mercredi 28 novembre 2012

Les musiciens de Chantepie

Jacob II de Gheyn
Plume et lavis sur papier
Staatliche Museen, Berlin

Pour avoir moins chaud nous prenions par la forêt de Chantepie. L'invisibilité des innombrables oiseaux, quelques-uns à demi marins, qui s'y répondaient à côté de nous dans les arbres donnait la même impression de repos qu'on a les yeux fermés. A côté d'Albertine, enchaîné par ses bras au fond de la voiture, j'écoutais ces Océanides. Et quand par hasard j'apercevais l'un de ces musiciens qui passaient d'une feuille sous une autre, il y avait si peu de lien apparent entre lui et ses chants que je ne croyais pas voir la cause de ceux-ci dans le petit corps sautillant, humble, étonné et sans regard.

mercredi 21 novembre 2012

On s'en fout

La femme Barbie n'est pas totalement refaite.

M. de Charlus et saint Michel


Marguerite Gérard
Huile sur toile
C.P


« Est-ce que vous comptez rester longtemps sur la côte ? demanda Mme Verdurin à M. de Charlus, en qui elle pressentait un fidèle et qu'elle tremblait de voir rentrer trop tôt à Paris. – Mon Dieu, on ne sait jamais, répondit d'un ton nasillard et traînant M. de Charlus. J'aimerais rester jusqu'à la fin de septembre. – Vous avez raison, dit Mme Verdurin ; c'est le moment des belles tempêtes. – À bien vrai dire ce n'est pas ce qui me déterminerait. J'ai trop négligé depuis quelque temps l'Archange saint Michel, mon patron, et je voudrais le dédommager en restant jusqu'à sa fête, le 29 septembre, à l'Abbaye du Mont. – Ça vous intéresse beaucoup, ces affaires-là ? » demanda Mme Verdurin, qui eût peut-être réussi à faire taire son anticléricalisme blessé si elle n'avait craint qu'une excursion aussi longue ne fit « lâcher » pendant quarante-huit heures le violoniste et le baron. « Vous êtes peut-être affligée de surdité intermittente, répondit insolemment M. de Charlus. Je vous ai dit que saint Michel était un de mes glorieux patrons. »

mercredi 14 novembre 2012

'un médecin de la famille sait rendre bien des petits services'

Gerard Ter Borch
Huile sur bois
Musée du Louvre,
Paris


Le shake hand plein d’émotion que, en pénétrant dans le vestibule de  la Raspelière, et en manière de condoléances pour la mort du pianiste, Brichot donna au Patron ne provoqua de la part de celui-ci aucun commentaire. Je lui dis mon admiration pour ce pays. « Ah! tant mieux, et vous n’avez rien vu, nous vous le montrerons. Pourquoi ne viendriez-vous pas habiter quelques semaines ici? l’air est excellent. » Brichot craignait que sa poignée de mains n’eût pas été comprise. « Hé bien! ce pauvre Dechambre! dit-il, mais à mi-voix, dans la crainte que Mme Verdurin ne fût pas loin. — C’est affreux, répondit allègrement M. Verdurin. — Si jeune», reprit Brichot. Agacé de s’attarder à ces inutilités, M. Verdurin répliqua d’un ton pressé et avec un gémissement suraigu, non de chagrin, mais d’impatience irritée:  « Hé bien oui, mais qu’est-ce que vous voulez, nous n’y pouvons rien, ce ne sont pas nos paroles qui le ressusciteront, n’est-ce pas? » Et la douceur lui revenant avec la jovialité: « Allons, mon brave Brichot, posez vite vos affaires. Nous avons une bouillabaisse qui n’attend pas. Surtout, au nom du ciel, n’allez pas parler de Dechambre à Mme Verdurin! Vous savez qu’elle cache beaucoup ce qu’elle ressent, mais elle a une véritable maladie de la sensibilité. Non, mais je vous jure, quand elle a appris que Dechambre était mort, elle a presque pleuré », dit M. Verdurin d’un ton profondément ironique. À l’entendre on aurait dit qu’il fallait une espèce de démence pour regretter un ami de trente ans, et d’autre part on devinait que l’union perpétuelle de M. Verdurin avec sa femme n’allait pas, de la part de celui-ci, sans qu’il la jugeât toujours et qu’elle l’agaçât souvent. « Si vous lui en parlez elle va encore se rendre malade. C’est déplorable, trois semaines après sa bronchite. Dans ces cas-là, c’est moi qui suis le garde-malade. Vous comprenez que je sors d’en prendre. Affligez-vous sur le sort de Dechambre dans votre coeur tant que vous voudrez. Pensez-y, mais n’en parlez pas. J’aimais bien Dechambre, mais vous ne pouvez pas m’en vouloir d’aimer encore plus ma femme. Tenez, voilà Cottard, vous allez pouvoir lui demander. » Et en effet, il savait qu’un médecin de la famille sait rendre bien des petits services, comme de prescrire par exemple qu’il ne faut pas avoir de chagrin. 
Cottard, docile, avait dit à la Patronne : « Bouleversez-vous comme ça et vous me ferez demain 39º de fièvre », comme il aurait dit à la cuisinière :  « Vous me ferez demain du ris de veau. » La médecine, faute de guérir, s'occupe à changer le sens des verbes et des pronoms.

mardi 6 novembre 2012

On s'en fout

Françoise Hardy n'a pas dit ce qu'elle avait dit.

