samedi 30 octobre 2010

Aimer Dieu, c'est passer le pont



Je vais faire un aveu. J'écrivais récemment pour un média chrétien un article sur l'amour de Dieu. Je citais au fil de la plume une phrase de sainte Gertrude, qui m'avait semblé forte et belle : "Amour, qui non seulement éclairez mais divinisez, venez à moi dans votre puissance, venez dissoudre tout mon être. Détruite en ce qui est en moi, je ne serai qu'à vous."

Je supprimai cette phrase. Pourquoi cette prudence ? Écrivant pour des chrétiens, je craignais de blesser, de désorienter, de choquer malgré la caution de la sainte. En effet comment expliquer à des chrétiens de bonne volonté que l'amour de Dieu à la fois nous divinise et nous détruit ? Paroles incompréhensibles pour le chrétien engagé dans un amour de Dieu à la semblance humaine. Seigneur, je t'aime comme dix fois mon père ou ma mère, Seigneur, protège-moi, exauce-moi, considère mes peurs, mes désirs, aide-moi ! Et ce cri de l'ego est bien légitime. Je n'en disconviens pas. Il est béni de Dieu. C'est un premier pas. Mais l'amour véritable n'est pas celui-là, c'est un amour "sans mesure", comme disait saint Bernard, un amour qui n'a aucun équivalent dans nos amours humaines, qui nous établit dans la "paix qui dépasse tout entendement", nous offre la "joie qui demeure".

Je fus timide avec les chrétiens comme on l'est souvent quand on parle de Dieu.

(…)

Aimer Dieu, c'est passer le pont.

Henri Brunel, L'année zen.

dimanche 3 octobre 2010

Sergey Kalmykov : "Tu es le souverain, vis seul."




Par Iouri Dombrovski dans La Faculté de l'Inutile :

Un mois auparavant, des voisins ayant porté plainte, il avait signé ses explications à la milice : "Serge Ivanovitch Kalmykov, génie nº1 de la Terre et de la Galaxie, décorateur des ballets Abaï." En ces temps où un seul être passait pour être le génie de l'humanité, pareille audace pouvait coûter cher, marquant soit une dérision, soit une intention de concurrence. Des hypothèses de cet ordre avaient, semble-t-il, été émises en haut lieu. Les choses en restèrent là. Un personnage important, ayant croisé Kalmykov dans la rue, s'étit dit sans doute que cette tête-là ne lui rapporterait pas lourd. Il avait tort. Que le peintre fit son apparition dans la rue, et il se produisait aussitôt un brouhaha. La circulation ralentissait. Les gens s'arrêtaient. Un être insolite s'offrait à leurs regards : rouge, jaune, vert, bleu, couvert de passepoils, de franges, de rubans. "Imaginez, disait-il, qu'on nous regarde du fin fond de l'Univers. Que verrait-on ? Une masse rampante, morne et grise. Mais, soudain, comme un coup de feu, éclaterait une tache de lumière. Et ce serait moi !"


Bien des années plus tard, après la mort du peintre, le carnet de notes de Kalmykov tomba entre les mains de Zybine. Le défunt y consignait par ordre alphabétique tout ce qui lui passait par la tête. Ainsi, Zybine lut à la lettre "P" :
Personne plus que moi n'aime à dessiner dans la rue. C'est ma force. Les gens badaudent et bayent aux corneilles. Les enfants voient peindre pour la première fois. Les envieux me brocardent. Je me rebiffe. Je pérore, je fais des mots. Là je suis dans mon élément. Je n'ai pas d'égal. Il semblerait qu'on dût pour cela me couvrir d'honneurs. Non ! Ma vie durant, j'ai travaillé gratis. Travaillé pour dix dans le désintérêt universel. Mais le jour viendra où ces idiots auront de mes nouvelles !
Et encore, à la lettre "S" :
Si l'on parle de l'essentiel, c'est la débandade. Personne n'a le loisir d'entendre des choses sérieuses. Or, à force de causer, chaque jour, dans la rue, avec les uns et les autres, on s'entraîne à l'éloquence. Il vous vient à l'esprit des formules qui frappent. On ramène de dehors des trouvailles. Je marchais en silence et soliloquais…
Tel il était effectivement : sûr de soi, insensible aux quolibets, hors de portée de la critique, génie méconnu qui ne tenait d'ailleurs pas à être reconnu. De tous les peintres, poètes et philosophes connus ou obscurs, il était le seul, pensait Zybine, à qui pût pleinement s'appliquer la formule de Pouchkine : "Tu es le souverain, vis seul."

