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Articles

Affichage des articles du septembre, 2012

Le cavalier vu de dos

L'on doit à Gerard Terborch un certain nombre de tableaux mi-figue mi-raisin de la vie militaire dont le ton est celui d'une délicate irrévérence – on ne saurait mieux dire. L'extraordinaire cavalier vu de dos sort tellement des conventions avec sa pose engageante tant elle est nonchalante que l'on dirait une parodie des profils formels des héros équestres de la Renaissance. (Daumier ne s'en serait-il pas inspiré deux siècles plus tard pour son Don Quichotte ?).

Écriture

Imaginez un parangon de vertu érasmienne : un garçon hollandais de douze ans, intelligent, convenablement chrétien et curieux d'apprendre la place qui est la sienne dans l'ordre des choses qui prévaut au XVIIe siècle. Les vieux volumes lui eussent appris qu'il était un nouveau Batave, un rejeton d'une vieille souche. Les histoires contemporaines lui eussent rappelé qu'il était d'une génération de martyrs et que le manteau de sa liberté était tout imbibé de sang. Mais le texte imprimé ou l'image n'étaient point seuls à former sa sensibilité. Tous les dimanches (au moins) se déversait du haut de la chaire une cascade rhétorique, invoquant la destinée des Hébreux comme si l'assemblée des fidèles était elle-même une tribu d'Israël. Les lignes de démarcation entre l'histoire et l'Écriture s'estompaient cependant dès lors que l'on attribuait le sens de l'indépendance et de la puissance hollandaise à la Providence qui avait élu un …

"How's that for a sign?"

After that experience, which was about ten years ago, Richard found himself praying all the time. His prayer was always the same. He kept begging God, "Please, please, please open my heart." That was all he wanted – an open heart. And he would always finish the prayer for an open heart by asking God, "And please send me a sign when the event has occurred." Now he says, recollecting that time, "Be careful what you pray for, Groceries, cuz you might get it." After a few months of praying constantly for an open heart, what do you think Richard got ? That's right – emergency open-heart surgery. His chest was literally cracked open, his ribs cleaved away from each other to allow some daylight to finally reach into his heart, as though God were saying, "How's that for a sign?" So now Richard is always cautious with his prayers, he tells me. "Whenever I pray for anything, these days, I always wrap it up by saying, "Oh, and God ? Pleas…

The bells

With different maps and sensors, it is still possible to explore the labyrinth of tiny regions without getting lost. At certain times of day, even if the boundaries are invisible, the approximate limits of a pays can be detected by a walker or a cyclist. The area in which a church bell can be heard more distinctly than those of other villages in the region is likely to be an area whose inhabitants had the same customs and language, the same memories and the same local saints.  Bells marked the tribal territory and gave it a voice. When the bell was being cast by a traveling founder, villagers added heirlooms to the metal – old plates, coins and candlesticks – and turned it into the beloved embodiment of the village soul. It told the time of day and announced annual events: the beginning and end of harvest, the departure of flocks for the high pastures. It warned of incursions and threats. In the 1790s, recruiting sergeants marched across the Sologne through overlapping circles of sou…

India

The girls are fluttery little butterflies who seem so much younger than American eighteen-year-old girls, and the boys are serious little autocrats who seem so much older than American eighteen-year-old boys. 
*
The truth is, I don’t think I’m good at meditation. I know I’m out of practice with it, but honestly I was never good at it. I can’t seem to get my mind to hold still. I mentioned this once to an Indian monk, and he said, “It’s a pity you’re the only person in the history of the world who ever had this problem.”
When I was growing up, my family kept chickens. We always had about a dozen of them at any given time and whenever one died off—taken away by hawk or fox or by some obscure chicken illness—my father would replace the lost hen. He’d drive to a nearby poultry farm and return with a new chicken in a sack. The thing is, you must be very careful when introducing a new chicken to the general flock. You can’t just toss it in there with the old chickens, or they will see it as an invader. What you must do instead is to slip the new bird into the chicken coop in the middle of the night while the others are asleep. Place her on a roost beside the flock and tiptoe away. In the morning, when the chickens wake up, they don't notice the newcomer, thinking only : "She must have been here all the time since I didn't see arrive." The clincher of it is, awaking within this flock, the newcomer herself doesn't even remember that she's a newcomer, thinking only, "I must hav…