Étranglement

Ambrosius Benson
v. 1530, huile sur panneau de chêne
Galleria Franchetti, Ca' d'Oro,
Venise


Les approches du bonheur sont, pour les vrais amants, comparables à ce que la poésie catholique a si bien nommé l’entrée du paradis, pour exprimer un lieu ténébreux, difficile, étroit, et où retentissent les derniers cris d’une suprême angoisse.

dimanche 4 novembre 2012

Was soll ich aus dir machen, Ephraim?








 An Angel At My Table, j'adore. Je ne m'attendais pas à ça de la part de Jane Campion en repensant à La Leçon de piano.




L'idée me vient soudain, un matin, café en main que si je regarde les films en plusieurs fois, et très rarement tout d'une traite – trait que je partage avec Mademoiselle Frog – c'est qu'en fait, nos regardons les films en lectrices, et pas forcément parce que le cinéma nous ennuie si vite, comme nous le croyions jusque-là. Nous les lisons comme des livres d'images. 

Avec l'heure d'hiver, on se dit 'au moins, pas de marmot braillard' pour hurler son ventre vide. Mais voilà : chat triplement gueulard et outragé devant gamelle par ailleurs pas du tout vide.

'Ah, if he could only die TEMPORARILY!' (Tom Sawyer).

jeudi 1 novembre 2012

Jugement, pardon et promesse

Pietro Bellotti
Huile sur toile,
v. 1670

Examinons comment se prend une décision. Elle se prend d'elle-même quand je parviens à mettre en accord mes besoins et mes désirs avec les divers éléments de la situation dans laquelle je me trouve – ou plutôt : quand tout cela finit par s'accorder en moi. Mes décisions m'appartiennent, puisqu'elles ont leur origine en moi et déterminent la suite de mon action, et cependant ne m'appartiennent pas parce qu'elles se forment sans que je sache comment, et souvent sans que j'en connaisse toutes les sources. Certaines naissent dans les profondeurs du corps, loin de mon activité consciente. 
Il en va de même de nos jugements. Je ne parle pas de ceux que nous prononçons en vertu de critères établis et qui ne sont au fond que des raisonnements. Je pense au jugement par lequel je me détermine, en me prononçant sur ce que j'estime bien ou mal, beau ou laid. Ce jugement-là est une synthèse qui se produit en moi et que j'assume comme mienne. En l'exprimant, j'invite autrui à faire preuve du même engagement et de la même liberté, et de se prononcer à son tour. Il est dans la nature d'un tel jugement de s'adresser à autrui et de faire appel à sa liberté.
À la veille de sa mort, en 1975, Hannah Arendt s'apprêtait à parachever son dernier ouvrage, La Vie de l'esprit, par une étude sur la faculté de juger, qu'elle en était venue à regarder comme la principale de nos facultés mentales. Elle comptait s'inspirer de Kant qui, dans sa Critique du jugement, présente le jugement esthétique comme un acte d'une nature particulière, libre et s'adressant à la liberté d'autrui. Elle voulait montrer que cette conception du jugement avait une valeur d'une portée générale et valait dans l'ordre politique. Il est permis de supposer qu'à travers cette réflexion sur notre faculté de juger, ou de nous prononcer librement, elle aurait rejoint le thème du commencement, qui était au cœur de sa réflexion depuis longtemps. C'était sa conviction que l'homme est l'être capable de commencements. Mais le recours à Kant aurait-il suffi à expliquer comment l'homme commence ? Je pense que pour éclairer ce comment, il fallait un paradigme du genre de celui que je propose ici.
Un autre point. Hannah Arendt considérait le pardon et la promesse comme l'apport essentiel de l'enseignement de Jésus. Elle voyait dans le pardon une sorte de commencement miraculeux. Mon paradigme invite à le considérer comme une synthèse nouvelle qui libère de l'emprise du passé en faisant prévaloir le présent. Il ne peut être forcé ni du dehors, ni du dedans. Quand il arrive à maturité et s'impose à la conscience, il s'accompagne d'une émotion d'autant plus puissante qu'elle se forme dans la personne pardonnée. Il est un événement résultant des lois de l'activité. Quant à la promesse, elle est inséparable du pardon. L'homme est fragile. Il est dans l'incapacité de prévoir toutes les conséquences proches et lointaines de ses actes, mais doit agir et s'engager dans la durée pour vivre avec ses semblables. Il doit promettre et ne peut le faire que si, en cas d'échec, il peut espérer le pardon.

Dans la vie on prend toujours le mauvais chemin au bon moment. Dany Laferrière.