Nom de la Rose

J'ai commencé à écrire en mars 1978, mû par une idée séminale. J'avais envie d'empoisonner un moine. * Comme je l'ai dit dans certaines interviews, je ne connais le présent qu'à travers mon écran de télévision tandis que j'ai une connaissance directe du Moyen Age. Quand, à la campagne, nous allumions des feux dans les prés, ma femme m'accusait de ne pas savoir regarder les étincelles qui s'élevaient au milieu des arbres et voletaient le long des fils de lumière. Lorsque, ensuite, elle a lu le chapitre sur l'incendie, elle m'a dit : "Mais alors, les étincelles, tu les regardais !" J'ai répondu : "Non, mais je savais comment un moine du Moyen Age les aurait vues." * J'ai découvert qu'un roman n'a rien à voir, en première instance, avec les mots. Écrire un roman, c'est affaire de cosmologie, comme l'histoire que raconte la Genèse (il faut bien se choisir des modèles, disait Woody Allen).
* Quand j'ai…

Quasi una fantasia

Hebdomada X per annum

Rêvé que je jouais du cor, un cor anglais je crois. C'est-à-dire que l'on me mettait un cor en main, enfin autour de la taille, et je découvrais que je savais en jouer. C'est un rêve qui revient souvent, avec divers instruments. Toujours, je proteste que je ne sais pas jouer, et l'"on" insiste et finalement je découvre que je peux jouer. Minoutchehr, à qui j'avais raconté un de ces rêves, un jour, m'a dit que c'était un peu comme Muhammad à qui Gabriel tend le Coran à lire et lui de protester qu'il ne sait pas lire. Mais si, lis !
*

Mis en bannière d'été cette photo de The Taste of Tea, qui me trotte en tête depuis des jours. Ce matin, j'ai compris, ce n'est pas tant pour le thé que pour les exercices de la fillette qui réussit ainsi à se débarrasser, avec volonté et obstination, de cet encombrant visage. Comme moi, je peux, je commence à le savoir et à le vouloir, me débarrasser de mes monstres, de mes peurs, de mes doutes, et je pe…

L'ombre emmurée

Un autre jour, des montagnards des Ravins noirs, conduisant un malade à la capitale, vinrent demander le gîte. À l'aube, quand les Irlandais descendirent prendre leur café, le malheureux était encore là, gisant sur une civière. Son visage avait l'air d'un masque. Ils demandèrent de quoi il souffrait, et Martin, cherchant à les rassurer, répondit qu'il ne s'agissait pas d'une maladie contagieuse. "On craint qu'on ne lui ait emmuré son ombre, expliqua-t-il. Si c'est vrai, il sera inutile de le conduire jusqu'à la capitale. Il ne s'en tirera pas. – Mais à quoi rime ce mal ? questionna Max. Qu'est-ce que veut dire, "emmuré son ombre" ? Martin tenta de le lui expliquer. C'était un mal auquel on ne pouvait survivre. La victime était maçon et, à ce qu'il semblait, au cours de la construction d'une kulla, un de ses compagnons, à dessein ou non, avait emmuré son ombre, autrement dit avait recouvert son ombre alors qu'…

Lahuta

C'était un son si monocorde qu'il paraissait inviter à entrer dans quelque rêve envoûtant. Willy et Max échangèrent un regard. Le rhapsode se mit à chanter d'une voix qui n'avait rien de commun avec celle qu'on lui avait entendue lorsqu'il parlait. C'était une voix contre nature, d'une froide uniformité, qui sécrétait l'angoisse comme issue d'un autre monde. Willy se sentit des frissons dans le dos. Il tenta à plusieurs reprises de saisir le sens du texte, mais le débit uniforme de la voix l'en empêchait. Il avait l'impression qu'un vide se creusait en lui, qu'on l'étripait, qu'on évidait indéfiniment son être comme le fil tiré d'une quenouille. La voix du rhapsode avait le don de creuser un trou en vous. Encore un peu et tous ces gens allaient se dissoudre sur place les uns après les autres. Mais le joueur de lahuta s'arrêta avant. Ismail Kadaré, Le Dossier H.

De la Beauté chez les Persans

La beauté réside pour le Persan dans trois spectacles : le vert, un visage séduisant et l'eau qui coule.
Thierry Zarcone, Le Soufisme, voie mystique de l'islam.