Le mystère du cachot des noyades

En plein été, Amsterdam sent la friture, le tabac fort et les verres à bière non lavés. Dans les rues étroites, où la cohue des passants ajoute son odeur à elle, ces vapeurs restent suspendues dans l'air tel un brouillard de chaleur aromatique. Et dans la Kalverstraat, l'ancienne et tumultueuse ruelle qui serpente au sud du Dam, la nuée des touristes se coagulent à quatre heures de l'après-midi en une masse visqueuse. Mais à Amsterdam, les ruelles attirent, les avenues repoussent. Le tapage et la vulgarité riante de la Kalverstraat sont l'authentique réponse des Hollandais à la largeur aliénante du boulevard – élément de boursouflure urbaine qui n'a jamais eu grand succès dans les villes. Les mêmes touristes qui se pressent aux Champs-Élysées ou à Picadilly fuient d'instinct, à Amsterdam, le pompeux espace du Rokin pour la bousculade et le coudoiement moites de la Kalverstraat.  À certains endroits, cette implacable procession de fourmis vers la Rembrandtsplei…

L'acte a sa "fin" en lui-même : présent éthique et présent cosmique

Cet acte temporalisant le présent, les Stoiciens le conçoivent à deux échelles. La première est celle de l'agent individuel et relève de l'éthique : dès lors qu'il s'en tient à la "fin" immanente à son acte (que le sage veut et qu'il obtient toujours : telos), en l'en distinguant rigoureusement de sa "visée" (que l'on peut atteindre ou non, et sur laquelle on peut se tromper : skopos), le sujet agissant ne dépasse jamais l'horizon que constitue pour lui l'action engagée : si sa visée nous rend dépendant du futur – réussira-t-elle ou pas ? Il faut attendre – sa fin, en revanche, se suffit entièrement du présent et nous y maintient constamment, c'est-à-dire, à la fois avec fermeté et d'une façon qui ne varie pas ; le sage agit main-tenant : en tenant fermement le présent comme dans sa "main" (manu-tenere) et s'y "tenant". Aussi est-il toujours parfaitement contemporain de ce qu'il est en train de…

Komm, du süße Todesstunde

Liebster Gott, wenn werd ich sterben ?

Lu toute l'après-midi l'Éloge de la fadeur. Après 8 mois et demi à ne lire que sur tablette, c'est amusant de retrouver un livre papier. Au reste, je devais faire ça le samedi après-midi, ou quand je suis chez moi : relire mes livres de papier.

Madame de Marsantes

C'était une grande dame. Par atavisme son âme était remplie par la frivolité des existences de cour, avec tout ce qu'elles ont de superficiel et de rigoureux. Mme de Marsantes n'avait pas eu la force de regretter longtemps son père et sa mère, mais pour rien au monde elle n'eût porté de couleurs dans le mois qui suivait la mort d'un cousin.  *  Être grande dame, c'est jouer à la grande dame, c'est-à-dire, pour une part, jouer la simplicité. C'est un jeu qui coûte extrêmement cher, d'autant plus que la simplicité ne ravit qu'à la condition que les autres sachent que vous pourriez ne pas être simples, c'est-à-dire que vous êtes très riches.

L'"éternel" ou le "constant" ?

Les deux disent la pérennité, les deux s'opposent à l'éphémère, mais ils le font différemment : l'éternel est séparé du temporel, tandis que le constant se manifeste au travers du changement. Le constant est ce qui, au sein de la variation, ne varie pas ; l'éternel est ce qui, en tant qu'être, ne devient pas. Les deux dénotent une permanence, mais différemment disposée : tandis que la permanence de l'éternel s'adosse à l'être et s'offre à la contemplation (theoria), celle du constant se réfère à la marche des oui, comme le disent les Chinois, à leur "fonctionnement" (notion de yong). L'éternel renvoie à une "identité" d'essence ; tandis que le constant est de l'ordre de la "capacité" (notion de de) : c'est lui qui assure au procès des choses, se transformant sans cesse, ce qui fait sa "viabilité". Car, au lieu qu'il évolue de façon aveugle et chaotique, la constance qui est la sienne, tell…

Vivre "à propos"

Selon ma propre stratégie philosophique, j'ai tenté, en passant par la pensée chinoise, de sortir de ce grand pli du "temps". Car la Chine a pensé le "moment saisonnier" et la "durée", mais non pas une enveloppe qui les contienne également tous deux, et qui serait le "temps" homogène-abstrait. Quelle est donc cette pensée, est-on conduit soudain à s'enquérir, qui n'a pas pensé les "corps" en "mouvement", d'où nous vient la conception d'un temps physique, "nombre du mouvement", ni n'a l'opposé du temporel à de l'éternel, ou l'être et le devenir, d'où naît la métaphysique, et dont la langue, enfin, ne conjuguant pas, ne donne pas à opposer des temps – futur, présent et passé ? Y aurait-il donc une alternative à la pensée du temps ? Entreprendre de la déployer nous porte à considérer, en regard du "temps", ce que peut être la saison, ainsi que, en regard de la dis-tens…

Warum betrübst du dich, mein Herz ?