*



Or les plus beaux dessins de Kalmykov datent de cette période. Les femmes y ressemblent à des palmiers ou à des fruits du Sud. Elles ont les mains fines, les yeux en amande. De haute taille, debout ou couchées, elles emplissent toute la surface de la feuille. Quelques-unes ont des ailes, telles des fées. D'autres sont simplement des femmes. Sur des dessins publiés, le long et lourd vêtement d'intérieur n'est que jeté sur les épaules. Il laisse voir la jambe, la poitrine, le torse. La femme porte un vase de style oriental comme on en fait dans les montagnes. Sur une petite table, un candélabre allumé (on dirait un rameau avec trois fleurs écloses) et un livre ouvert avec un signet. Dans le silence de la nuit, où va donc cette belle solitaire, que suit – chien ou chat ?– une créature étrange.
Un autre dessin est intitulé Jazz lunaire. Une blonde élancée, douce et froide (il est à présumer que Kalmykov n'admettait qu'un seul type de beauté féminine), avec des ailes de papillon, porte sur un plateau une bouteille à col fin et un vase d'où jaillit une branche. Ici encore, les vêtements laissent voir le corps. (Plus exactement, tout le corps est une ligne ondoyante enfermée dans l'ovale des vêtements.) Et, ici, encore, il fait nuit. Au fond, un serviteur, en coiffure et cape baroques, descend les marches d'une estrade.
Kalmykov a laissé deux ou trois cents de ces dessins dont la vertu d'envoûtement est indicible. Les techniques employées sont diverses : le pointillé et la ligne continue des contours vides ou habités de couleur, le crayon aussi bien que l'aquarelle. Dans Le Chevalier Motte, le personnage n'est pas sans ressembler à Kalmykov : même cape tumultueuse, même béret, même capuchon de couleur démente, et les décorations de tous les pays existants ou non ! L'homme va, il rit, il vous regarde. En public, Kalmykov n'a jamais ri. Jamais il n'a laissé entrer personne dans cet univers de jazz lunaire, de belles allées qui prennent leur vol et de cavaliers superbes. Dans cet univers-là, il a toujours été seul.



Découvrir un beau romancier, et un beau portrait de peintre, et découvrir ainsi un grand peintre : grand chelem.

samedi 2 octobre 2010

Morning : excellent and fair


'This was not judgment day– only morning. Morning : excellent and fair.'

En général, je suis surtout fan des incipit. Mais il y a quelques explicit qui m'ont remuée à eux seuls autant que tout le roman qu'ils fermaient. Par exemple le 'I have had my vision', à la fin de To the Lighthouse. Et là, celui de Sophie's Choice, au débouché d'un long roman sombre et saccadé de lumière comme l'orage, comme les états d'âme de Nathan :

I had abominable dreams – which seemed to be a compendium of all the tales of Edgar Allan Poe : myself being split in twain by monstruous mechanisms, drowned in a whirling vortex of mud, being immured in stone and, most fearsomely, buried alive. All night long I had the sensation of helplessness, speechlessness, an inability to move or cry against the inexorable weight of earth as it was flung in thud-thud-thuding rhythm against my rigidly paralyzed, supine body, a living cadaver being prepared for burial in the sands of Egypt. The desert was bitterly cold.
When I awoke it was early morning. I lay looking straight up at the blue-green sky with its translucent shawl of mist; like a tiny orb or crystal, solitary and serene, Venus shone through the haze above the quiet ocean. I heard children chattering nearby. I stirred. 'Izzy, he's awake!''G'wan, yah mutha's mustache!''Fuuuck you!' Blessing my resurrection, I realized that the children had covered me with sand, protectively, and that I lay as safe as a mummy beneath this fine, envelopping overcoat. It was then in my mind I inscribed the words : 'Neath cold sand I dreamed of death/but woke at dawn to see/in glory, the bright, the morning star.
This was not judgment day– only morning. Morning : excellent and fair.


Dans la vie on prend toujours le mauvais chemin au bon moment. Dany Laferrière.