Racisme et prison des corps

C'est à une société qui perd le contact vivant de son vrai idéal de liberté pour en accepter les formes dégénérées et qui, ne voyant pas ce que cet idéal exige d'effort, se réjouit surtout de ce qu'il apporte de commodité – c'est à une société dans un tel état que l'idéal germanique apparaît comme une promesse de sincérité et d'authenticité. L'homme ne se trouve plus devant un monde d'idées où il peut choisir par une décision souveraine de sa libre raison sa vérité à lui – il est d'ores et déjà lié avec certaines d'entre elles, comme il est lié de par sa naissance avec tous ceux qui sont de son sang. Il ne peut plus jouer avec l'idée, car sortie de son être concret, ancrée dans sa chair et dans son sang, elle en conserve le sérieux. Enchaîné à son corps, l'homme se voit refuser le pouvoir d'échapper à soi-même. La vérité n'est plus pour lui la contemplation d'un spectacle étranger – elle consiste dans un drame dont l'hom…

Liberté et eucharistie

Aux Atrides qui se débattent sous l'étreinte d'un passé, le christianisme oppose un drame mystique. La Croix affranchit ; et par l'Eucharistie qui triomphe du temps cet affranchissement est de chaque jour. Le salut que le christianisme veut apporter vaut par la promesse de recommencer le définitif que l'écoulement des instants accomplit, de dépasser la contradiction absolue d'un passé subordonné au présent, d'un passé toujours en cause, toujours remis en question.
Par là, il proclame la liberté, par là il la rend possible dans toute sa plénitude. Non seulement le choix de la destinée est libre. Le choix accompli ne devient pas une chaîne. L'homme conserve la possibilité – surnaturelle, certes, mais saisissable, mais concrète – de résilier le contrat par lequel il s'est librement engagé. Il peut recouvrer à chaque instant sa nudité des premiers jours de la création. La reconquête n'est pas facile. Elle peut échouer. Elle n'est pas l'effet du…

Hebdomada IX per annum

Je relis Le Grand Hiver avec bonheur. Comme La Montagne magique, comme Mensonge et sortilège ou Guerre et Paix. Des romans amples, que je relis longuement, et que je laisse de côté longuement aussi, pour le bonheur de les retrouver ensuite, après des années, ces personnages, comme des lieux de vacances ou des rencontres que j'avais appréciées, "ah ça fait du bien de se revoir !" avant de repartir. Les étapes des nomades. Cela ne me le fait qu'avec les pavés, cela dit. Comme en voyage, les étapes qui m'ont le plus profité sont celles où j'ai pris le temps de m'arrêter, en pause ; alors ce ne sont pas forcément les villes les plus belles qui pénètrent jusqu'à l'âme.
Et puis j'ai toujours aimé Kadaré. Je me demande pourquoi, d'ailleurs, cette affinité avec les écrivains des mondes totalitaires ou des dictatures bureaucratiques, mais je m'y sens toujours chez moi. Je les comprends. Certes, la Turquie m'y a beaucoup formée, l'État …

Le carnet noir

C'était un calepin à couverture noire, qu'il gardait sur le dernier rayon de son coffre. * Il feuilletait lentement son carnet. Il y avait noté des dates, des noms, des propos, des plaisanteries, des bribes de conversations. Au-dessous, entre parenthèses, était écrit un bref commentaire : antisoviétisme, hostile au travail bénévole, tourne le collectif en dérision, insinuations équivoques, scepticisme sur l'intérêt de l'Anti-Dühring d'Engels, sarcasmes à l'égard du réalisme socialiste. Il lut au passage : antisoviétisme ; discussion sur le point de savoir qui, de Cholokhov ou de Hemingway, est le plus grand. En faveur de ce dernier, N.F. et Nicolas H. * Il continua de feuilleter son journal avec une joie intérieure. La joie de quelqu'un qui pouvait observer des visages de la vie d'autrui, en restant lui-même dans l'ombre. Quant à sa vie à lui, personne n'en voyait rien. Sa vie. Le plus beau joyau en était le souvenir de quelques jours où il ava…

Le Cavalier et son ombre

Lat-Sukabé, qui tient dans la capitale une boutique de jouets (camelote thaïlandaise), arrive dans une petite ville de l'Est du pays, au bord d'un fleuve. De l'autre côté de la rive, il y a Bilenty, où Khadidja, la folle, la conteuse, son ancienne amante, disparue depuis huit années, l'appelle au secours. Or, pour faire traverser le fleuve, dans cette ville, il n'y a que le Passeur, un homme un peu fuyant, un peu mystérieux – ou qui fait juste des mystères –, qui l'agace et que ne semble guère aimer le personnel de l'hôtel où il est descendu, l'hôtel Villa Angelo, un de ces hôtels de province défraîchis et émouvants, fatigués d'être les "meilleurs de la ville" depuis bien des lustres, sans que le décor ait beaucoup changé.
Le Passeur mettra trois journées à se décider et ces trois journées divisent le roman. En apparence, l'attente de Lat-Sukabé présente ainsi la forme d'une tragédie classique, avec unité de lieu, de temps, d'a…