Ai fait la connaissance d'Androïd. Verdict : plus jamais ça.


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Un des plus beaux passage de la Recherche.


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Poêlée d'endives, crème, curry, filets de panga.


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J'ai beaucoup plus aimé Conte d'automne, que ceux d'été et de printemps, peut-être parce que les histoires de jeunes m'ennuient, en fait. Cela dit, je me demande pourquoi j'aime bien regarder les films de Rohmer alors que les 3/4 de ces personnages sont de vraies têtes à claques.


Paysage de la fadeur

Se dégageant du fardeau des choses, il ne renonce pas à leur présence. Disponible, sans attache fixe, voguant au gré de flots calmes, voyageant d'ami en ami, il évolue dans un monde délivré de toute insistance et, par là-même, offert sans fin à la rencontre, à la jouissance. La fadeur du paysage peint ne correspond donc pas seulement à un effet d'art. Elle est l'expression de la sagesse, la vie fade est un idéal.

Changement de signe

Quand, en nous, ce qui paraissait un paradoxe ce sera transformé en évidence, qu'à nos yeux la valeur de la fadeur aura changé de signe, nous sentirons soudain la culture chinoise beaucoup plus intime et familière. Quand nous commencerons à voir poindre – au-delà de nos automatismes idéologiques, de notre conditionnement culturel – une positivité possible de la fadeur, nous serons entrés en Chine. Du moins dans ce que la culture chinoise possède de meilleur. Non pas de plus voyant ou de plus recherché, mais de plus essentiel.
It's not surprise to me that intellectuals commit suicide, go mad or die from drink. We feel things more than other people. We know the world is rotten and that chins are ruined by spots.
Si un souvenir, un chagrin qu’on a, sont capables de nous laisser au point que nous ne les apercevions plus, ils reviennent aussi et parfois de longtemps ne nous quittent. Il y avait des soirs où, en traversant la ville pour aller vers le restaurant, je regrettais tellement Mme de Guermantes, que j’avais peine à respirer: on aurait dit qu’une partie de ma poitrine avait été sectionnée par un anatomiste habile, enlevée, et remplacée par une partie égale de souffrance immatérielle, par un équivalent de nostalgie et d’amour. Et les points de suture ont beau avoir été bien faits, on vit assez malaisément quand le regret d’un être est substitué aux viscères, il a l’air de tenir plus de place qu’eux, on le sent perpétuellement, et puis, quelle ambiguïté d’être obligé de penser une partie de son corps!  À la moindre brise on soupire d’oppression, mais aussi de langueur.
There are two soccer teams in Rome – Lazio and Roma. The rivalry between the teams and their fans is immense, and can divide otherwise happy families and peaceful neighborhoods into civil war zones. It's important that you choose early in life whether you are a Lazio fan or a Roma fan, because this will determine, to a large part, whom you hang out with every Sunday afternoon for the rest of the time.

Le bien est à concevoir dans le prolongement de la Régulation naturelle

La vocation morale de l'homme (procédant comme toute autre manifestation d'existence du réel) se trouve donc impliquée initialement en nous ; son contenu se définit aussi de lui-même : il consiste seulement à continuer de "faire exister" par notre conduite et dont nous nous trouvons investis comme ce dont procède notre vie. C'est-à-dire qu'il consiste seulement à maintenir active en nous notre nature – au lieu de la laisser perdre ou s'étioler.

D'où procède la réalité ?

L'harmonie : voici donc que ce rapport régulé du yin et du yang dont découle tout l'avènement du réel – et grâce auquel celui-ci est en mesure de continuer d'advenir – nous livre de lui-même, à travers le déroulement des processus naturels, ce qui est pour nous l'idéal. La morale ne nous viendra donc pas d'un commandement extérieur, transcendant l'ordre des choses, ou d'une aspiration intérieure, débordant leur limitation, mais elle émane simplement de leur déploiement. À travers l'idée de la régulation, c'est le réel et le Bien  qui, loin d'être opposés dramatiquement l'un à l'autre, se découvrent indissociés.


