dimanche 14 novembre 2010

"Un homme peut-il voler Dieu ?"



Cote Charleville-Mézières - BM - ms. 0258, t. II f. 118 Sujet Malachie Titre Lectionnaire de l'office Datation 12e s. (deuxième tiers ?)


Ce que j'aime dans l'Ancien testament ce sont ses dialogues saisissants, directs, avec Yhwh. Après le Nouveau Testament, ce n'est plus pareil. Le Christ s'interpose toujours entre l'homme et Yhwh. S'il y a controverse, c'est avec lui, le dieu incarné dans une figure humaine, et c'est lui l'intercesseur et le juge à la fois et ce n'est donc plus la même chose. Il n'y a plus, dans le christianisme, ce vertige de la parole directe entre notre humanité et l'inimaginable, comme cela peut être encore en islam, par exemple avec Niffari

Mais avant cela, avant la "nouvelle Alliance", depuis la Genèse, depuis Adam, Yhwh parle, discute, argumente, gronde, colère, avec Abraham, Job, Jonas, etc. La passe d'armes verbales que je préfère, je crois, c'est celle résumée dans Malachie : "Tu es trop dur, rien ne va comme il faut"et "Revenez-moi et je vous pardonnerai"; mais ici, Yhwh ne menace guère, pas comme dans Isaïe ou Jérémie, ou Job, d'emblée, il y a cette déclaration suivie de la réplique de celui qui ne s'en laisse pas compter, cela pourrait être aussi la coquetterie humaine, celle de l'aimé(e) qui veut s'assurer du cœur de l'amant : "Paroles, paroles, tout ça…", mais au fur et à mesure du dialogue, on voit que l'homme fait plutôt penser à un enfant boudeur, maussade d'être puni et décidé à être encore plus "méchant", pour lui apprendre, à l'Autre…

– Je vous aime, dit Yhwh.
– Et tu le prouves comment ? Dites-vous.

Malachie (l'Envoyé) rapporte alors aux plaignants ce qui s'est dit, depuis des siècles, des millénaires, entre eux et Yhwh mais, cette fois, au lieu d'intervenir pour plaider le pardon d'Israël devant Yhwh-des-Milliers, comme font souvent les prophètes, c'est au secours de ce dernier qu'il se porte : 

Vous fatiguez Yhwh avec vos propos.
– En quoi le fatiguons nous ?

Yhwh reprend alors la parole, toujours avec la même défense, "moi j'anéantis les ennemis et vous, ne respectez pas ma loi" et puis vient cette prise de bec là encore saisissante, dans sa densité, une querelle d'amour piqué et d'argent, comme dans les mauvaises scènes de ménage, mon dû, votre dû... Un Yhwh insistant comme un créancier pourchassant un débiteur de mauvaise foi (ça tombe bien) :

"Revenez-moi et je vous reviendrai, dit Yhwh-des-Milliers.
– Nous, revenir, pourquoi ? dites-vous.
– Vous me volez. Un homme peut-il voler Dieu ?
– Nous, te voler, quoi donc ?
– La dîme et le prélèvement. Ma malédiction vous maudit parce que vous me volez, vous et la nation entière.

Il n'y a pas de répliques directes immédiatement. C'est encore la voix du prophète qui rapporte aux Hébreux ce que Yhwh a entendu dire de leurs bouches et, renversant la situation où, en général c'est l'homme qui se plaint de la rigueur divine, ou de son absence de pitié, c'est ici l'Éternel qui se plaint du tort qu'on lui fait, et l'homme qui, toujours de mauvaise foi, fait semblant de ne pas comprendre (ou de ne pas se souvenir) :

– Vos dires sont durs contre moi, dit Yhwh.
– Quels dires contre toi ?
– Vous dites : On sert Dieu pour rien, à quoi bon se régler sur ses règles et marcher, lugubres, face à Yhwh des Milliers ? Appelons désormais bienheureux les insolents, les cyniques sont bien lotis, même ceux qui défient Dieu s'en tirent.

Il est à noter une fois de plus que, comme dans Job, Yhwh n'apporte pas de justification directe à cette absence apparente de justice. Il ne sait que dire "attention, ça va chauffer et ce jour-là, ça fera mal", mais non pas, cette fois, sur un ton véritablement furieux : plutôt un avertissement navré, comme à l'annonce d'une catastrophe inéluctable, presque "naturelle", et le jour où ça va tonner, plus personne ne pourra rien pour vous, alors "revenez".