Es ist nichts Gesundes an meinem Leibe

Grenadins de veau gratinés au chèvre, purée de pommes de terre et d'oignons à la crème.

*
Je lis dans le blog de Christophe André ces mots très juste sur l'artificialité de l'année qui débute en janvier, alors que tout le monde vit le recommencement au mois de septembre :
 je m'aperçois en écrivant ce billet que je continue de raisonner comme un écolier. Pour moi, une année commence en septembre, à la fin de l'été et au moment de la rentrée scolaire. Rien à faire pour me convaincre que le début d'une année se situe le 1er janvier : cela ne dit rien à mon corps, à mes émotions, à mes souvenirs. Alors que le passage des vacances à l'école ou au travail, le sentiment de l'été finissant, tout cela, oui, sonne pour moi comme une transition majeure et un véritable changement. Progressif et naturel, comme tous les vrais changements, et non soudain et artificiel comme les douze coups de minuit entre 31 décembre et 1er janvier. 
 C'est exactement ce que je …
Bert gave me a stick of broken Skegness rock and said he was sorry he rang the school to complain about the hedge-clippers. He said he was lonely and wanted to hear a human voice. If I was the loneliest person in the world I wouldn’t phone up our school. I would ring the speaking clock; that talks to you every ten seconds.
I wish my parents would be a bit more thoughtful. I have been through an emotional time and I need my sleep. Still I don’t expect them to understand what it is like being in love. They have been married for fourt een-and-a-half years.

Le visible et l'invisible

"Âme"-"Animation" : deux termes qui, certes, dérivent l'un de l'autre mais n'en trahissent pas moins, par leur décalage, une différence d'ensemble des perspectives (celle-ci reconduisant à propos de notre compréhension du cours du monde la distinction que nous voyions s'esquisser en commençant) : car il n'y a d'âme possible que dans une vision du monde où le visible et l'invisible s'opposent comme deux niveaux du réel et où ce qui "naît" se voit confronté à l'"éternel" (et l'âme, alors, relevant de l'invisible, est prouvée immortelle). Mais dans une vision où le visible et l'invisible, complémentaires l'un de l'autre, sont les deux phases du même cours, où s'opère constamment par "allée" et "venue" la transformation de l'un dans l'autre, il n'est pas plus d'"âme" (dans un sujet humain) qu'il n'y a de véritable "création&quo…

Facilité et simplicité : La voie de l'immanence

Revenons-en à une remarque précédente de notre commentateur : "ce que met en œuvre notre volonté, disait-il, est inférieur à ce que déploie (d'elle-même) la raison des choses" (p. 510). L'expression mérite d'être retenue, me semble-t-il, tant elle est propre à caractériser la sagesse chinoise par opposition au penchant, activiste ou héroïque, comme on voudra, qu'a cultivé une certaine tradition occidentale : celle d'une ingérence du sujet dans le cours du monde, voire d'un affrontement avec lui. En effet, ce qui assure la réussite du Sage et rend son œuvre efficace est qu'il "ne force pas la nature des choses" (jiao wu : il est révélateur à cet égard que le même terme chinois signifie à la fois "redresser", "corriger" et "feindre", "contrefaire" : ainsi, qui aspire à corriger n'aboutit qu'à contrefaire…). Car qui prétend refaire le monde en lui "imposant son idée" voit alors "…
Autrefois, pour tâcher d'isoler ce talent, je défalquais en quelque sorte de ce que j'entendais le rôle lui-même, le rôle partie commune à toutes les actrices qui jouaient Phèdre et que j'avais étudié d'avance pour que je fusse capable de le soustraire, de ne recueillir comme résidu que le talent de Mme Berma. Mais ce talent que je cherchais à apercevoir en dehors du rôle, il ne faisait qu'un avec elle. Tel pour un grand musicien (il paraît que c'était le cas pour Vinteuil quand il jouait du piano), son jeu est d'un si grand pianiste qu'on ne sait même plus si cet artiste est pianiste du tout, parce que (n'interposant pas tout cet appareil d'efforts musculaires, ça et là couronnés de brillants effets, toute cette éclaboussures de notes où du moins l'auditeur qui ne sait où se prendre croit trouver le talent dans sa réalité matérielle, tangible) ce jeu est devenu si transparent, si rempli de ce qu'il interprète, que lui-même on ne le voit…