Et puis c'est tout. Ce dialogue rapporté de façon ramassée, concise, est celui qui dure depuis la fondation d'Israël, toujours la même chose, qui se dit entre l'homme et Dieu.

vendredi 12 novembre 2010

Le choix de Hanno ou le derviche de la vie



C'est ainsi que les choses se passent dans la fièvre typhoïde. Jusque dans les lointains rêves de la fièvre, dans l'égarement brûlant du malade, la vie jette son appel d'une voix réconfortante que l'on reconnaît infailliblement. Cette voix rude et fraîche atteint l'esprit sur le chemin étrange et torride où il avance et qui mène à l'ombre, à la fraîcheur, à la paix. L'homme, s'il prête l'oreille, entendra cette voix claire, gaie, un peu railleuse, qui l'exhorte à revenir sur ses pas, qui vient à lui de cette région qu'il a laissée, si loin derrière lui et déjà oubliée. Si un émoi s'éveille en lui, comme un sentiment d'avoir lâchement failli à son devoir, un sentiment de honte, un renouveau d'énergie, de courage et de joie, d'amour et d'attachement envers cette agitation décevante, bigarrée et brutale qu'il a laissée derrière lui, alors, si loin qu'il se sera aventuré sur le sentier étrange et brûlant, il fera demi-tour et vivra. Mais s'il tressaille de peur et d'aversion en entendant la voix de la vie, si, en ce moment, à cet appel jovial et provocant, il secoue la tête négativement et étend le bras derrière lui comme pour se défendre, et s'élance en avant sur le chemin qui s'est offert à lui comme un refuge… alors il est bien clair qu'il mourra. 
Les Buddenbrook, Thomas Mann. 

Peut-être que la mort de Hanno est celle de la mort universelle, celle de tous, si l'on meurt quand on le choisit. Peut-être qu'il vient assurément un moment où malgré tout, on se sent trop fatigué. Cela vient plus ou moins tôt selon les uns et les autres. Cela laisse rêveur, tout de même, cette idée : on ne meurt que quand on le veut bien, quand on a plus la force ou la volonté de dire non à l'Ange si délicieux de la mort pour s'en retourner sur le chemin rude et rugueux de la vie, là où nous attend l'Ange de la vie, ce rude maître, derviche au manteau de poussière, de pluie et de vent, sévère et railleur. Et pourquoi, à chaque instant, le choisir, lui, plutôt que le suave Ange de la mort, si ce n'est par amour ou sens du service ? 


Antoine Sevrugin, musée ethnographique de Leyde

vendredi 5 novembre 2010

Le Décalogue, c'est pour les trouillards




Réécouté une des émissions d'Enthoven sur Vladimir Jankélévitch, celle appelée "Un amour de morale", mais qui pourrait tout aussi bien s'intituler "Amour et morale" ou "Morale d'amour". Tout au début, quelqu'un dit que la morale de Jankélévith était tout, sauf un Décalogue, et j'approuve et je me fais cette réflexion que le Décalogue, c'est bon pour les trouillards, ceux qui se soucient plus de faire un parcours "sans faute" pour leur salut personnel, que du bonheur ou de la sauvegarde de l'Autre (ce dernier terme au sens jankélévitchien mais aussi l'Autre de Levinas). 

La véritable morale, la morale intérieure et son inconfort, la loi du cœur, c'est peut-être l'anti-Décalogue. Rien n'est sûr, rien n'est fixe. À chaque croisée de la route, revoici le tiraillement et le doute, sentir qu'il n'y a peut-être jamais de "bon choix", mais hélas toujours la moins mauvaise des solutions possibles ; le cap laissé à cet élan profond, intérieur et bien mystérieux qui pousse en un sens plutôt qu'un jour, et jamais pour toujours, jamais de la même façon, ce côté "Yi King, Livre des changements", où le mauvais c'est ce qui reste figé. 

Savoir qu'un acte n'est jamais bon ou mauvais en soi, et tout remettre en question, toujours, voilà le moraliste, éternellement tendu entre crainte d'errer et méfiance envers sa propre "bonne" conscience, ce sentiment suspect d'avoir "bien"agi, pire encore, d'avoir "fait son devoir", en attendant plus ou moins ouvertement d'en récolter les fruits pour son propre compte. 

Au contraire de cela, du fil de rasoir sur lequel danse le moraliste, ne jamais se dire "au moins, j'aurais obéi à ce qui m'est commandé", ou l'horrible : "si je n'ai pas fait de bien, du moins je n'ai pas fait de mal", dans ce respect bourgeois du règlement de copropriété d'ici-bas, avec l'excuse que l'on se donne en cas de doute : Si la règle a tort, ce n'est pas ma faute, ce n'est pas moi qui l'ai faite. La morale du cœur, c'est la haine du règlement. Mais on ne sait pas non plus comment "bien" aimer.

Peut-être, malgré tout, un indice. Il est toujours très difficile, avec un peu d'honnêteté, de sentir, si  l'on fait un pas, où est le bien, où est le mal. Mais une parole, un geste sont plus immédiatement et plus facilement ressentis comme vilains (au sens de laid) ou beaux que dignes d'opprobre ou d'approbation. "Le Beau est le Bien de Platon", en somme. 

Peut-être qu'il n'y a pas de bons ou de mauvais choix à discerner, à moins d'être Dieu, peut-être qu'il n'y a que de belles ou de laides actions. Ainsi, le contraire de la morale, plus que la religion, serait le manque de goût.

Dans la vie on prend toujours le mauvais chemin au bon moment. Dany Laferrière.